L’histoire de la dernière image de Fred

23.04
2014
cop. Dargaud

cop. Dargaud

La dernière image, c’est celle que l’on voit juste avant de rendre son dernier soupir. Et ce dernier soupir, un représentant en dés à coudre et en enclumes vient de le rendre au cours d’une partie de billard, dans un bar, qui a mal tourné. Paniqués, le tenancier et le meurtrier déplacent l’homme dans la vitrine d’une boutique apparemment vide, « La dernière image ». Mais au contraire, celle-ci est tenue par un certain Baron tzigane, qui récupère le dit mort, lequel se réveille sur un radeau-violon, sur un océan de note, au milieu des requins-cigares…

Quelle aventure, mes aïeux ! Encore une fois, Fred nous embarque dans un rêve qui aurait pu être macabre s’il n’avait été aussi plein d’humour, de fantaisie et d’imagination, dans la même veine que sa série Philémon. Magique !

Retrouvez les autres albums de Fred, avec Philemon, dans Carnets de SeL :

- Le Château suspendu

Le Piano sauvage

Le Naufragé du A

Avant la lettre

Il Bidone

22.04
2014

ilbdoneMardi cinéma

Scénario : Federico Fellini, Tullio Pinelli et Ennio Flaiano

Sortie en salle : 1955

Résumé

En pleine campagne italienne, trois escrocs, le vieil Auguste, Roberto et un peintre sans talent surnommé « Picasso »  se déguisent en hommes d’église et débarquent dans de vieilles fermes isolées, où la misère est visible, pour faire miroiter à ses propriétaires un trésor enterré que leur aurait légué le meurtrier du squelette enseveli avec le butin, à la seule condition qu’ils paient 500 messes pour lui à l’Eglise… Les trois hommes empochent les économies et les emprunts de ces pauvres gens et repartent pour Rome : Auguste et Roberto le dilapident en champagne et en voiture, tandis que Picasso préfère payer ses dettes à l’épicier et rapporter quelques cadeaux à sa femme et à sa petite fille. Le jour de l’An, alors qu’Auguste se fait éconduire par son hôte, un « bidoniste » au sommet de sa gloire, Roberto se fait prendre la main dans le sac en train de voler, et la femme de Picasso, choquée, soupçonne que son époux lui cache ses véritables activités. Au cours de larcins aux stations services, Picasso confie à Auguste son désir de placer l’amour de sa famille au-dessus de l’argent, choix qu’Auguste n’a pas fait, puisqu’il vit seul, sans sa femme ni sa grande fille…

 

Analyse du scénario

Cet étalage de duperies, d’escroqueries aux plus pauvres, aux plus démunis, pour s’enrichir et dilapider son argent, rend les trois protagonistes complètement immoraux : on touche le fond de l’abjection et de l’ignominie quand Auguste discute avec la fille paralysée des deux jambes à qui il vient de confisquer, à elle et à sa soeur, tout espoir d’un avenir meilleur. Pari risqué, donc, de rendre ces personnages antipathiques puisque foncièrement égoïstes, jusqu’à Picasso, qui change de voie uniquement pour ne pas finir seul, et non pas par pitié pour ceux qu’ils dépouillent. Le scénario est très bien ficelé, avec un personnage principal en la personne du vieil Auguste et un personnage secondaire en celle de « Picasso » qui ne fait pas le même choix à son âge. Un grand classique à voir.

Stanislas Gros – 3

19.04
2014

stan

J’ai eu le plaisir en décembre dernier de faire l’interview de Stanislas Gros, auteur des bandes dessinées Le Dernier jour d’un condamné, Le Portrait de Dorian Gray et La Nuit, autour d’un café dans son QG, la brasserie face à la cathédrale d’Orléans. Voici le compte-rendu de notre entretien en plusieurs parties. Ici la troisième :

 

Quelles sont tes habitudes de travail ? Dans quel lieu ?

