Mots-clefs ‘érotisme’

Henry & June : tome 1 ** d’Anaïs Nin (1986)

21.02
2007

Anaïs, mariée au loyal Hugo, est irrésistiblement fascinée par June, la compagne d’Henry Miller, avec laquelle elle entame une relation sexuelle. Quand cette dernière repart pour New York, elle se rapproche alors d’Henry Miller, comparant leurs textes sur leur amour commun et assouvissant un désir physique quasiment bestial. Anaïs, épanouie, répond alors aux avances d’Eduardo, qu’elle avait jadis comparé à l’homme idéal, et, sur ses conseils, entame une psychanalyse, pensant chercher dans ses amants la figure paternelle absente de son enfance, et leur envier leur pouvoir sexuel…

Ce journal intime dépeint par touches impressionnistes la relation triangulaire naissante entre la narratrice, Anaïs Nin, et le couple formé par June, cette magnifique coquille vide, et Henry Miller, l’impressionnant intellectuel. A l’époque, ce duo sulfureux d’écrivains emblématiques de la littérature érotiqueétait encore inconnu. Anaïs trouve dans l’infidélité (« J’ai découvert le plaisir de diriger ma vie comme un homme en faisant la cour à June. »), assouvissant ses instincts triviaux avec Henry, retrouvant la même sensibilité chez Fred, éprouvant quasiment de la compassion pour Eduardo à qui elle ne sait pas dire non.

Passé le premier tiers de ce journal, j’ai commencé à véritablement savourer la sensualité de son écriture, cette subtile mise en mots des désirs d’une femme (« Assise au coin du feu à côté d’Hugo hier soir je me suis mise à pleurer – femme écartelée, devenue à nouveau homme-femme -(…). »), tantôt femme séductrice et dominatrice, tantôt femme soumise à ses propres instincts et à ceux de son amant, tantôt femme-enfant fragile recherchant le réconfort paternel. une échappatoire à un amour exclusif et étouffant conduisant fatalement à une attente trop grande et inassouvie : plus que jamais elle se sent vivre, épanouie et équilibrée, révélant chacune de ses facettes avec ses multiples conquêtes : épouse aimante avec Hugo, complice et presque virile avec June.

223 p.

300 contes pour solde de tout compte ** de Jacques Sternberg (2002)

27.09
2005


La culture :

« Il avait une soif de connaissances tellement dévorante qu’il ne pouvait pas acheter un kilo de tomates sans avoir potassé l’évolution de la tomate à travers l’univers et les siècles. »

300 contes pour solde de tout compte, un titre ô combien adéquat puisqu’il s’agit du dernier livre publié par Jacques Sternberg, qui s’éteindra quatre ans plus tard, un mercredi 11 octobre 2006, à l’âge de 83 ans. Comme dans son œuvre, il aura achevé sa vie sur une note d’humour noir, d’abord en mourant d’un cancer du poumon alors qu’il avait arrêté de fumer depuis 20 ans, ensuite en choisissant de se faire incinérer… Ses cendres sont déposées au cimetière du Père Lachaise.

On comprend mieux pourquoi son quatorzième et dernier recueil fait la part belle au cynisme et à l’humour noir, omniprésents même dans ses quelques 17 récits fantastiques et 19 de science-fiction qui le composent, ou encore érotiques.

Comme toujours, Jacques Sternberg se refuse à tout réalisme topographique, onomastique et à toute psychologie individualisée. Pas de patronyme donc, pas d’épaisseur psychologique des personnages. Il emploie presque toujours la troisième personne du singulier, la plupart du temps masculine, et féminine une quinzaine de fois, pour s’en moquer tout autant ou pour en louer les atouts de séduction.

Comme toujours aussi, ses textes brefs relatent un événement particulier, qui apparaît souvent comme le résultat explicite d’un choix dans un large éventail des possibles. Jacques Sternberg épure l’intrigue du récit par une technique du raccourci qui rendent plus percutantes encore ses attaques contre la société actuelle qui l’écœure, mais aussi contre le monde de l’édition.

