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Daeninckx par Daeninckx ** de Thierry Maricourt (2009)

18.03
2011
« 

Copyright Franck Crusiaux/Gamma

Né le 27 avril 1949, ayant grandi à Saint-Denis puis à Stains, fils de parents divorcés, avec une famille d’anarchistes d’un côté, libres et solidaires, vivant dans des jardins ouvriers arborés, et des gens vraiment bolcheviques de l’autre, travailleurs, dans le béton de HLM, Didier Daeninckx en a gardé cette attention constante en direction de la vie de petites gens, et cet esprit de révolte qui l’a poussé à écrire.

« J’écris uniquement quand ça va mal, sur les choses qui me font réagir, me révoltent. Je n’arrive pas à écrire sur la beauté des choses. Peut-être plus tard, quand je deviendrai sage… J’écris non pas sur le fait divers brut, mais sur le fait divers qui a une résonance plus large, le fait divers qui parle très fort d’un malaise. » (p. 83)

« Le moteur de mes fictions est la colère, l’injustice toujours endémique, toujours recommencée. » (p. 84)

Renvoyé à 16 ans, le jour de sa rentrée en seconde, du lycée technique Le Corbusier d’Aubervilliers, et par contre-coup mis à la porte de chez lui par sa mère, Daeninckx va travailler douze ans comme ouvrier imprimeur. Et puis un beau jour, lassé par ce boulot répétitif, il démissionne, et c’est en 1977, pendant ses trois mois de chômage, qu’il écrit son premier roman, Mort au premier tour, que les éditeurs ont refusé.

« Si je suis devenu écrivain, c’est que j’étais lecteur, enfant. Lecteur de romans. C’est avant tout Martin Eden, de Jack London. Pour une part, c’est grâce à ce bouquin, à cet écrivain, que j’écris. » (p. 56)

Il vit alors de quelques petits boulots avant d’être engagé comme journaliste local à 93 Hebdo, métier qui l’aide à comprendre les mécanismes de l’écriture. Il fait alors le choix d’un vocabulaire peu compliqué, d’une structure de phrase épurée au service de l’émotion, en incorporant « des bribes, des échos du réel« , et surtout d’un point de vue : quel point de vue adopter dans chaque roman, celui d’un jeune Kanak ou d’un visiteur de l’exposition coloniale dans Cannibale, celui d’un policier dans Itinéraire d’un salaud ordinaire ? Ses personnages se situent souvent rejetés dans la marge sociale, souvent associée à une marge géographique (banlieue, Nord,…).

« J’ai choisi d’écrire dans les marges de la littérature et de vivre dans celles de la ville, en banlieue. Aubervilliers fait corps avec ma vie, avec ce que j’écris. » (p. 32)

« Dans mes livres, j’essaie de mêler l’intime des personnages à l’endroit où ils évoluent. Corps et décors se répondent. Les personnes sont modifiées par les lieux où elles vivent. » (p. 43)

Il dit ne pas retravailler son texte, issu d’un premier jet, car tout ce qu’il écrit, il l’a d’abord essayé dans sa tête, et préfère le genre de la nouvelle, qu’il a abordé depuis 1985.

« Aujourd’hui, je me lève tôt et je travaille ainsi : pendant deux tours d’horloge, je me pose des tas de problèmes sur mon histoire ; je fais un break de même durée, puis je repars ; et ainsi de suite. Et c’est souvent en allant m’aérer que je trouve les solutions.

Le matin, tôt, reste un moment privilégié. J’écris toujours dans la même pièce, encombrée de livres, de dictionnaires, de revues, de coupures de presse, de photos, de tout un bordel non rangé, non classé. Je me perds dix fois par jour dans ce fatras, à la recherche d’un document que je ne trouve pas, mais le chemin de cet échec me permet de croiser toute une série d’informations qui viennent se glisser dans le texte en cours. Comme quoi, il y a du retour dans l’aléatoire. » (p. 81-82)

Il affirme également écrire de vrais faux romans policiers car ce qui l’intéresse, c’est davantage les techniques du genre qu’il utilise pour que l’enquête sur la vie du personnage qui vient de mourir « en soit également une sur l’Histoire et sur la mémoire collective. » (p. 111) : « Je conçois le roman comme un révélateur, traquant les failles de la mémoire collective. » (p. 118).

