Anomalisa de Charlie Kaufman (2016)

07.02
2016
serveimageFilm d’animation
Réalisation : Duke Johnson, Charlie Kaufman
Scénario : Charlie Kaufman
Sortie en salle le 3 février 2016
Vu aux Carmes le 5 février 2016

Synopsis

L’avion de Michael Stone, la cinquantaine, atterrit un soir à Cincinnati, où il ne doit passer qu’une journée pour donner une conférence de professionnels des services clients autour de son livre «Comment puis-je vous aider à les aider ?». Après avoir passé un coup de fil déprimant car banal à sa femme et à son gosse, il donne rendez-vous au bar de l’hôtel à une ex qu’il n’a pas vue depuis onze ans. Mais cette dernière le quitte brusquement lorsqu’elle comprend qu’il ne cherche qu’à passer la nuit avec elle. Michael fait alors la connaissance de deux de ses fans. Il finit par inviter dans sa chambre l’une d’elles, Lisa, intimidée par son physique…

Mon avis

Quand on sait qu’initialement, le scénario n’avait pas été écrit pour un film d’animation, mais pour une pièce de théâtre, avec seulement quelques personnages, et que c’est Duke Johnson qui a eu l’idée de le réaliser en stop-motion, on comprend mieux en quoi des barrières du genre ont été franchies. Voilà pourquoi c’est une histoire d’adulte, avec des thématiques fortes, qui détonne dans l’univers de l’anim’. Trivialité et érotisme font ainsi leur entrée dans le genre… ainsi que l’univers décalé et fantastique de Eternal Sunshine of the Spotless Mind et Dans la peau de John Malkovitch que nous avait également fait découvrir Charlie Kaufman.

Car le film d’animation en stop-motion se prête admirablement à l’uniformisation, l’interchangeabilité des visages que fréquente notre protagoniste. Toutes les voix chantent à l’unisson les attraits touristiques de la ville et leur professionnalisme obséquieux, le client étant roi…. sauf semble-t-il cette femme, que la vie n’a pas tellement gâtée jusqu’ici, et qui chante a capella de vieux titres de Cindy Lauper… De quoi rompre l’isolement et la banalité de sa vie, jusqu’au petit matin.

Un film intimiste, détonant, qui n’est pas sans rappeler Lost in translation de Sofia Coppola.

 

Dheepan de Jacques Audiard (2015)

02.02
2016

Dheepan-O-Refúgio-posterAprès son magistral Un Prophète, Jacques Audiard s’est vu récompensé pour Dheepan en 2015 par la Palme d’or avec un jury présidé par les frères Coen.

L’histoire

Dheepan est un Tigre, un soldat de l’indépendance tamoule au Sri Lanka. Après avoir brûlé les cadavres de ses compagnons d’armes, il récupère les passeports d’une famille disparue pour laisser derrière lui cette vie sans avenir, seul désormais. Seul ? Non, pas vraiment, une jeune femme s’arrange pour le suivre, emmenant avec elle une fillette de neuf ans orpheline. Avec cette fausse épouse et cette fausse fille, Dheepan choisit la France comme terre d’accueil, au grand dam de la jeune femme qui a une cousine en Angleterre. Mais cette dernière obtempère : il a les passeports, ils forment une famille aux yeux de l’administration, ils auront bientôt des papiers. En attendant, Dheepan devient le gardien d’un immeuble HLM dans un no man’s land d’une banlieue parisienne, où de jeunes caïds font leur petit trafic…

Mon avis

Jacques Audiard nous surprend, une fois encore : d’abord en mettant en scène ces trois individus tellement isolés, qui semblent former une famille au regard de tous, et donc trouver un réconfort dans leur affection ; or la petite fille réclame en vain auprès de sa fausse mère un peu de tendresse, laquelle ne pense qu’à sauver sa propre peau. Ensuite en montrant que même si la France n’est pas en guerre, elle baigne dans la violence dans certaines banlieues que le gouvernement a abandonnées, une violence qui fascine Dheepan, et réveille en lui ses fantômes, alors qu’il l’observe la nuit depuis sa fenêtre. On tremble pour lui, pour elle, pour cette petite fille. Jusqu’au bout on appréhende, et non, Jacques Audiard n’a pas le glauque facile, et c’est tant mieux, mais le spectaculaire, si, caron n’a encore jamais vu autant de morts autour d’une barre d’immeubles. Un bon film, mais pas du niveau d’Un prophète, ça non.