D’ailleurs, plus que dans tout autre ouvrage, Sternberg s’attarde ici beaucoup sur ce qui le préoccupe personnellement, soit sur la non-reconnaissance dans le monde de l’édition, sur les affres de l’écriture, sur la difficulté à être connu, et puis sur la maladie, la vieillesse et plus que tout, sur la mort.

Les récits que j’ai le plus appréciés :

L’Auteur, La Certitude, Les Chiffres, La Culture, Le Déclin, La Fascination, L’Essayiste, L’Indifférent, L’Exergue, La Rue

La certitude :

« Sa vitalité (…), son inconséquence également, lui avaient permis d’avoir une existence pleine de détours passionnés, d’élans irréfléchis (…), mais comme sa lucidité ne l’avait jamais quitté, il ne put jamais oublier que la vie n’était jamais que le seul raccourci d’un rien terrifiant à un autre. » (citation tronquée pour ne pas dépasser quelques lignes – cf droits)

A déguster lentement, mais sûrement : deux minutes suffisent pour lire l’un de ces contes qui peuvent faire deux lignes comme une page, mais combien de temps ensuite la plupart restent gravés dans l’esprit !

STERNBERG, Jacques. – 300 contes pour solde de tout compte. – Paris : Manitoba / Les Belles Lettres, 2002. – 318 p. : couv. ill. en coul.. – (« Le grand cabinet noir »). – ISBN 2-251-77168-9 : 20 euros.

Eloge de la marâtre *** de Mario Vargas Llosa (1988)

22.09
2005

Copyright Gallimard

Elogio de la madrastra, 1988 (Éloge de la marâtre, 1990)

Pour ses 40 ans, Dona Lucrecia trouve sur son oreiller une lettre attendrissante de son beau-fils Alfonso, un chérubin blond aux yeux bleus, qui promet à celle qui embellit ses jours et ses nuits d’être le premier de sa classe. Pour Dona Lucrecia, qui vient d’épouser en secondes noces son père, Don Rigoberto, c’est plus qu’un soulagement : avec son époux, elle craignait en effet de ne pas être acceptée par Alfonso. Elle le rejoint donc en chemise de nuit, presque nue,  dans sa chambre pour le remercier, passablement surprise par les embrassades comme amoureuses du jeune garçon, qui malgré elle produisent leur petit effet. Quand sa servante, Justiniana, lui apprend que le petit l’espionne depuis le toit dans son bain, elle cherche soudain à éloigner Alfonso par sa froideur. Mais quand, quelques jours plus tard, il la menace de son suicide, tel un amant déchu,  » (…) ce fut comme si au fond d’elle-même une digue avait soudain cédé et un torrent submergeait sa prudence et sa raison, pulvérisant des principes ancestraux qu’elle n’avait jamais mis en doute et même son instinct de conservation (…) elle l’embrassa et le caressa, libre d’entraves, se sentant autre et comme au cœur d’une tempête (…) Quand la bouche de l’enfant chercha la sienne, elle ne la lui refusa pas « …

Eloge de la marâtre est un roman érotique nous venant d’Amérique latine, écrit d’une des plus belles façons qui puisse être, sur l’un des sujets les plus osés qui soit en Occident : les amours entre un très jeune garçon et sa belle-mère, femme accomplie d’une quarantaine d’années.

Tout, dans ce roman, est écrit et décrit avec une magnifique sensualité : les amours de cette femme bien en chair de quarante ans avec cet enfant, mais aussi avec son mari, heureux de la trouver dans son lit chaque soir pour y jouir de sa croupe voluptueuse et de tout son corps. Ces amours trouvent sans cesse un écho dans des toiles célèbres européennes reproduites dans le roman, figuratives ou abstraites, de Jacob Jordaens, Diane au bain de François Boucher, Le Titien, Francis Bacon, Fernando de Szyszlo, Fra Angelico : l’histoire principale est ainsi entrecoupée par des chapitres projetant les protagonistes dans le décor d’une toile, y vivant une scène prophétique de voyeurisme, des relations sexuelles, ou y découvrant leur véritable visage.