« Mes romans fouaillent l’Histoire. Tous sont conçus de cette manière : la rencontre d’un individu sans importance avec l’irruption du fleuve tempétueux de l’Histoire. » (p. 214)

Suivent des explications de la plupart de ses romans et recueils de nouvelles, dans l’ordre chronologique, avec une attention accrue pour Meurtres pour mémoire, pilier de son oeuvre, et des réflexions en tant qu’écrivain « impliqué », « concerné » plutôt qu »engagé », dans la mesure où il ne souhaite pas faire passer un message politique, mais donner la parole à un tas de gens qui ne l’ont pas eue, et dont il raconte l’histoire.

Ce livre rassemble ici toutes les réponses aux questions que l’on pourrait se poser sur Didier Daeninckx et son oeuvre. Au final il confirme l’impression que nous donnait la lecture de son oeuvre… « impliquée » : celle d’un type qui a su rester simple, celle d’un homme bien.

Daeninckx par Daeninckx [publié par] Thierry Maricourt /Paris  : le Cherche midi , 2009 .- 310 p. ; 22 cm .- (Collection Autoportraits imprévus). - Bibliogr. des oeuvres de D. Daeninckx p. 297-304. - ISBN 978-2-7491-1096-7 (br.) : 17 €.

L’anarchisme *** de Daniel Guérin (1965)

04.02
2011

copyright Gallimard pour la couverture

Dans son avant-propos à L’Anarchisme : de la doctrine à la pratique, Daniel Guérin annonce tout de suite qu’il n’entend pas faire un travail biographique ou bibliographique, ni une énième démarche historique et chronologique, mais examiner les principaux thèmes constructifs de l’anarchisme.

Pour ce faire, il commence par rappeler le véritable sens du mot « anarchie », lequel est souvent perçu au sens péjoratif de chaos, de désordre et de désorganisation, alors que, dérivant étymologiquement du grec ancien, « anarchie » signifie littéralement avec le -an privatif « absence de chef », et par voie de conséquence de figure d’autorité ou de gouvernement. Aussi l’anarchisme constitue-t-il une branche de la pensée socialiste visant à abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, et entraînant un certain nombre d’idées – forces que sont la révolte viscérale, l’horreur de l’Etat, la duperie de la démocratie bourgeoise (d’où le refus des anarchistes de se présenter aux élections et leur abstentionnisme), la critique du socialisme « autoritaire », et surtout du communisme, la valeur de l’individu et la spontanéité des masses.

Cet examen permet ensuite à Daniel Guérin de traduire comment, dans la pratique, ces différents concepts permettraient de donner naissance à une nouvelle forme de société. L’autogestion constitue, à plus d’un titre, le concept le plus prometteur et le plus naturellement appliqué. Dans sa définition des principes de l’autogestion ouvrière, Proudhon maintient la libre concurrence entre les différentes associations agricoles et industrielles, stimulant irremplaçable et garde-fou pour que chacune d’entre elles s’engage à toujours fournir au meilleur prix les produits et services. A cette fédération d’entreprises autogérées pour l’économie se grefferait pour la politique un organisme fédératif national qui serait le liant des différentes fédérations provinciales des communes entre elles, décidant des taxes et propriétés entre autres choses, chaque commune étant elle-même administrée par un conseil, formé de délégués élus, investis de mandats impératifs, toujours responsables et toujours révocables. Partant, pour Proudhon, à son époque, il n’y aurait plus de colonies car ces dernières conduiraient à la rupture d’une nation qui s’étend et se rompt avec ses bases. Voilà donc la société future imaginée par les penseurs anarchistes du 19e siècle : une société décolonisée, sans chef, mais constituée d’un maillon de fédérations agricoles et industrielles autogérées, communales et régionales, dont les délégués mandatés sont révocables.

Enfin, Daniel Guérin relate comment dans l’Histoire les anarchistes ont pu s’exprimer ou pas, justement, évincés par exemple de l’Internationale par Marx et de la Révolution russe par Lénine et Trotsky. Il souligne les succès de l’autogestion agricole en Ukraine du sud, dans la Yougoslavie de Tito, dans les conseils d’usine italiens, et principalement en Espagne, avec les collectivités agricoles et industrielles, et la mise en place dans les communes de la gratuité du logement, de l’électricité, de la santé et de l’éducation… mais très vite supprimées par les dirigeants communistes.

