Categorie ‘Littérature japonaise

Le Jour de la Gratitude au Travail de Akiko Itoyama

29.04
2008

cop. Picquier

Titre original :  Oki de matsu (Japon, 2004 – traduit et publié en France en 2008)

Pour avoir molesté son patron alors qu’il tripotait sa mère – elle, passe encore-, Kyôko se voit contrainte de démissionner et se retrouve à pointer au chômage et à rester vivre seule à 36 ans chez sa mère. Une voisine lui propose alors une rencontre arrangée avec un homme fou de son entreprise… Au travail, de solides liens d’amitié se tissent entre Oikawa et Futo, tous deux sortis de la même promotion et recrutés dans la même entreprise d’équipement sanitaire et la même ville. A tel point qu’un pacte les lie : si l’un d’eux meurt, l’autre devra détruire le disque dur de son ordinateur pour emporter avec lui ses secrets. Or Futo meurt accidentellement…

 

Conçue en diptyque, cette vision du monde du travail au Japon s’ouvre sur le regard désabusé d’une jeune femme lucide, en proie au chômage et au sexisme, et se referme sur une amitié entre collègues au travail si solide qu’elle va bien au-delà de l’amour et de la mort. Comme l’endroit et l’envers d’un décor quotidien. Mais l’impertinence du premier l’emporte sur l’affection du second :


« Chose bizarre, les femmes qui aiment les enfants ont l’air douces et celles qui disent les détester ont l’air méchantes. Bien sûr, tout le monde sait que les enfants ne sont pas des anges. Ils sont sales, ils mentent, ils font des caprices, ils sont niais et enquiquinants au possible. » (p. 19)

 

Apprécié

 

ITOYAMA, Akiko. – Le Jour de la Gratitude au Travail / trad. du japonais par Marie-Noëlle Ouvray. – Picquier, 2008. – 100 p.. – ISBN 978-2-87730-990-5 : 13 €.

 

Appel du pied de Risa Wataya

13.04
2008

cop. Picquier

 

Titre original :  Keritai senaka (Japon, 2003)

Traduit et publié en France en 2005

 

Depuis son entrée au lycée, Hasegawa regarde sa meilleure amie, Kinuyo, s’éloigner d’elle pour se fondre dans un autre groupe, sans un mouvement pour la rejoindre et feindre leur bonne humeur. Elle se retrouve ainsi confinée à l’intérieur de cette solitude qu’elle a tissée autour d’elle, comme un cocon qui la protègerait des autres et du monde extérieur. Dans sa classe, il y a pourtant encore plus solitaire qu’elle, un garçon, Ninagawa, qui s’intéresse brusquement à elle quand elle lui apprend avoir rencontré un jour un top model dont il est fan jusqu’à l’obsession…

Alors âgée de 19 ans, Wataya Risa est la plus jeune lauréate jamais couronnée du prix Akutagawa (le Goncourt japonais). Nul doute qu’elle se soit inspiré de sa propre adolescence pour imaginer ce journal d’une jeune fille tiraillée entre l’envie de sortir de cette solitude dans laquelle elle s’est elle-même murée et le refus de se livrer à la mascarade des groupes constitués. Son personnage va ainsi se sentir irrésistiblement attiré par l’autre « rebut » de la classe, encore plus replié sur lui-même qu’elle, partagée là encore entre le désir de le voir souffrir une bonne fois pour toutes en se sentant rejeté par ce mannequin vedette et celui de poser les lèvres sur les siennes, sans bien savoir qu’il s’agit là des premiers tourments de l’amour :

« Je veux que quelqu’un délie un à un tous les fils noirs qui sont pris dans mon coeur comme on détache un à un les cheveux pris dans un peigne, et les jette à la corbeille. » (p. 105)

Beaucoup aimé

Un petit roman d’apprentissage charmant, oscillant entre la lucidité acerbe jusqu’au malaise de l’adolescence et la sensibilité de cet âge innocent qui se découvre petit à petit.


WATAYA, Risa – Appel du pied / trad. du japonais par Patrick Honnoré. – Picquier, 2008. – 163 p.. – (Picquier poche). – ISBN 978-2-8097-0016-9 : 6 €.

