Univers, univers *** de Régis Jauffret (2005)

10.09
2005

Dès l’incipit, Régis Jauffret nous annonce la couleur en exposant sa vision de la littérature : écrire un livre qui ne nous apprendrait rien, « un ruban de mots comme une piste sans fin, sans but, qui ne mène nulle part, et qui s’achèvera sans doute comme elle a commencé, dans la muflerie et le ricanement. C’est ça la littérature », poursuit-il, « cette façon de refuser de prendre au sérieux la vie. » Cette vision va s’accomplir sous les traits d’une femme, de mille femmes, constituant autant d’univers autour d’une constante : cette femme surveille la cuisson d’un rôti dans son appartement avec terrasse et attend quelqu’un, peut-être son mari puis les Pierrot, des amis que son mari l’oblige à côtoyer. Le personnage lui-même ne sait pas plus que le lecteur pourquoi il surveille ce rôti ni pour qui. Seul indice : ce rôti dans le four de cet appartement. Cette scène banale va être répétée à l’infini, figeant en face de ce rôti un personnage schizophrène qui va revêtir des milliers d’identités, s’incarner dans des milliers de vies, d’univers, mettant en exergue avec une pointe peut-être de misogynie la vie sans intérêt de n’importe laquelle de ces femmes, la vacuité de leur existence. Régis Jauffret fait ainsi sauter son personnage d’une vie à l’autre, le laissant parfois amnésique pour mieux montrer son interchangeabilité, l’épinglant de son ironie, de son cynisme, jusqu’à faire sombrer son fantoche dans le crime, le licencieux, la folie, l’absurde, et son lecteur dans le malaise. Il accompagne cette mise en abime de l’aliénation humaine d’un style rapide, ponctué de virgules, de juxtapositions de noms, de lieux, de circonstances, épure ces morceaux de vies collés bout à bout par une « technique du raccourci » qui fait courir son lecteur sur quarante ans d’une vie résumée en trois ou quatre pages. Ce roman n’en sera d’ailleurs jamais un, mais plutôt un jeu à la Queneau avec le nihilisme d’un Cioran, une prouesse littéraire, qu’il aurait pu aussi bien arrêter à la centième page comme à la mille deux centième. Un roman au souffle novateur qui aurait dû faire date.

Prix Décembre 2003.

JAUFFRET, Régis. – Univers, univers. – Editions Verticales / Le Seuil, 2003. – 608 p. ; 21 cm.. – ISBN 2-84335-176-6 : 20 €.
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