Dans cet essai extrêmement clair, Daniel Guérin n’hésite ni à faire l’éloge de certaines idées et expériences réussies, ni à montrer les contradictions et incohérences de certains concepts ou mises en pratique.

Il est bien dommage que cet essai datant de 1965, et donc vieux déjà de 46 ans, n’ait pu être réactualisé à la lumière des années 68 et du renouveau d’une pensée de sensibilité anarchiste aux Etats-Unis, avec notamment le philosophe Noam Chomsky et Murray Bookchin.

Dans l’essai suivant, Anarchisme et marxisme, daté de 1976, Daniel Guérin compare les deux courants de pensée, puisant dans la même source de révolte, mais divergeant dans la conduite du mouvement puis dans la mise en place d’une nouvelle société. Il achève son exposé sur Stirner, individualiste anarchiste, grande figure de la pensée anarchiste, dont on a mal saisi les tenants et aboutissants.

Une lecture extrêmement stimulante de concepts séduisants.

L’Anarchisme : de la doctrine à la pratique… / Daniel Guérin. – Nouvelle éd. revue et augmentée. – Gallimard, 1981. – 286 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Collection Idées ; 368. Sciences humaines).

En appendice, « Anarchisme et marxisme », texte remanié d’un exposé fait à New York, 6 novembre 1973, et « Compléments sur Stirner », du même auteur. – Bibliogr. p. 281-286
(Br.) : 10,60 F.

Mai 68 par eux-mêmes **(1989)

21.01
2011

« Ce livre est un aperçu de leurs actes, leurs passions, leurs interrogations, leurs itinéraires dans ce « long fleuve tranquille » dont les zones de rapides, tel 68, modifient le cours » , nous dit l’introduction (p. 9).

Les trente-huit entretiens ou articles sur les soixante-six personnes entendues reflètent la diversité des acteurs d’alors : lycéens, étudiants ou actifs, ouvriers et syndicalistes, femmes, personnel hospitalier, artistes, personnes politisées ou pas, tous soulignent le facteur surprise de mai 68, ce mouvement soudain qui ne fut ni prémédité ni généré par une idéologie.

De Paris ou de la province, on y trouve ainsi le témoignage d’un ancien étudiant anarchiste du mouvement du « 22 mars », Jean-Pierre Duteuil, d’un apprenti à Caen, d’un ouvrier suivant les cours du soir, d’un lycéen de Grenoble, d’un docker anarchiste, d’une lycéenne d’Arcachon. La lecture de Charlie hebdo (sous le titre de Hara-Kiri à l’époque), voire de Combat, les a, à l’époque, tous marqués, tout comme la dernière n’a pas supporté le message véhiculé dans le livre de Rotman, parlant d’une élite et d’une masse suiveuse.

A la suite des jeunes, on trouve les actifs, les ouvriers, un ingénieur-électronicien à Sud-Aviation, d’un militant syndical à Creusot-Loire, … Tout comme les étudiants, leurs revendications étaient plus qualitatives que quantitatives. La CGT comme le PCF en prennent plein leur grade au fil de ces témoignages. En effet, ceux-ci n’ont pas su soutenir les grévistes qui voulaient remettre en cause l’organisation taylorienne, contrôler ou du moins participer à la gestion de l’entreprise : la grève n’avait pas été lancée pour que les jours de grève soient payés, mais pour qu’après « rien ne soit plus comme avant. »

Beaucoup de femmes témoignent aussi de ce que mai 68 a pu apporter à la cause féministe, à ce que la femme soit reconnue comme un individu à part entière. Si ce ne fut pas un commencement, du moins ce fut un tremplin pour les mesures à venir.

Cabu et Léo Ferré témoignent également, l’un garde un souvenir jouissif de sa traversée des Champs-Elysées à bicyclette pendant la pénurie d’essence, l’autre du gala qu’il avait donné à la Mutualité lors de la nuit des barricades.