Ici, dans cette brasserie face à la cathédrale d’Orléans. J’ai tendance à dessiner au café, en fait. Cela s’est imposé à moi petit à petit. La moitié de mon travail, c’est de créer une ambiance détendue pour pas que je sois trop stressé quand je dessine. La solution jusqu’ici c’est de dessiner au café.

stanislasgrosAvec quel matériel ?

Le Dernier jour d’un condamné, je l’ai dessiné au Pentel, un pinceau rechargeable, et au crayon papier. Le Portrait de Dorian Gray, je l’ai dessiné au stylo à bille comme sur mon blog, et un peu pour faire référence aux dessins au trait de Beardsley. Cela s’est révélé une technique assez fastidieuse au final, donc je ne recommencerai pas. Pour mon troisième album, La Nuit, je l’ai dessiné au Pentel, sans crayon cette fois. L’idée à chaque fois c’était de m’adapter au sujet. Pour Le Dernier jour d’un condamné, le gris c’était pour montrer la saleté des cachots. Si j’avais utilisé le pinceau tout seul j’aurais obtenu quelque chose de bien plus propre. La Nuit est vraiment venue de la technique que j’avais envie d’utiliser : j’ai décidé d’imaginer une histoire qui se déroulerait la nuit pour utiliser le mieux la technique qui me plaisait le plus. C’est l’outil qui est à l’origine de la BD.

Qu’est-ce que tu apprécies le plus dessiner : les personnages, les décors ?

Les personnages, les attitudes et les expressions. C’est ce qui correspond au jeu d’acteur en fait. Je dois être une sorte de comédien contrarié.

banniereStan

Comment qualifierais-tu ton style pour quelqu’un qui ne te connais pas ?

C’est souvent très épuré. Je travaille beaucoup l’expression des visages, la mise en scène et la mise en page. Je réfléchis à ce que j’ai à dire et je l’exprime de la manière la plus efficace possible. Le moins de traits possible pour exprimer un maximum de choses.

A l’aide de bulles et d’illustrations assez proches de l’horizon d’attente du lecteur, tu insères dans le récit du Portrait de Dorian Gray, avec beaucoup de goût et d’à propos, d’innombrables références intertextuelles : à Friedrich Nietzsche (Lord Henry), aux traits de Greta Garbo, au poème Les Bijoux de Charles Baudelaire, aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, à Huysmans (tortue incrustée de pierres précieuses), aux préraphaélites (Ophélie), à Audrey Beardsley, et aux photographies de Lewis Hine. Est-ce là tes sources d’inspiration de prédilection ? Quelles sont les autres ?

C’est le sujet qui amène les références. Le dandysme, c’est un sujet qui devait me tourner autour, sans que je m’y intéresse. Si j’ai choisi Le Portrait de Dorian Gray, c’est parce que je m’étais dit que visuellement cela devrait être intéressant. Ce qui est marrant, c’est que cela a pris beaucoup de place dans ma vie, d’abord avec cette identité sur le net. Du coup, mes amis et mes lecteurs se sont mis à me parler de dandysme.

Après Le Portrait de Dorian Gray, je m’étais dit que je ferai un truc sans documentation, ce qui a donné La Nuit. Bien entendu, je n’ai pas vraiment réussi car il y a des références, notamment au Chevalier, la mort et le Diable de Dürer et à la tapisserie de Bayeux.

Je préférerais l’éviter, mais il est difficile de travailler sans tenir compte de tout ce qui a déjà été fait sur le sujet. Souvent ça participe à la psychologie des personnages, ça renforce une idée, ça permet de donner un chemin.

Pour La Nuit, publié chez un autre éditeur, Gallimard, tu as également imaginé intégralement le scénario. Tu réussis à nous faire entrer dans un univers médiéval assez sombre et fantastique doté d’un humour un peu décalé, sans tomber dans les poncifs du genre. Comment as-tu eu l’idée de cet album ?