Boca nueva : 1. Soufre d’Almeida & Benchaïeb

20.01
2016
cop. Casterman

cop. Casterman

Le jeune Ese débarque au port de Boca Nueva pour trouver un petit boulot aux archives grâce à son cousin Fernando. Mais le lieutenant de police a décidé de le placer auprès de Riggs, qui vient de perdre son collègue à la brigade criminelle, pour ralentir l’enquête de ce dernier…

Rondement menée, cette aventure policière pleine d’humour met en scène des animaux et monstres originaux sur fond de mafia et de piraterie. Divertissant.

A paraître : Tome 2 : Salpêtre ; Tome 3 : Charbon.

Almeida, Sylvain, Benchaïeb, Youness

Boca nueva : 1. Soufre

Casterman, 2016

124 p. : ill. en coul. ; 23*31 cm.

EAN13 9782203087750 : 17 €

Les huit salopards de Quentin Tarantino (2016)

18.01
2016

286357.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxSur un chemin enneigé des Rocheuses quelques années après la Guerre de Sécession, une diligence tirée par six chevaux s’arrête dans la neige devant un noir juché sur trois cadavres. Un énorme blizzard menace. Cet ancien officier nordiste, le Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson), demande à pouvoir monter. Les deux hommes se connaissent : ce sont deux chasseurs de primes. À bord de la diligence, le premier (Kurt Russell, alias « le bourreau ») est accompagné d’une femme, Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh), sa prisonnière, dont la tête est mise à prix, qu’il va livrer au bourreau. Il demande poliment à Warren s’il a toujours cette lettre du Président Lincoln, qui la lui montre. C’est alors qu’un troisième homme, Chris Mannix (Walton Goggins), monte à bord, se prétendant shérif de Red Rock, la ville où ils se rendent. Le blizzard les oblige à s’arrêter dans une auberge-mercerie où Warren trouve l’absence de ses propriétaires qu’il connait bien très douteuse…  remplacés par un Mexicain qui se prétend leur employé, et trois autres clients… Aussitôt « le bourreau » se méfie : l’un de ces hommes, ou plusieurs, n’est pas celui qu’il prétend être…

Huitième film de Quentin Tarantino, ce western en huis clos de presque trois heures sur une musique signée Ennio Morricone prend le temps de camper ses personnages avant d’enclencher vers une déflagration d’hémoglobine comme nous y a habitués Tarantino. Celui-ci ne cherche pas à ce que le spectateur s’identifie à l’un de ces huit salopards, si ce n’est, vraisemblablement, le Major Marquis Warren. Ici, d’ailleurs, aucun personnage ne va évoluer psychologiquement ou moralement, ce que l’on attend en général dans un scénario, mais révéler leur vraie nature. Et, justement, cette vraie nature cachée par les huit salopards, c’est une référence explicite au film d’épouvante The Thing de John Carpenter : mêmes conditions climatiques, même huis clos, même mystère autour de la disparition des anciens habitants, mêmes doutes entre les protagonistes, mêmes images d’horreur rappelées par le sang craché sur les visages (on pense aussi à Carrie puisque c’est Daisy qui est essentiellement concernée, lui rappelant sa condition féminine). Deux énormes flash-back ouvrent ce huis-clos : l’un permet à Tarantino d’oser nous offrir une de ces images inédites au cinéma, prenant comme à son habitude son pied dans la revanche d’une minorité opprimée ; l’autre en revanche, explicative, n’était pas franchement nécessaire, ou aurait pu être introduit différemment, à travers les yeux de Warren par exemple, reconstituant le puzzle de tout ce qu’il imagine s’être passé, d’après les détails qui lui mettent la puce à l’oreille. Nonobstant, au final, un bon film, mais pas son meilleur.