Trente-huit regards donc sur ce mouvement social, tant décrié par les partis de droite et d’extrême-droite. Forcément : la jeunesse et la main d’oeuvre du pays réclamaient le changement, le dialogue, la participation aux différentes instances, de meilleures conditions pour étudier ou travailler…

Mai 68, par eux-mêmes : le mouvement de Floréal an 176 / textes et propos recueillis par « Chroniques syndicales », « Femmes libres » et le Groupe Pierre-Besnard de la Fédération anarchiste… [et al.]. – Paris : Éd. du « Monde libertaire », 1989. – 239 p. : ill., couv. ill. ; 20 cm. – (Bibliothèque anarchiste). – ISBN 2-903013-13-6 (br.) : 6 € sur le site.

Quai d’Orsay : chroniques diplomatiques – tome 1 * de Blain & Lanzac (2010)

19.01
2011

Voilà une bande dessinée dont on a beaucoup entendu parler, et qui bien souvent s’est trouvée dans le palmarès de fin d’année 2010 de bon nombre de critiques. Pour ne rien gâter, elle figure également dans la sélection du prix d’Angoulême, dont on connaîtra les résultats dans une dizaine de jours. Rien de tel pour donner envie d’y regarder de plus près.

Un jeune universitaire préparant sa thèse, Arthur Vlaminck, est recruté par le Ministre des affaires étrangères, Alexandre Taillar de Vorms, pour écrire ses discours. Il reverra cent fois sa copie, au gré des citations et des références du Ministre,  avant de… ne pas donner satisfaction la première fois, pour celui prononcé devant la commission des droits de l’homme à Genève. Mais il n’est pas au bout de ses surprises, car les crises s’enchaînent, et il est bien contraint d’essayer de suivre les rebondissements de ce ministère agité autant par des menaces de crise internationale que par les grandes idées de cette tornade de ministre.

La vedette de l’histoire, ce n’est pas notre jeune Arthur, témoin éberlué des codes du ministère et de la personnalité charismatique du Ministre, mais bien ce dernier, vous l’aurez compris. Car Arthur n’est autre que le scénariste Abel Lanzac, ancien conseiller du Quai d’Orsay, qui dresse avec beaucoup d’humour un tableau animé et haut en couleurs de la vie quotidienne au cabinet diplomatique. Il y donne la vision d’un Dominique de Villepin, que vous aurez reconnu, brillant, volubile, et surtout hyperactif ! Une comédie relativement attrayante sur les coulisses du pouvoir, mais l’intérêt d’un second tome me laisse sceptique.

LANZAC, Abel, BLAIN, Christophe. – Quai d’Orsay : 1. Chroniques diplomatiques. – Dargaud, 2010. – 96 p. : ill. ; 29 cm.. – ISBN 978-2205-06132-1 : 15,50 euros.

Indignez-vous !* de Stéphane Hessel (2010)

14.01
2011

Fort de son âge et de son expérience d’ancien résistant et d’ancien déporté torturé, Stéphane Hessel adresse aux citoyens français : « Indignez-vous ! ». Non seulement, dit-il, il y a de nombreux motifs pour ne pas être fiers de ce qui se passe dans notre pays (« cette société des sans-papiers, des expulsions, des soupçons à l’égard des immigrés », (…) où l’on remet en cause les retraites, les acquis de la Sécurité sociale, (…) cette société où les médias sont entre les mains des nantis »), mais surtout l’indignation est salutaire pour un pays, c’est par elle que commence la résistance civile. La politique menée dans ce pays est contraire aux principes et aux valeurs adoptés par le Conseil National de Résistance. Elle remet en cause toutes les conquêtes sociales d’après-guerre : une Sécurité sociale permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours, la nationalisation des sources d’énergie, des compagnies d’assurance et des banques, « une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général », une presse indépendante « à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent et des influences étrangères. »


Que nous apporte la lecture de ce petit discours, sorti en octobre et meilleure vente en France depuis fin décembre, de ce « pamphlet » de 13 pages tout au plus, qui fait le choix de consacrer deux pages à la Palestine parmi toutes les guerres dans le monde ? Pas grand’chose à vrai dire. Mal construit, un peu fouillis, évoquant l’influence de Sartre et de l’existentialisme, rappelant les causes du fascisme et du régime de Vichy, ce discours, prononcé au nom de tous des vétérans des mouvements de résistance (furent-ils consultés ?), et non en son seul nom qui figure sur la couverture, s’élève contre l’indifférence et clame haut et fort ce que le commun des citoyens pense de manière un peu triste, défaitiste, voire révoltée.

