Une société à refaire *** de Murray Bookchin (1989)

11.05
2011

 

copyright les éditions écosociété

 

 

 

Une société à refaire : Pour une écologie de la liberté

Que veut dire Murray Bookchin (1921-2006), militant et essayiste américain éco-anarchiste, lorsqu’il parle d’une société à refaire dans une perspective écologique ?

« Quels sont les facteurs qui ont produit des sociétés humaines écologiquement nuisibles ? Et quels sont ceux qui pourraient créer des sociétés humaines bénéfiques à l’environnement ? »

Il part en effet du triste constat qu’ »alors que les sociétés anciennes tentaient de développer le respect des vertus de coopération et d’altruisme, donnant ainsi un sens moral à la vie sociale, la société moderne encourage la croyance dans les valeurs de compétition et d’égoïsme, privant donc les associations humaines de toute signification, sauf peut-être lorsqu’elles ont pour but le profit et la consommation irresponsable.  » (p. 27)

« La certitude que la technologie et la science amélioreraient la condition humaine a été battue en brèche par la prolifération des armes nucléaires, par la famine massive dans le tiers monde et la pauvreté en Occident. La croyance fervente dans le triomphe de la liberté sur la tyrannie est démentie par la centralisation croissante des Etats partout dans le monde et par les bureaucraties, les forces policières et les techniques de surveillance sophistiquées (…)«  (p. 28) Difficile d’espérer former une vaste communauté de groupes ethniques, ajoute-t-il, avec « la montée du nationalisme, du racisme et d’un esprit de clocher qui encourage l’indifférence aux souffrances de millions d’êtres humains. »

D’autre part, remarque-t-il, presque tous les problèmes écologiques sont des problèmes sociaux, suscités par des nécessités économiques. Car « si la nature devient simplement des « ressources naturelles », c’est que les gens sont considérés comme de simples « ressources économiques« . (p. 200)

Comment changer la donne ? Pour ce faire, il commence par éliminer deux perspectives extrêmes : le Vert misanthrope qui, sans remettre en cause la société elle-même, croit que l’être humain est intrinsèquement néfaste et devrait être dominé par la Nature, au lieu de menacer la survie du monde vivant avec son incroyable puissance destructrice, et le capitaliste qui pense encore que la nature doit être dominée par l’Homme. D’un côté, avec sa « mentalité biocentrique et antihumaniste, qui réduit l’être humain à une simple espèce animale parmi les autres et à faire de l’intelligence humaine la plaie du monde naturel », comme de l’autre, le rapport entre dominant et dominé règne.

Murray Bookchin défend alors l’idée que la domination de l’humain par l’humain est à l’origine non seulement de la société inégalitaire que nous connaissons, mais aussi, par voie de conséquence, à cause des principes d’expansion du capitalisme, du « toujours plus », des problèmes écologiques.

Aussi propose-t-il ce qu’il appelle une écologie sociale, théorie philosophique, sociale et politique sur le rapport entre l’homme et son environnement, qui s’inspire de certains penseurs, anarchistes comme Kropotkine et Bakounine, communistes comme Marx, ou philosophes, comme Hegel.

Parmi les solutions préconisées pour cette future Nouvelle Gauche, on peut noter :

  • Linterdépendance entre les membres de la société : valoriser la participation, l’entraide, la solidarité, l’empathie, le potentiel créatif chez les individus, et la capacité à changer de la société. Privilégier les grandes réalisations de la pensée humaine, de l’art, de la science et de la technique, monuments à l’évolution naturelle. Revenir aux dons et aux rejets des choses inutiles, et non plus à l’accumulation des biens et à l’expansion des désirs.
  • L’élimination de toute hiérarchie sociale et politique : jeunes/vieux, hommes / femmes, riche / pauvre, ethnie / ethnie,…. et pour ce faire la suppression d’un appareil institutionnel liberticide et hiérarchisant, d’une justice arbitraire, clémente avec les nantis, du capitalisme, dont le leitmotiv est la croissance pour la croissance, et d’ »accumuler pour affaiblir, racheter, absorber ou dominer d’une façon ou d’une autre le concurrent«  (p. 135) et de l’Etat-nation faisant place à…
  • une démocratie directe, structurée autour du principe du municipalisme libertaire, les assemblées adoptant une disposition géométrique particulière, le cercle, où il n’y a ni présidence, ni direction formelle. Elle s’inspire de la Cité Athènes dans l’Antiquité  ainsi que de la Commune de Paris (1871) pour la prise de décisions politiques.
  • La décentralisation : la société prendrait la forme d’une confédération de communes décentralisées et liées entre elles par des liens commerciaux et sociaux. Des sources d’énergies renouvelables dispersées permettraient d’alimenter ces communautés à tailles humaines et d’apporter à chacun selon ses besoins.
  • Un citoyen actif : de l’électeur anonyme, contribuable passif payant ses impôts, qu’il est actuellement, que chaque individu soit impliqué dans les transports, le logement, les services sociaux de sa ville ; qu’il soit bien informé, ait le sens de son devoir civique, et surtout, qu’avec une grande maîtrise de soi et une grande discipline, il fasse passer le bien de la communauté – l’intérêt général – avant son intérêt personnel.
  • Une technologie libératrice : ne plus penser en fonction d’une technologie capable de produire le bien-être matériel pour tous, pour se concentrer sur le bien-être moral de tous. De la même façon que « personne n’a le droit de posséder ce dont dépend la vie d’autrui – que ce soit d’un point de vue moral, social ou écologique, (…) personne n’a le droit de concevoir, d’utiliser ou d’imposer à la société des technologies privées capables de nuire à la santé humaine ou à celle de la planète.« (p. 275) « (…) une centrale nucléaire est quelque chose de mauvais en soi, dont l’existence ne peut en aucun cas se justifier. Aujourd’hui, aucune personne bien informée ne doute que l’augmentation de la taille des réacteurs nucléaires ne finisse par transformer la planète en une gigantesque bombe nucléaire s’il se produit suffisamment d’accidents du type Tchernobyl – et, avec l’accroissement du nombre de centrales, cela ne relève plus de l’accident, mais du calcul des probabilités. » (p. 276). Il nous faut privilégier l’énergie solaire, l’énergie éolienne. Il nous faut revenir à une agriculture biologique, et même cultiver notre jardin, pour ne plus simplement consommer, mais produire tout ou partie de notre nourriture, solliciter nos corps pour bêcher, désherber, planter, récolter plutôt qu’aller dans des centres de remise en forme, composter, comprendre le rythme des saisons, le cycle de la croissance et de la destruction. Les déchets seraient récupérés et recyclés. Enfin, « la production mettrait l’accent sur la qualité plus que sur la quantité : on fabriquerait des maisons, des meubles, des outils, des vêtements pour qu’ils durent des années, ou, selon les cas, des générations. » (p. 287)

Un essai particulièrement brillant et accessible, formulant un certain nombre de propositions sociales, politiques et écologiques séduisantes. A lire sans tarder ces idées qui changeraient vraiment la donne.

  • BOOKCHIN, Murray. – Une société à refaire. – Montréal : Les éditions écosociété, 1993. – 300 p.. – ISBN 2-921561-02-6 : 13,40 €.
  • Cet ouvrage peut être commandé dans une autre édition ici ou chez votre libraire.
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