Park life de Shuichi Yoshida

09.09
2007

cop. Picquier

Roman traduit du japonais (publié en 2002) par Gérard Siary et Mieko Nakajima-Siary (2007)

Park Life ! Oui, c’est bien un titre de Blur, mais aussi celui d’un petit roman japonais qui a été couronné par le prix Akutagawa en 2002. Il s’agit du parc de Hibiya à Tôkyô, où l’on s’assoit sur le banc préféré d’un employé de l’un des buildings environnants, qui chaque jour y vient déjeuner, se détendre, se vider l’esprit, comme « soulagé ». A la suite d’une bévue dans le métro, le jeune homme entre en contact avec une autre habituée du parc, qui aimerait bien aussi faire la connaissance de ce vieil homme qui s’exerce à faire voler un aérostat rouge…Même si, à travers ce court roman, ce genre de parc urbain est comparé à une sorte de parenthèse calme et oisive dans la vie trépidante des habitants de Tokyo, c’est plutôt l’immense solitude de chacun de ces milliers de citadins qui m’a touchée, aucun d’entre eux n’osant franchir l’interdit, le tabou, celui d’adresser la parole à un inconnu, comme le prouve le passage dans le métro, si ce n’est au cours de cette histoire, vécue alors comme une exception à la règle, comme un brin de folie. Mais n’est-ce pas vers quoi nous nous acheminons ? 

YOSHIDA, Schuichi. – Park life / trad. du japonais par Gérard Siary et Mieko Nakajima-Siary. – Picquier, 2007. – 95 p.. – ISBN : 978-2-87730-962-2 : 12,50 €.

La ballade de l’impossible d’Haruki Murakami

05.05
2007

Titre original : Norway no mori (1987)
traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle (1994)

Dans le Boeing atterrissant à Hambourg, Watanabe est pris d’un vertige : il retourne dans cette prairie où il se trouvait 20 ans auparavant avec Naoko, et peine à se remémorer sa silhouette et son visage, qui se sont malheureusement estompés, mais dont il comprend mieux les pensées…

Logeant dans un foyer d’étudiants à Tokyo, Watanabe, alors âgé de dix-huit ans, retrouve par hasard une amie d’enfance, Naoko. Un fantôme se dresse entre eux, celui de Kizuki qui s’est suicidé à l’époque du lycée, ami de l’un, petit ami de l’autre qui le connaissait depuis toujours, fantôme qui les unit dans son souvenir mais les empêche aussi de s’aimer. Ils passent ainsi tous deux leurs journées à marcher l’un derrière l’autre, sans un mot. Un jour, Naoko disparaît, sans laisser de trace. Il rencontre alors Midori, étudiante comme lui, fantasque, qui, après avoir perdu sa mère, donne les derniers soins à son père. Quelques mois passent, et une lettre de Naoko arrive : perturbée, elle est partie s’isoler dans une maison de repos, en montagne…

Haruki Murakami prend le pouls de son lecteur pendant toute la première partie, l’intégrant lentement dans l’atmosphère estudiantine, où chacun peut se sentir très seul :l’amitié est rare pour ceux qui se sentent un peu à part, la prise de conscience de la mort faisant partie intégrante de la vie est brutale, le deuil difficile, voire impossible pour les êtres les plus fragiles, la communication avec les autres compliquée, d’autant qu’on ne se comprend pas soi-même… et l’amour, l’amour ne se devine pas au premier coup, lorsqu’on est à cet âge aveuglé par d’autres préoccupations. Ainsi, Haruki Murakami a dépeint une kyrielle de personnalités en lutte avec elles-mêmes :Watanabe, solitaire, grand amateur de Gatsby le magnifique, tiraillé par ses pulsions érotiques, le facho, maniaque passionné de cartographie, Nagasawa, personnage charismatique dont la vie comme la carrière n’est qu’un jeu, réussissant tout sans en tirer de satisfaction, Naoko, hantée par ses morts, quasi vierge au corps magnifique,Midori, jeune étudiante délurée en quête d’amour et d’attention, et Reiko, ancienne pianiste d’âge mûr, rayonnante, alors qu’elle reste persuadée de ne plus qu’être l’ombre de ce qu’elle aurait pu être. Quelle détresse poétique exhale ce roman, faisant succomber la plupart de ses adolescents à la tentation du suicide ! Car c’est un véritable roman d’apprentissage que voici, ses protagonistes devant surmonter la solitude, la souffrance et la mort de leurs proches, pour embrasser la vie et l’âge adulte, et enfin vivre pleinement leur amour. Un roman d’une remarquable sensibilité.

Merci à Flo de m’avoir offert ce roman, qui figurait depuis un bon moment sur ma liste !

 

Seuil (Points). – ISBN : 2-02-057939-1.