Or, c’est bien là que le bât blesse, faisant de ce petit livre que l’on s’arrache un objet consensuel : l’auteur nous demande de regarder autour de nous et de nous indigner, tout en prônant la non-violence, la violence n’ayant jamais rien fait avancer. Oui, et alors ? N’est-ce pas ce que nous faisons ? Ne sommes-nous pas déjà allés au-delà, agissant réellement, manifestant publiquement notre « indignation » ? Ne nous a-t-il pas vu défiler dans la rue pour les retraites ? Depuis longtemps, le stade de l’indignation est dépassé pour beaucoup d’entre nous : du changement, voilà ce que la plupart d’entre nous voulons, un refus net et catégorique de cette société qu’on nous impose, de cette société qui avantage outrageusement ses riches, fait culpabiliser ses actifs en leur demandant de travailler plus, et méprise ses inactifs, jeunes ou vieux, et l’éducation des premiers.

Sur ce point, nous sommes bien d’accord, et c’est pourquoi ce petit fascicule, qui n’a absolument rien de révolutionnaire dans tous les sens du terme, est finalement le bienvenu : il donne une certaine légitimité à nos réflexions, à nos rancoeurs, en les mesurant à l’aune de toute une vie d’ancien résistant. Et si son succès s’explique par la confirmation qu’il apporte aux doutes de certains sur la justesse / justice d’une politique qui va droit dans le mur, prônant toujours plus d’inégalités sociales sur le grand échiquier des intérêts économiques des multinationales, alors on ne peut que s’en féliciter.

Indigènes éditions, 2010. – 29 p.. – (Ceux qui marchent contre le vent). – ISBN 978-2-911939-76-1 : 3 €.

« Le Canard enchaîné » : 50 ans de dessins * (2009)

12.11
2010
« Que dit « le volatile » cette semaine ? »
est peut-être la réplique la plus connue évoquant le Canard enchaîné.
Mais il ne dit pas tout.
Il met en scène aussi.
Il montre, il dénonce, il se moque, il croque, en un raccourci comique, un personnage qui fait l’actualité politique. Pour en sourire, il faut déjà bien connaître, souvent, les éléments suggérés ou désignés sous la forme de symboles.

Voici réunis dans cet énorme livre rouge vif quelques 2 200 dessins de presse sur les 75 000 qui ont illustré les 2 600 exemplaires du Canard publiés entre 1958 et 2008.
Cette sélection est présentée par ordre chronologique, par mandat présidentiel durant la Ve République, et jalonnée par les biographiques des différents dessinateurs qui ont collaboré à l’hebdomadaire satirique.

Les positions du Canard y sont claires et sans ambiguïté : un dessin ne ment pas, il ne tergiverse pas non plus. Ainsi tous les dessins fustigent Charles de Gaulle, en particulier son pouvoir personnel et son autoritarisme, comme Bonaparte devenu empereur par un coup d’état puis légitimé par un vote aux urnes. Sont décriées aussi ses périphrases hypocrites d’ »opérations de pacification » ou d’ »événements d’Algérie ». Faut-il le regretter ? Ils ne sont pas tendres non plus avec les féministes, ni avec Arlette – « J’ai essayé le Gaullisme ringard, j’ai essayé la gauche caviar… je vais essayer la dictature du prolétariat ! » – ni avec la présence de Coluche aux présidentielles de 1981.

Mes dessins préférés ? Celui qui met en scène la visite de Charles de Gaulle et sa Cour à Moscou en 1966, pour signer des accords bilatéraux, et celui qui montre l’état de la Sorbonne en mai 1968, tous deux par Roland Moisan (1907-1987), lequel gratifia également les bureaux  du Canard de superbes fresques murales.
Moisan, toujours lui, avait fait preuve en 1970 de prémonition avec son dessin « Hair-Inter », conçu après le détournement d’avions américains par des terroristes : il y campe des voyageurs se présentant complètement nus à l’embarquement dans un aéroport.