L’idée, c’était de partir de ce que dessine le mieux, la nuit. Ensuite j’ai pensé aux personnages qui pourraient être réveillés la nuit au lieu de dormir. J’avais fait cet hommage à Donjoni, où il y avait une histoire de chevalier aussi. Et puis, cette idée de village me vient d’Astérix, qui m’a beaucoup marqué enfant, en créant dans ce monde imaginaire la possibilité de dénoncer des sujets actuels – la société de consommation, la religion,… Je voulais faire Astérix dans un monde médiéval, je voulais déconner et au final, on me dit que je fais de la poésie, ce qui me fait plaisir. Cela m’arrive souvent de vouloir faire l’imbécile et que les gens me disent que c’est poétique ou philosophique.

Cette série de bande dessinées, créée par Lewis Trondheim et Joann Sfar (Delcourt, 1998), est une parodie de l’univers heroic fantasy du jeu de rôle Donjons et Dragons.  

La suite samedi prochain.

Le régime Okinawa : passeport pour la longévité

18.04
2014
cop. Leduc éditions

cop. Leduc éditions

Que promettent les deux journalistes Anne Dufour et Laurence Wittner en exposant les principes du régime Okinawa ? Rien de moins que de manger sain, de prévenir les maladies, de vivre mieux et plus longtemps, de retrouver une silhouette mince et harmonieuse avec un choix de 80 recettes.

Voici d’ailleurs la présentation de l’éditeur :

“ A 70 ans, vous n’êtes qu’un enfant, à 80 vous êtes à peine un adolescent, à 90, si les ancêtres vous invitent à les rejoindre au paradis, demandez-leur d’attendre jusqu’à 100 ans, âge auquel vous reconsidérerez la question. “ Inscription très ancienne, gravée sur un rocher près d’une plage d’Okinawa… Au Japon, les habitants d’Okinawa totalisent plusieurs records : nombre de centenaires et bon état de santé à un âge très avancé, très peu de maladies cardiaques, de cancers, d’attaques… L’ensemble des principes de vie appliqués à Okinawa est ici dévoilé : alimentation, gestion du stress, activité physique et mentale… pour vivre en meilleure santé, plus longtemps, perdre du poids. À Okinawa, on respecte des principes de bon sens tout au long de la vie ; ce livre s’adresse à tous par conséquent.


Ces deux auteurs vont donc nous faire découvrir le secret de longévité de ces centenaires de l’archipel d’îles japonaises : no stress, de l’exercice physique, de la solidarité, de la convivialité, de la bonne humeur, et puis des habitudes alimentaires saines, qui se rapproche d’un régime semi-végétarien faible en matières grasses et reprennent quelques règles d’or lues et relues :



- manger moins (s’arrêter avant la sensation de satiété) = Le Hara Hachi Bu
- de petites portions = Le kuten gwa
- variées et diversement colorées,
- et à heures régulières,
- respecter les principes de chrononutrition (dominantes : gras et protéiné le matin, protéiné et équilibré le midi, sucré au goûter, léger le soir),
- boire suffisamment d’eau et/ou de thé surtout vert (sans sucre ni lait),
- manger plus de fruits et légumes (non pas 5 par jour mais 7 !), des produits frais, beaucoup d’épices, d’herbes et d’algues,
- manger à volonté des aliments à faible densité énergétique (légumes et fruits justement),
- manger avec modération les aliments dont la densité énergétique est de 0,8 à 1,5 (céréales complètes ou légumes secs),
- à l’occasion, en petite quantité, ceux dont la densité énergétique est de 1,6 à 3 (du poisson 3 fois par semaine), et rarement ceux dont la densité énergétique est supérieure à 3.


Suivent un abécédaire des aliments à privilégier, avec des idées pour en manger au quotidien, puis une cinquantaine de recettes (muffins aux carottes, sushis, sashimis et makis, staeks de tofu en sésame,…), et enfin de l’art de choisir et de manger des sushis !

Certains l’aiment noir de Foerster

16.04
2014
cop. Fluide glacial

cop. Fluide glacial

 

Foerster ? Connaissais pas… Et pourtant… Voilà bien une de ces pépites d’humour macabre qui manquait à ma bibliothèque. Ici l’épouvante hérisse les cheveux du lecteur de ces récits de personnages aux prises avec une mort aussi horrible qu’implacable, pires, ces histoires cruelles d’enfants à la grosse tête chauve sont à la limite du soutenable. Très fort !