Kafka sur le rivage d’Haruki Murakami

16.07
2006

copyright Belfond

Année de parution : 2006

Haruki Murakami a ici dénoué le fil de deux histoires se construisant en parallèle. La première suit le parcours d’un garçon de quinze ans qui fugue de chez son père, s’y étant préparé depuis plusieurs années en suivant les conseils de Corbeau, un ami imaginaire. La seconde semble quasiment relever du traumatisme post-Hiroshima puis du merveilleux puisqu’elle relate la mission d’un vieillard, rendu à jamais débile par un événement surnaturel survenu dans son enfance, mais qui possède cette particularité de savoir parler aux chats et de faire pleuvoir tout ce qu’il souhaite. A partir du mythe d’Oedipe qu’il transpose dans le Japon contemporain et revisite avec les croyances d’un Japon ancestral, Murakami brode la trame tragique de ce jeune garçon qui se fait maintenant appeler Kafka Tamura, poursuivi par cette malédiction proférée par son propre père. Or une nuit il se réveille bel et bien couvert du sang de son père, qui réside pourtant à des centaines de kilomètres de l’île où il s’est réfugié…

Le traitement original du mythe d’Oedipe ne constitue absolument pas selon moi la grande réussite de ce roman. Ce qui m’a envoûtée, dans Kafka sur le rivage, c’est d’y retrouver un univers très proche, tout en demeurant différent, de celui de Paul Auster, où l’inexpliquable, l’absurde, le surnaturel parfois, intervient dans le quotidien de ses personnages quittant leur foyer, s’enfonçant au plus profond de leur dénuement et de leur solitude, pour se trouver eux-mêmes. C’est là la clé de ce roman d’apprentissage du fugueur qu’adolescent nous avons tous rêvé d’être, où la vie retourne à sa plus simple expression, où l’âme s’épure lentement, au contact du vieillard puis de la musique classique pour Hoshino, ou, pour le jeune héros, de l’intimité d’une bibliothèque puis de l’austérité d’un refuge de montagne, rythmée par ses fantasmes et ses besoins naturels. C’est un grand roman, où sont distillées tout à la fois les essences du merveilleux, de la tragédie, du roman d’initiation et du roman d’aventures. Autant dire que ses 619 pages se lisent d’une traite !

Kafka sur le rivage / Haruki Murakami ; traduit du japonais par Corinne Atlan. – Paris : Belfond, 2006. – 1 vol. (618 p.) : jaquette et couv. ill. en coul. ; 23 cm. – (Littérature étrangère). . – Trad. de : Umibe no Kafuka. - ISBN 2-7144-4041-X (br.).
Acheté
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Histoire d’un squelette d’Eiki Matayoshi

26.02
2006

cop. Picquier

Célibataire, sans emploi, Meitetsu vient de perdre et la face et sa mère en se faisant arnaquer par un ancien collègue de sa boîte à bachot. Aussi, intrigué par un vieux fait divers découvert par hasard, relatant la découverte d’un squelette d’une femme enterrée au XIIe siècle, il décide d’aller voir, n’ayant rien à perdre. Là, il retrouve deux jeunes femmes qui l’ont connu au lycée, l’une protégeant sa découverte, l’autre son ancêtre qu’elle croit voir en ce squelette, toutes deux s’offrant à lui. La première l’embauche sur le site des fouilles, mais c’est de la seconde dont il s’éprend…

Ce sont d’abord à l’histoire et aux mœurs profondément superstitieuses des habitants de l’île d’Okinawa, annexée tardivement au Japon, que nous initie cet écrivain qui en est originaire, lauréat du prestigieux prix Akutagawa. Ainsi, en 45, le conflit meurtrier entre Japonais et Américains n’a pas épargné l’île, qui en fut la victime. Alimenté par de nombreux dialogues, ce roman contemporain oscille entre humour et croyances occultes, sans m’avoir séduite.

MATAYOSHI, Eiki. – Histoire d’un squelette. – Picquier, 2006. – 240 p.. – ISBN : 2-87730-839-1 : 19 €.

Kyoko de Ryû Murakami

28.12
2005

cop. Picquier

Kyoko, c’est une jeune japonaise de 21 ans qui débarque à New York à la recherche de José qui, il y a 12 ans, lui a appris à danser puis est reparti en lui laissant cette adresse lointaine. Dès lors, elle n’aura de cesse de le retrouver, croisant sur son passage les parias de la société, noirs, immigrés et homosexuels, qui tomberont sous son charme lumineux. Quand elle le retrouvera au dernier stade du sida, elle décidera naturellement de réaliser son dernier rêve : parcourir des milliers de kilomètres vers le sud, dans une Amérique profonde intolérante, à bord d’un bus rouge, pour rejoindre une mère qui ignore et son homosexualité et son état.

Un très beau roman redonnant vie et espoir à tous ceux que le personnage rencontre, qui croient, comme nous lecteurs, la société à jamais gangrénée par l’individualisme et l’intolérance. Un personnage créé comme une bouffée d’oxygène, que d’aucuns pourraient qualifier de trop beau pour être réel.