Un printemps à Tchernobyl d’Emmanuel Lepage

30.11
2016

Un printemps à TchernobylDans le train qui le mène à Tchernobyl, le narrateur lit La supplication de Svetlana Alexievitch, l’une des survivantes à la plus grande catastrophe nucléaire du XXe siècle, qui perdit et son mari et son bébé. Deux vies rappelées parmi les dizaines de milliers de victimes. A l’époque, Alain Madelin annonçait au journal qu’ »il n’y a aucun problème de sécurité en France » et que le nuage radioactif s’était arrêté à la frontière. C’est sur l’invitation de l’association les Dessin’acteurs qu’Emmanuel Lepage a décidé de se rendre sur place pour pouvoir raconter ce qu’il reste 22 ans après…

On est saisi tant par l’originalité du récit-témoignage que par la beauté du dessin, parfois glaçante, glissant du noir et blanc vers des couleurs éclatantes, mystérieuses, presque plus inquiétantes. L’un d’ailleurs, forcément, ne va pas sans l’autre : parti plein de préjugés sur ce qu’il va trouver à Tchernobyl, le narrateur est surpris par la vie foisonnante qu’il y découvre, tant dans les zones interdites où faune et végétation ont repris leurs droits, que dans les villages proches où les habitants rient, dansent et jouent, à la frontière de cette menace invisible. On sort subjugué par l’authenticité de ce témoignage du narrateur qui ne cherche pas à tout prix comme tant d’autres à montrer ce qu’il est parti trouver, et par la noirceur de ce joyau au coeur d’une des pires catastrophes générées par l’être humain lui-même. Terrible et magnifique.

Louise Michel : la Vierge rouge de M. & B. Talbot

23.11
2016
cop. Vuibert

cop. Vuibert

La biographie de Louise Michel m’est pour le moins familière, m’étant intéressée de près à cette figure féministe et anarchiste de la Commune, au point de vouloir en écrire le biopic. Le même mois où je découvre que La Danseuse, biopic de Loïe Fuller sur lequel je travaillais, était portée au grand écran, j’aperçois donc cette bande dessinée publiée en dehors du circuit des grands éditeurs, fruit du travail d’un couple de britanniques. C’est ce qu’on appelle l’herbe coupée sous le pied, par deux fois.

Priorité a été donnée ici à son action pendant la Commune, et à son parti pris contre les injustices sociales partout où elle va, à Paris comme en Guyane. Coup de projecteur pertinent, mais qui ne met du coup pas en lumière toutes ses autres activités du quotidien, d’éducation et de transmission notamment. De même, le dessin de Monique est simplifié à l’extrême : pourquoi ? Choix a également été fait de faire ressortir le rouge du noir et blanc, qui éclate parfois sur les planches. Bref j’ai bien aimé mais regretté que le scénario ne nous semble qu’effleurer le personnage, comme s’il restait à distance, sans vraiment lui donner corps, nous le faire connaître, nous faire entrer en lui en nous faisant partager ses émotions et sa vie.

Foutaises de Jean-Pierre Jeunet

22.11
2016

Toutes les prémisses du Fabuleux destin d’Amélie Poulain… le jeu du J’aime, j’aime pas ! Drôle et insolite.

Dédale de Takamichi

16.11
2016
cop. Doki-Doki

cop. Doki-Doki

 

Un Seinen en deux tomes seulement, c’est une première bonne surprise ! Car à la longue les séries en une vingtaine de tomes épuisent et notre bourse et notre patience.

La seconde, c’est ce duo d’héroïnes, Reika, une jolie « perchée », mais pas tant que ça, et Yoko, une grosse « les pieds sur terre », mais pas tant que ça non plus. Si l’on excepte les très brèves apparitions de Tagami, le créateur de jeu, et de Akira, le fiancé de Yoko, ces deux jeunes étudiantes co-locataires qui travaillaient comme « dé-buggueuses » au sein de la compagnie de jeux vidéo « Klein Software », sont les seuls personnages de cette histoire, et ce sont de vraies héroïnes, qui font autre chose que de parler de mecs ou fripes : une histoire anti-sexiste au possible donc, chouette !

L’histoire démarre in medias res, alors qu’elles se retrouvent soudain toutes deux dans un immense bâtiment, véritable labyrinthe peuplé de monstres, aux lois ressemblant à celles des jeux vidéos qu’elles ont l’habitude de tester…

Reika est l’archétype même du/ de la passionné/e de jeux vidéo : mal à l’aise dans le monde réel, ayant des difficultés à communiquer, surtout à l’oral et directement, elle révèle toute sa créativité et son intelligence dans les jeux vidéo qui possèdent leur propre logique. L’auteur réussit ainsi à nous communiquer à travers ce personnage féminin en quoi les jeux vidéo peuvent être passionnants.

Pour les amateurs/amatrices de Seinen, enfin un nouveau titre sympa ! J’en connais un qui a vraiment adoré !

L’arabe du futur 1, 2 & 3 de Riad Sattouf

09.11
2016
cop. Allary éditions

cop. Allary éditions

 

Né d’un père syrien et d’une mère bretonne qui se sont rencontrés en France, Riad Sattouf découvre d’abord la vie à Tripoli, en Libye, où son père vient d’être nommé professeur. Ensuite la famille déménage en Syrie et arrive au village natal du père, qui découvre que son frère s’est approprié l’héritage.