Cet épais recueil de 285 planches au dessin à l’encre de Chine nous plonge dans un véritable musée des horreurs qui aurait pris vie. Tout ici semble être difforme : les personnages au faciès bizarre, voire énorme chez les enfants, les décors, maisons, rues ou villes, aux instincts meurtriers, … A raison de 5 planches en moyenne par histoire, une cinquantaine d’histoires différentes sont rassemblées dans cette sélection de l’oeuvre de Philippe Foerster, auteur belge qui les a publiées depuis 1979 dans Fluide Glacial.

Dans la première, par exemple, qui s’intitule C’est pas beau de mentir, fiston, des parents refusent d’écouter leur fils trop sensible qui dit avoir des difficultés à s’adapter à sa nouvelle école. Si sa mère commence à s’inquiéter de l’évolution physique et psychologique de son fils, son père, lui, est heureux de le voir s’endurcir et capable de se défendre, jusqu’au jour où…
Dans la suivante, Histoire sainte, c’est pire encore : par cupidité, deux escrocs entreprennent de kidnapper un gosse sourd et muet qui porterait des stigmates du Christ et produit des miracles. or, sur place, ils découvrent que c’est son père lui-même qui le torture pour faire croire aux stigmates…

Ces deux histoires cauchemardesques, dont la chute est la plus horrible qu’il puisse s’imaginer, sont emblématiques de toutes celles qui composent ce recueil, nous conduisant tout droit en enfer : soit les personnages, qui peuvent être des enfants, se révèlent être des tueurs psychopathes, soit les personnages principaux sont torturés et assassinés atrocement. Un cauchemar je vous dis, mais dans lequel on plonge avec une réelle fascination morbide…

 

 

 

L’armée des ombres

15.04
2014

Mardi cinéma


Sortie en salle : 1969

Réalisateur :  Jean-Pierre Melville

l’armée des ombres (1969) bande annonce par dictys

Idées et scénario : adapté par Jean-Pierre Melville du roman du même nom de Joseph Kessel.

L’histoire

20 octobre 1942, en France occupée, Philippe Gerbier, ingénieur distingué des Ponts et Chaussées soupçonné de résistance, est arrêté par la police de Vichy, placé dans un camp, puis remis entre les mains de la Gestapo, à Paris. Gerbier réussit à s’évader et retourne à Marseille où est basé le réseau qu’il dirige effectivement. Son bras droit, Félix Lepercq, a identifié le jeune Paul comme étant le traître qui l’a dénoncé. Avec l’aide de Guillaume Vermersch, dit « Le Bison « , Félix et Gerbier conduisent Paul dans une maison inhabitée de Marseille pour l’y exécuter, non sans mal. Marqué par l’exécution, Félix tombe sur un ancien camarade de régiment, Jean-François Jardie, qui accepte de s’engager auprès de lui dans la Résistance, à la fois par ennui et goût de l’aventure. Ce dernier mène avec succès plusieurs opérations d’importance croissante. Lors de sa première mission à Paris, il fait la connaissance de Mathilde, pilier du réseau. Sa mission accomplie, il rend une visite-surprise à son frère aîné Luc. N’ayant pas vu son frère depuis longtemps, et ne se sentant plus assez proche de lui, Jean-François résiste à la tentation de lui faire connaître son engagement. Gerbier embarque avec le Grand Patron, le chef de leur groupe, dont l’identité est un secret jalousement gardé, sur un sous-marin britannique, jusqu’au quartier général de la France libre à Londres. Or le Grand Patron n’est autre que Luc Jardie. Gerbier écourte cependant son séjour lorsqu’il apprend l’arrestation de Félix par la Gestapo. Mathilde met au point un audacieux plan d’évasion, mais doit pouvoir prévenir Félix pour garantir le succès du plan. Or elle n’en trouve pas le moyen. Jean-François, sans rien dire à personne, rédige une lettre de démission à Gerbier et se dénonce à la Gestapo par une lettre anonyme, avec l’espoir d’être enfermé avec son ancien camarade de régiment…