Mes dessinateurs préférés ? Moisan donc, pour ses fresques très travaillées, Guiraud pour son trait extrêmement précis, Lap pour sa simplicité, Pétillon bien sûr, Escaro, les histoires de Cardon, et l’efficacité de Cabu enfin, qui frappe les esprits et semble si proche des gens.
652 pages, c’est beaucoup, voici un beau gros livre qu’on aura davantage plaisir à feuilleter plutôt qu’à consulter d’une traite.

« Le Canard enchaîné » [Texte imprimé] : 50 ans de dessins : la Ve République en 2000 dessins, 1958-2008 / direction de l’ouvrage, Jacques Lamalle ; textes, Laurent Martin, Patrice Lestrohan ; avec la collaboration de la rédaction du « Canard enchaîné », notamment Nicolas Brimo, Erik Emptaz, Alain Guédé… [et al.] ; biographies des dessinateurs, Frédéric Pagès ; préface, Michel Gaillard. - Paris : les Arènes, impr. 2009. - 652 p. : ill., couv. ill. ; 29 cm. - Index. – ISBN 978-2-35204-098-9 (br.) : 35 €.
Indice Dewey : 320.020 7
Emprunté au C.D.I..

Songes de Mevlido * à ** par Antoine Volodine (2007)

23.09
2010

Au XXIIe siècle, Mevlido, un policier, habite les bas-fonds de la ville d’Oulang-Oulane, dans le quartier de Poulailler Quatre, où il a pour mission de surveiller les agissements des bolcheviques. Les dirigeants de ce régime totalitariste, en effet, prônent un capitalisme outrancier, alors que le reste de la population vit dans la misère, et craignent de leur part une révolution voire des actes terroristes. Mais Mevlido soutient aussi parallèlement les opposants, en particulier une belle et étrange jeune femme, Sonia Wolguelane, l’un des plus beaux exemples de tous ces êtres manipulés génétiquement. Hanté par des rêves et des cauchemars récurrents, tels celui de la femme qu’il a aimée jadis, Verena Becker, et qui a été assassinée par des enfants-soldats, parmi lesquels le vautour Alban Glück, Mevlido va régulièrement en consultation au cabinet de Maggie Yeung. Le jour où il voit mourir sous ses yeux une jeune femme qui lui rappelle étrangement sa propre femme, renversée par un tramway alors que Sonia venait de commettre un attentat sensationnel, ses supérieurs lui demandent de passer de l’autre côté, d’accepter de mourir, pour atteindre le Fouillis…

Difficile de suivre cette intrigue qui n’a rien de conventionnel, particulièrement vers le dénouement, tant les frontières ont été abolies par l’auteur entre le rêve et la réalité, entre la vie et la mort, entre les différentes strates temporelles.


Antoine Volodine nous fait immerger dans un univers post-apocalyptique, dans une société sinistre où les humanoïdes côtoient les morts, où des oiseaux mutants et des araignées se mêlent aussi à eux, parlent et agissent comme des humains. Cet univers angoissant n’est pas sans nous rappeler celui propre à Enki Bilal, dans la bande dessinée. Cet univers torturé est également foncièrement politisé : ici la révolution bolchevique est morte, elle n’agite cette société que par soubresauts avec quelques attentats, les gens crèvent dans la misère, s’ils ne se sont pas fait tués par des enfants-soldats… Et tout cela au son de la musique lancinante et répétitive du phrasé d’Antoine Volodine. On en sort hagard et désorienté.

« C’était un souvenir tabou. Il ne fallait pas évoquer les bonheurs passés, la vie amoureuse qu’il avait vécue jusqu’au jour du martyre de Verena Becker. Il ne fallait pas se représenter de nouveau le martyre de Verena Becker. Il valait mieux revenir à Poulailler Quatre, à côté du lit, et essayer de retrouver le contact perdu avec Maleeya Bayarlag.

La nuit ondulait comme dans un four.

La nuit.

Elle ondulait comme dans un four.

Des lumières entraient dans la pièce principale et rebondissaient dans la chambre, créant ici des espaces clairs, là des taches noires, d’un noir brillant. » (p. 17)

Vous trouverez un entretien de lui ici et sa rencontre sur Carnets de SeL .

Paris : Seuil, 2007. – 461 p.. – (Fiction & Cie). – ISBN 978-2-02-093137-3 : 21,80 euros.