L’individu qui vient… après le libéralisme de Dany-Robert Dufour

16.01
2016
cop. Folio

cop. Folio

Pour le philosophe Dany-Robert Dufour, nous ne vivons pas, comme on le dit souvent, une époque individualiste mais une époque d’égoïsme grégaire… car dans l’Histoire, l’individu, qui pense et agit par lui-même, n’a encore jamais existé (p. 13). Dans les grands récits théologico-politiques, le communisme, le fascisme, le libéralisme, l’individu en effet est soit prié de se taire, soit réduit à ses pulsions et à la satisfaction de ses appétences égoïstes. Il n’y a donc pas d’excès d’individualisme comme on le croit à tort (p. 36) mais tout au contraire une négation de l’individu. Dany-Robert Dufour rappelle que le libéralisme est lié à la prescription du « self love » d’Adam Smith, à l’opposé du transcendantalisme de Kant dans ses Fondements de la métaphysique des mœurs, pour qui tout soit a un prix, soit est affaire de dignité. La société ne prend dès lors plus en compte que le PIB et le PNB, les relations sociales en étant dépendantes, et non l’inverse.

Dans le premier chapitre, Dany-Robert Dufour souligne la contradiction entre l’accumulation infinie des richesses et la finitude des ressources offertes par la planète.

Dans le second chapitre, il évoque Deleuze et Guattari qui, selon lui, n’ont pas trouvé la bonne solution. Il revient sur les grands récits monothéistes qui ont asservi les femmes pour pouvoir transmettre le patrimoine des hommes qui ne sont jamais sûrs d’être les vrais pères. Selon lui, Freud a bien compris que les femmes n’avaient pas de pénis et aimeraient en avoir un, mais a oublié de dire que les hommes n’avaient pas d’utérus et aimeraient en avoir un. C’est là une proposition évidente de la différenciation des sexes. Il évoque aussi la modernité de la pensée de Socrate qui prônait le communisme sexuel (p. 187-188). Enfin, il passe à une autre forme d’oppression, celle du prolétaire qui, à la différence de l’esclave, choisit celui qui va l’exploiter contre un salaire, et non plus contre son achat et son entretien, qui reviendrait plus cher.

Dans le troisième chapitre, Dany-Robert Dufour remarque que le patriarcat a éclaté avec la théorie du genre : changement de sexe, changement d’habitudes culturelles,… alors que nonobstant demeure la distinction entre avoir un pénis ou un utérus ou pas. Il observe également l’amenuisement de la différence entre l’animal et l’homme dans la prise de conscience que l’animal souffre souvent pour le plaisir de l’homme (élevage intensif, abattoir,…). Il y a pour finir de moins en moins d’ouvriers, de prolétaires de la production certes, mais de plus en plus de prolétaires de la consommation : « Travaillez plus pour gagner plus ! Gagnez plus pour consommer plus ! » A cette vindicte il n’y a pas d’alternative.

Dans le quatrième et dernier chapitre, Dany-Robert Dufour s’interroge et émet un certain nombre de propositions (p. 339). Il avance l’idée que selon lui le capitalisme, contrairement à la doxa, est le seul régime véritablement révolutionnaire car la bourgeoisie a bafoué les relations féodale, patriarcale, idyllique, les rapports sociaux,… Il faut donc au contraire refuser la révolution permanente des rapports sociaux que le capitalisme met en oeuvre. Il en va ainsi du massacre de l’éducation pour donner de vastes troupeaux de consommateurs et l’affaiblissement de la fonction réflexive et critique. Il prône une éducation dont le devoir serait de maîtriser les passions-pulsions des élèves, à l’opposé de la télévision qui attire pour mieux diffuser sa publicité. Il revendique une éducation qui permette aux citoyens de s’avoir plus que de savoir.