L’analyse

Ce film historique des heures sombres de l’Histoire de France s’inspire de faits et de personnages ayant réellement existé. Sans avoir de trame forcément classique, il surprend toutefois par ses nombreux rebondissements et ses révélations. Cette histoire met particulièrement en scène la difficulté d’être résistant, la souffrance de tuer ceux et celles qui ont trahi la cause, quelle qu’en soit la raison. Car être un Résistant, un héros aux yeux de nos contemporains, c’est aussi s’obliger à la violence et au sang pour pouvoir lutter contre l’envahisseur. D’où une affection particulière pour ces hommes et ces femmes qui ont donné leur vie pour libérer la France, parfois « gratuitement » hélas. Un bon scénario, aidé par l’interprétation magnifique des acteurs.

Stanislas Gros – 2

12.04
2014

stan

J’ai eu le plaisir en décembre dernier de faire l’interview de Stanislas Gros, auteur des bandes dessinées Le Dernier jour d’un condamné, Le Portrait de Dorian Gray et La Nuit, autour d’un café dans son QG, la brasserie face à la cathédrale d’Orléans. Voici le compte-rendu de notre entretien en plusieurs parties. Ici la seconde :

 

A la fois l’auteur et le dessinateur de tes trois albums, tu as commencé par deux adaptations de classiques littéraires. Si mes informations sont exactes, Jean David Morvan, auteur et directeur de la collection Ex-libris, a remarqué son travail sur ton site et t’a alors confié l’adaptation de ce grand classique de la littérature française tombé dans le domaine public, et ce pour un tout premier album ! Comment cela s’est passé exactement ? Pourquoi cette commande en particulier ?

Copyright Delcourt

Copyright Delcourt

Les dessins que je mets sur mon blog sont souvent très sombres. J’utilise beaucoup de noir. La raison est que j’ai beaucoup dessiné dans des fanzines, et je voulais que mon trait soit visible en noir et blanc. La meilleure solution était d’utiliser de grands aplats noirs. Jean David Morvan avait en tête d’adapter Le Dernier Jour d’un condamné et que je fasse les dessins, mais quand il a vu que je m’en chargeais aussi, il m’a laissé faire. 

 

 

Ta première adaptation était donc une commande, et tu as proposé la seconde. Quelles sont les difficultés auxquelles tu as pu te confronter en adaptant une œuvre célèbre sous la forme d’un scénario de bande dessinée ?

La première est un texte très court, très visuel, qui a été très facile à adapter en bande dessinée.

La seconde, adaptée d’Oscar Wilde, s’est révélée beaucoup plus compliquée.

Le portrait de Dorian Gray - dédicaceC’est énormément de dialogues, et en plus formulés par des gens assis. On ne peut pas faire une bande dessinée toute entière avec des gens qui sont assis et qui parlent. Ce serait ennuyeux, et Oscar Wilde ne l’est pas. Paradoxalement, pour ne pas le trahir, j’ai reconstitué l’action à partir de dialogues, ajouté des scènes et repris certains de ses bons mots. Une autre difficulté d’Oscar Wilde, c’est que la morale de ses histoires reste tout de même très représentative de son époque victorienne puritaine. Il y a certes beaucoup de sous-entendus sexuels mais il n’y a qu’un seul meurtre. Or, pour que le portrait de Dorian Gray s’enlaidisse, il fallait qu’on le voit véritablement commettre de mauvaises actions. J’ai donc ajouté des choses en reprenant des citations de Nietzsche (Par delà le bien et le mal) au milieu de celles d’Oscar Wilde, par exemple lorsque Harry dit à Dorian qu’il aimerait rencontrer quelqu’un qui avait déjà tué. Du coup ça élargit la vision du Mal, la morale de l’histoire. J’ai aussi rendu plus explicite le côté dépensier de Dorian, en montrant qu’il se moquait de la charité. Et, alors que Wilde est misogyne, j’ai également donné un rôle plus important à Lady Monmouth, qui se moque de la philosophie de Harry et humilie Dorian, lequel décide de tuer le portrait. C’est une grosse modification par rapport au roman. L’éditeur voulait une adaptation fidèle, les dix premières pages le sont à la lettre, mais mon excuse pour être infidèle ensuite, c’était cette idée du flipbook ou folioscope en bas à droite de chaque double-page. Pour intégrer le portrait à chaque fois, j’avais besoin qu’il se passe des choses dans l’intervalle et que cela serve de chute. Personne ne me l’a reproché, d’autant que j’ai pioché dans des références nobles, comme Nietzsche, mais aussi Les Liaisons dangereuses, A Rebours de Huysmans. J’ai censuré l’empoisonnement de l’âme de Dorian par un livre jaune, car je ne trouve pas l’idée très opportune de la part d’un écrivain. En revanche, le roman dont s’est inspiré Oscar Wilde, c’est A Rebours de Huysmans, qui est une référence de la littérature de dandy. C’est là-dedans que l’on trouve une tortue dorée incrustée de pierreries, et deux-trois autres idées que j’ai récupérées.