Après le blason de la croupe, l’éloge des parties du corps les moins dignes : même la toilette intime de Don Rigoberto, hédoniste comblé, est évoquée de manière sensuelle et pleine d’humour, chacune des parties de son corps ayant particulièrement droit à son attention un soir par semaine, rituels avec force détails, ce qui ne laisse pas de nous faire sourire. Même sa défécation est pour lui une forme de jouissance, ce qui, pour Freud, pourrait le rapprocher de l’érotisme anal propre à l’enfant.

Avec sa nouvelle femme, Don Rigoberto redécouvre ainsi le plaisir des sens, tout comme la jeunesse d’Alfonso fait redoubler de désir de luxure Dona Lucrecia avec l’un et l’autre.

Enfin, je préfère taire ici le dénouement qui clôt la figure du monstre, et m’arrêter sur ce personnage central du chérubin qui questionne le lecteur : a-t-on raison de taxer la jeunesse (belle et pure) d’innocence ? Tout dans le roman interroge sur le degré d’innocence et de vice dont est capable cet enfant, décrit comme un petit angelot descendu des toiles. Le paraître reflète-t-il l’être ? La jeunesse n’est-elle que candeur et naïveté ? Ou stratégie et duplicité ?

Ou plutôt, pour reprendre les thèses de Freud, la sexualité infantile est-elle dénuée de tout tabou, contrairement à la sexualité adulte, soucieuse des bonnes moeurs et coutumes ? La sexualité infantile n’est-elle que jeu et plaisir sans conscience du mal ?

En tout cas, pour Mario Vargas Llosa, la sexualité infantile n’est pas une lubie freudienne, et l’adulte a certainement tendance à occulter ce dont il pouvait être capable enfant. A ce propos, Aldo Naouri, dans Adultères, évoque précisément cette relation trouble du fils avec sa mère, qui « n’arrête pas de (lui) dire qu’il veut (lui) faire l’amour. » Le scandale suscité par Freud à l’époque semble en effet toujours d’actualité, et « provient de la conjonction d’une série d’idées fausses ». « Nous ne sommes pas, en effet, de grossiers adultes cohabitant avec la délicieuse innocence de l’enfant. Nous sommes seulement des enfants qui ont poussé sans que rien d’essentiel ne se soit modifié en eux et qui, seulement dotés de moyens plus performants que ceux des enfants, tels que la maturation affective et psychologique, se trouvent autorisés à s’exprimer et à prétendre assumer leurs actes et leurs choix. »

Un petit chef-d’oeuvre d’érotisme revisitant le genre par des sujets novateurs capables de sensualité… assez choquant (ce qui devient rare à notre époque).

VARGAS LLOSA, Mario. - Eloge de la marâtre / trad. par Albert Bensoussan. – Paris : Gallimard, 2004. - 210 p.. - (Folio ; 2405). – ISBN : 2-07-038542-6.

L’éclipse de Keiichirô Hirano

18.09
2005

 

cop. Picquier

A la fin du XVe siècle, un jeune dominicain du sud de la France se prend d’intérêt pour un manuscrit du Corpus hermeticum de Marsile Ficin. Sur la route de Florence, il s’arrête à un village rural, pour y rencontrer un homme de foi versé dans l’art de l’alchimie, Pierre Dufay, dont lui a parlé un évêque. Impressionné par cet ermite silencieux, attiré par sa bibliothèque, il prolonge son séjour, alors que Jacques Michaëlis, comme lui dominicain, fait la chasse aux hérétiques et assoit son emprise sur les villageois. Un soir, il suit en secret Pierre Dufay qui s’enfonce dans une grotte, y découvre un être singulier avec lequel ce dernier semble entretenir une relation sensuelle étrange. Bientôt, des événements incompréhensibles secouent les villageois…

 

Venant d’un jeune japonais âgé alors de 23 ans, cette histoire surprend d’autant plus, et ce sont certainement son érudition éblouissante mêlée au parfum exotique d’une Europe lointaine, encore empreinte de peurs et de mysticisme, qui lui ont valu l’obtention en 1999 du prestigieux prix Akutagawa, équivalent japonais du Goncourt. Dans le cachet ancien d’une langue comme on n’en écrit plus, Hirano s’inspire pour écrire ce premier roman, du Nom de la rose, émaillant son récit de références religieuses et philosophiques, puis de Mishima, mêlant son érotisme au surnaturel des romans gothiques anglo-saxons et de la littérature fantastique du 19e siècle, nous offrant ainsi un dénouement pour le moins déroutant.