Nonobstant on peut remarquer que pour aborder la notion d’un individualisme enfin sympathique, il se réfère curieusement à Marx, beaucoup, mais pas à Stirner qui a pourtant beaucoup travaillé sur l’Unique, sur l’individu (p. 371-372). Il développe enfin une règle d’or universelle qui préexiste dans toutes les religions et philosophies (p. 376-377) et qui peut se traduire par :

« Ne fais pas à l’autre ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse. »

Cette règle souffre quelques exceptions, comme l’attente d’une réciprocité qui, si elle ne vient pas, la rend caduque (on ne tend pas l’autre joue pour une seconde gifle !), et l’attitude de l’adulte vis-à-vis de l’enfant. Soit un individualisme altruiste et offensif.

Or seul l’Etat pourrait permettre à chacun de devenir un individu sympathique, selon lui. C’est donc un Etat à reconstruire, à l’opposé de l’Etat actuel qui privatise tout ce qui peut l’être, qui favorise la concurrence internationale et libéralisation du secteur financier (p. 392).

Dans son épilogue, Dany-Robert Dufour conclut que l’Etat doit se charger des intérêts collectifs pour transcender les intérêts particuliers. Et dans son annexe, il liste 30 mesures pour changer le monde….

Dany-Robert Dufour, philosophe, détaché au CNRS puis directeur de programme au Collège international de philosophie, est actuellement professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris-VIII, en résidence à l’Institut d’études avancées de Nantes. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont La Cité perverse – Libéralisme et démocratie (Denoël, 2009).

Un essai un peu décevant : pourquoi avoir attendu l’annexe pour proposer ces mesures sans les développer ? Finalement, l’auteur aura expliqué en quoi nos différentes formes de société ne permettent pas l’affirmation de l’individu mais au contraire son oppression, mais parle peu justement de l’avenir qui semblait au coeur de son titre et de son propos…

N’empêche, cela m’a permis de commencer mon petit Framindmap, LUtopie qui faisait partie de mes résolutions de cette année, soit faire un brainstorming d’une société meilleure à partir de mes lectures :

DUFOUR, Dany-Robert
L’individu qui vient… après le libéralisme
Gallimard (2015, Folio essais)
484 p.
EAN13 978-2-07-046755-6 : 9,70 €

Dans les bois d’Emily Carroll (2016)

13.01
2016
cop. Casterman

cop. Casterman

Des héroïnes coincées dans des maisons isolées dans les bois, qui disparaissent la nuit pour réapparaitre à jamais possédées par des monstres parasites.

A forte dominante de rouge et de noir, ces histoires d’épouvante semblent une version grinçante et horrifique du conte du Chaperon rouge qui doit craindre les crocs du loup en s’aventurant dans les bois, et que le lecteur aura plaisir à découvrir bien à l’abri le soir sous une couverture. Emily Carroll est une nouvelle auteure anglo-saxonne distinguée cette année par pas moins de deux Eisner awards. Terrifiant à souhait.

Carroll, Emily

Dans les bois

Casterman 2016

208 p. : ill. en coul. ; 26*20 cm.

EAN13 9782203097513 : 22 €

 

Copier cloner de Louis Rigaud (2009)

10.01
2016

 

 

Voici cette fois un film d’animation proche d’expériences réelles (virus récents,…).

Il met en scène de façon humoristique un système informatique appliqué sur du vivant, créant une rencontre entre le mécanique et le vivant, et une forte analogie entre l’environnement informatique et l’environnement agricole, le clonage pouvant être assimilé à un copié collé.

Ceci afin de mettre à jour les failles du système de façon très drôle.

Le terme « ma vache » n’a d’ailleurs rien de possessif, ni d’affectif, mais se réfère à quelque chose de construit, sélectionné, comme s’il s’agissait d’une marque déposée.

Ainsi on observe l’extinction progressive du vivant : espace vert, paramètre naturel,… les alertes du système menant jusqu’à une expérience d’autodestruction.

Notez enfin le travail sur le son : au moment de l’incinération, les cris de vaches nous renvoient au vivant, et non au mécanique.

Une fable écologique amusante et efficace !