 

 

 

 

 

 

Cop. Allary

Cop. Allary

 

Là, le petit Riad découvre une violence inouïe, d’abord avec ses cousins qui le croient juif parce qu’il est blond, ensuite avec les autres enfants, … et enfin avec la terreur que lui inspire la maitresse d’école, férue de punitions corporelles. Mais son père rêve pour lui d’un tout autre avenir que le sien, celui d’être un grand docteur, un Arabe moderne et cultivé, l’Arabe du futur…

Que l’on souhaiterait que leurs vacances en Bretagne se prolongent pour toujours ! La vie semble tellement dure sous la dictature d’Hafez Al-Assad, l’école, la vie quotidienne d’une femme, les diners purement intéressés mais stériles avec le cousin général,… On pense bien sûr en le reposant à Persepolis de Marjane Satrapi, autobiographie sur fond de révolution islamique.

Dans le troisième opus, Riad Sattouf montre la lassitude de sa mère, qui aspire au confort de la vie moderne. Il est aussi sans concession pour son père, qui se montre égoïste, intéressé, vénal, et qui n’hésite pas à accepter la circoncision de ses trois fils pour se réconcilier avec sa famille.

Un tableau plein d’humour et de dérision d’une société liberticide qui laisse librement cours à la violence et à la haine dans les rapports humains.

Continuer de Laurent Mauvignier

06.11
2016

continuer

 

Samuel ce soir n’est pas rentré dans leur appartement de Bordeaux. Sibylle passe la nuit à l’attendre. Et puis, un coup de fil. Samuel s’est laissé entraîner par ses mauvaises fréquentations à une fête, qui s’est mal finie. Les écouteurs sur les oreilles, Samuel reste dans sa bulle, ignore sa mère qui, des semaines durant, prépare un voyage de plusieurs mois avec lui à cheval dans les montagnes du Kirghizistan, pour l’empêcher de sombrer dans la haine et la délinquance. Mais c’est aussi son histoire à elle qui la rattrape, elle qui a eu un jour son destin brisé…

« Ce matin, Samuel ne parle pas de comment il a été agacé par les deux hommes la veille au soir, comment il a été surtout irrité par son comportement à elle, comment il n’a pas aimé voir sa mère en train de jouer le jeu de la séduction. »  (p. 110)

Après avoir été enthousiasmée par Des hommes en 2009, Ce que j’appelle oubli et Loin d’eux, Autour du monde m’avait déçue, à tel point que je n’avais pas poursuivi ma lecture, mon temps étant désormais précieux. Si, ici, je me suis laissée davantage porter par le récit, je ne retrouve pourtant toujours pas la plume qui m’avait séduite. Continuer, oui, à écrire aussi pour Laurent Mauvignier, et son inspiration cherche un second souffle dans les faits divers et les drames qui ont parfois secoué les espaces publics français. Et pourtant, il y a dans cette relation entre une mère qui continue de vivre malgré ses cauchemars qui reviennent la hanter, et cet adolescent qui refuse le contact, l’échange, la parole, quelque chose de vrai, d’authentique, tout comme ce désir sensuel refoulé de part et d’autre, comme une résurgence de deux chairs qui se sont connues du moins les premiers mois de la vie.

Un beau roman malgré tout.

Les gardiens du Louvre de Jirô Taniguchi

02.11
2016
cop. Futuropolis

cop. Futuropolis

 

On découvre avec surprise cette bande dessinée de Jirô Taniguchi au format européen, qui se lit néanmoins à la japonaise, de droite à gauche. C’est le onzième opus de la collaboration entre les éditions Futuropolis et le musée du Louvre.

Jirô Taniguchi revisite ici le syndrome de Stendhal à travers un personnage à forte empreinte autobiographique, qui profite de cinq jours à Paris pour visiter le Louvre. Et ce n’est autre que la Vénus de Samothrace qui le guide dans les méandres du musée pour voir la Joconde le premier jour. Le second, il satisfait alors son désir de voir les peintures de Corot, qu’il admire profondément, et se retrouve dans la forêt à dessins du peintre. Le troisième jour, il part à Auvers-sur-Oise sur les traces de Vincent Van Gogh, qu’il retrouve. Le quatrième, ce sont sur les paysages de Daubigny qu’il s’arrête. Et enfin, le dernier jour est consacré à un hommage à Pierre Schommer qui en 1939 décida de mettre à l’abri les oeuvres d’art avant que des mains nazies ne s’en emparent. Le dernier jour, toujours entre rêve et réalité, il finit par y retrouver sa défunte bien-aimée…

Si ses réflexions sur les trois peintres français et sur leur influence au Japon sont enrichissantes, l’histoire elle-même paraît bien décousue, sans véritable trame, la Vénus étant le mince fil conducteur entre les paysages de peintres, les histoires à peine ébauchées de gardiens du Louvre, le déménagement de 1939 et l’amour perdu du personnage principal. Un scénario trop mince et décevant pour moi, qui me fait dire que Taniguchi n’a pas vraiment réussi à relever le défi, contrairement à ses prédécesseurs, comme Marc-Antoine Mathieu ou Eric Libergé par exemple.