 

HIRANO, Keiichirô. – L’éclipse. – Picquier, 2004. – 210 p.. – (Piquier poche ; 238). – ISBN : 2-87730-751-4 : 7 €.

Les jambes d’Alice de Nimrod

12.09
2005

La rencontre entre deux jeunes gens, un professeur et son élève, entraînés sur la route de l’exode lors d’ une récente guerre au Tchad. L’exacerbation de leur passion et de tous les désirs.

Rien ou presque rien, à part peut-être les dialectes et le contexte de la chute, ne permet de situer ce roman comme tchadien ! C’est en fait un roman assez érotique, décrivant la relation nouée entre un professeur et son élève athlète.

NIMROD.- Les jambes d’Alice.- Arles : Actes sud, 2001.- 141 p..- ISBN 2-7427-3087-7

Tristesse et beauté de Yasunari Kawabata

11.09
2005

Titre original : Utsukushisa to kanashimi to

Année de publication : 1965

Prix Nobel de Littérature en 1968.

Commencée en 1961 avec une publication en feuilleton, publiée en février 1965, ce sera la dernière œuvre de Kawabata publiée de son vivant. Il sera traduit et publié en France en 1981.

Oki, écrivain vieillissant, décide d’aller à Kyoto écouter sonner les cloches des monastères annonçant le passage d’une année à l’autre. Sur place, il appelle Otoko, artiste peintre âgée à présent d’une quarantaine d’année. Il ne l’a pas revue depuis plus de vingt ans. A l’époque, Fumiko, son épouse, venait d’avoir son premier enfant, Taichirô, et cet homme alors âgé de trente ans avait abandonné cette jeune maîtresse de seize ans à son triste sort, après qu’elle ait perdu son bébé et tenté de se suicider, l’aimant toujours éperdument. Il a immortalisé cet amour passionné dans son roman le plus connu, Une jeune fille de seize ans. Mais cette nuit-là, Oki ne soufflera mot de ce passé à Otoko, qui ne restera jamais seule avec lui, semblant inséparable de Keiko, sa jeune élève d’une beauté époustouflante. Un jour, cette dernière se déplace jusque chez lui lui apporter ses toiles et rencontre son fils. A son retour, elle avoue à Otoko qu’elle souhaite la venger…

Quel ravissement que ce dernier roman de Kawabata, dont la subtilité laisse une impression de perfection, une fois sa lecture achevée ! Il exprime en notes toutes plus délicates les unes que les autres les thèmes de l’amour, de la beauté et de la jalousie : amour hétérosexuel, amour lesbien, amour maternel constituent les trois faces de cette relation quasi-triangulaire. Par le passé, les liens naissants d’une jeune famille y étaient plus puissants qu’une passion irrationnelle, dont ont souffert en silence la jeune épouse ainsi que la mère d’Otoko. Dans le présent, ils seront mis à mal par la jalousie diabolique de cette autre jeune fille passionnée, qui veut venger sa bien-aimée. Au fil de cette intrigue sont distillées sans cesse de très belles descriptions, tant de paysages que de blasons du corps féminin ou de scènes érotiques, ainsi que de profondes réflexions sur ces deux arts que sont la peinture et l’écriture. Toute critique est vaine devant ce petit bijou de raffinement.

J'ai adoré

Un coup de cœur semblable au magnifique Fusil de chasse de Inoué Yasushi. Décidément, ces Japonais….

190 pages – 5 €.