D’ailleurs, pendant cette période, j’avais lancé sur mon blog cette histoire de dandy illustré, où je me moque du personnage qui fait des symphonies avec son orgue à bouche, ses barils à liqueurs, lequel deviendra, dans un esprit plus poétique et plus du tout de mépris aristocratique, un piano à cocktails chez Boris Vian. Cette idée de dandy illustré aurait pu faire un album, mais je ne l’ai pas fait.

Quelle est la marge de liberté que tu te laisses pour ce genre de scénario ? Quelles libertés as-tu prises ? Au niveau des dialogues, des personnages, des détails iconographiques ?

Le portrait de Dorian Gray d'Oscar WildeJ’aurais préféré être encore plus libre. Il y a un film qui a adapté Le Portrait de Dorian Gray au même moment, et ce qui est curieux, c’est que le scénariste Toby Finlay a procédé à quelques rapprochements similaires, notamment avec Les Liaisons dangereuses, le suicide d’une jeune femme qui devient une Ophélie, et l’ajout à la fin d’une féministe qui est carrément une suffragette, en pantalon. Il a pu prendre au final plus de libertés que moi. Par exemple, j’aimerais bien adapter La Chartreuse de Parme, mais alors très librement (…).

Pour Le Dernier jour d’un condamné, j’avais envie de gommer toutes les références à la France du 19e siècle, sachant que Hugo voulait faire un texte universel, qui parle à tous, quels que soient l’époque ou le pays. J’aurais fait des costumes peu identifiables dans un décor neutre historiquement. Finalement, j’ai fait un mélange de références au Moyen-Âge, au 19e, et à aujourd’hui. Pour la prison, par exemple, je n’ai pas essayé d’être réaliste mais d’être le plus proche possible du texte de Victor Hugo. En revanche, pour que l’on reconnaisse bien la place de Grève, l’endroit où on décapitait les prisonniers, je suis allé dessiner l’Hôtel de ville à Paris. Je me souviens que c’était en août, pendant Paris plage, et qu’à la place de la guillotine, il y avait un filet de beach volley, et à la place de la tête qui tombe, un ballon. 

banniereStan

Pour les deux albums, tu as confié les couleurs à quelqu’un d’autre. Pour quelle(s) raison(s) n’as-tu pas suivi ton ouvrage jusqu’au bout, puisque tu en es à la fois scénariste et dessinateur ?

Généralement c’est l’éditeur qui décide. J’ai eu un droit de regard, mais j’aime bien aussi lâcher prise. J’ai laissé la coloriste s’exprimer, à part sur les couleurs symboliques générales : dans Le Portrait de Dorian Gray, le milieu puritain était en tonalité bleue, le milieu décadent en vert. Dans le milieu de la BD, qui est encore assez masculin, c’est souvent l’homme qui dessine et la femme qui colorie.

La suite samedi prochain.