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Un barrage contre le Pacifique * de Marguerite Duras (1950)

28.09
2005

La mère de Suzanne et Joseph a offert toutes ses économies pour avoir le droit d’exploiter son lopin de terre dans cette Indochine colonisée des années 20. Mais la crue du « Pacifique », chaque année, réduit chaque année ses espoirs à néant. Elle a bien cru pouvoir la défier en édifiant un barrage… qui s’écroulera, dévoré par les crabes. Tous trois depuis vivotent misérablement dans un bungalow sur cette terre marécageuse, et voient en le riche Mr. Jo, amoureux de Suzanne, une aubaine, voire un gogo à plumer…

Un troisième roman de Marguerite Duras, de facture classique, un roman de la souffrance, de la misère de ces petits blancs exploités par les riches colons blancs, où fusent ses sarcasmes, sa critique acerbe des pratiques coloniales, où néanmoins miroite déjà un érotisme latent et interdit. Une histoire avec Mr Jo qui préfigure celle de l’Amant. Loin de le considérer parmi ses meilleurs romans, je le qualifierai plutôt de galop d’essai virulent.

L’Amant ** de Marguerite Duras (1984)

07.09
2005

Elle a cette insouciance de ses 15 ans 1/2, coiffée d’un chapeau d’homme et d’escarpins lamés or, elle traverse le Siam sur le bac. Une limousine noire avec chauffeur. Son propriétaire, un homme jeune, lui propose timidement de la raccompagner. C’est le début d’une relation scandaleuse entre cette jeune occidentale sans le sou et cet étudiant richissime, dans sa garçonnière…

« Ce vieillissement a été brutal. Je l’ai vu gagner mes traits un à un, changer le rapport  qu’il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le front de cassures profondes. »

« Voilà ce qui a dû arriver, c’est que j’ai essayé ce feutre, pour rire, comme ça, que je me suis regardée dans le miroir du marchand et que j’ai vu : sous le chapeau de l’homme , la minceur ingrate de la forme, ce défaut de l’enfance, est devenu autre chose. Elle a cessé d’être une donnée brutale, fatale, de la nature. Elle est devenue tout à l’opposé, un choix contrariant de celle-ci, un choix de l’esprit. »

Autobiographie fantasmée par les souvenirs et l’écriture romanesque ? Nul ne le sait, pas même Marguerite Duras qui tente ici de faire toute la vérité sur son enfance indochinoise qui l’a à jamais marquée. Nonobstant, l’auteur qui signe L’Amant, le narrateur qui narre l’histoire et la protagoniste sont bien une seule et même personne. Ainsi, ce roman daté de 1984 éclaire rétrospectivement le roman fondateur Un barrage contre le Pacifique (1950) et tout le reste de son oeuvre.

Par ailleurs, ce roman a plus d’une raison de plaire : court, il met en scène une histoire romantique, celle d’une jeune rebelle anticonformiste, à laquelle beaucoup aimeront à s’identifier, qui rencontre une espèce de prince charmant qu’elle manipule allégrement, un jeune homme qui attend en vain des témoignages d’amour et d’affection, qui attirera la compassion de nombreux lecteurs, le tout dans un cadre empreint d’exotisme. En outre, il évoque plusieurs autres thèmes tels que l’initiation sexuelle, la sensualité, l’injustice maternelle, le drame familial, le racisme, l’impossibilité du mariage entre les différentes classes sociales. Mais surtout, et c’est la raison majeure pour laquelle j’ai apprécié ce roman, le style coule, les phrases fusent, que qu’en soit le registre, la parole est libérée. C’est cette « écriture courante » chère à Marguerite Duras, qui laisse surgir les images, les émotions, les pensées, sans censurer les redites ni les transgressions temporelles.