Une éducation libertine de Jean-Baptiste del Amo

02.09
2008
RENTRÉE LITTÉRAIRE 2008
SÉLECTION GONCOURT
Prix Laurent-Bonelli
«C’est un homme sans vertu, sans conscience. Un libertin, un impie. Il se moque de tout, n’a que faire des conventions, rit de la morale. Ses mœurs sont, dit-on, tout à fait inconvenantes, ses habitudes frivoles, ses inclinations pour les plaisirs n’ont pas de limites. Il convoite les deux sexes. On ne compte plus les mariages détruits par sa faute, pour le simple jeu de la séduction, l’excitation de la victoire. Il est impudique et grivois, vagabond et paillard. Sa réputation le précède. Les mères mettent en garde leurs filles, de peur qu’il ne les dévoie. Il est arrivé, on le soupçonne, que des dames se tuent pour lui. Après les avoir menées aux extases de l’amour, il les méprise soudain car seule la volupté l’attise. On chuchote qu’il aurait perverti des religieuses et précipité bien d’autres dames dans les ordres. Il détournerait les hommes de leurs épouses, même ceux qui jurent de n’être pas sensibles à ces plaisirs-là. Oh, je vous le dis, il faut s’en méfier comme du vice.» (p. 112-113).


C’est de cet homme, Étienne, que tombe amoureux Gaspard, modeste employé d’un perruquier en ce 18e siècle, dormant dans une cave avec les rats, après avoir laissé derrière lui Quimper pour la capitale, puis les bas-fonds de la Seine et Lucas qui l’avait pris sous sa protection, pour la Rive Gauche. Devenir lui, telle est son ambition. Et c’est après avoir connu les bordels de Paris qu’il aura un sursaut et s’introduira coûte que coûte de nouveau dans les salons mondains…

 

« Je n’ai jamais rien désiré. Je n’ai jamais eu le temps de désirer. Chacune de mes attentes est comblée avant même que je ne l’éprouve. Tu souhaitais connaître la noblesse ? La voici. La noblesse, c’est l’ennui et tant de fantômes naissent de l’ennui. Des envies, il faut m’en créer pour me sentir vivant. Mais sitôt consommées, elles m’ennuient à nouveau. De tout temps, c’est l’ennui qui me ronge, un profond, un sempiternel ennui me dévore comme une gangrène. Et déjà je m’ennuie de toi. » (p. 207)
 

Dans ce roman on passe facilement de la fange dans laquelle pourrissent peu à peu les gens du peuple au cercle plus convoité des nobles et parvenus, sans que le sort d’aucun d’entre eux ne soit plus enviable. De peur de l’abîmer précocement dans les eaux de la Seine, le protagoniste du récit n’hésite pourtant pas à vendre son corps pour sortir de sa condition, et c’est de cet apprentissage, de cette abnégation de son propre corps, de cette éducation libertine dont il s’agit ici. Une violation, une souillure de ce corps dont hélas il ne se rétablira pas, le violentant, le meurtrissant, l’abîmant pour tenter d’en extraire tous les sacrifices auxquels il a consenti pour survivre puis pour accéder au gratin mondain, pour obtenir sa place parmi les nobles.
C’est un roman bien troublant que voilà, un premier roman d’un auteur de 26 ans seulement, le seul dans la sélection qui aurait pu suffire à réhabiliter le prix Goncourt qui, s’il suivait à la lettre le testament des deux frères, récompenserait la première œuvre d’un jeune auteur prometteur.

Du Parfum de Patrick Süskind, il en a l’odeur, les odeurs, celles nauséabondes du peuple comme les senteurs de la noblesse destinées à masquer leurs faiblesses, et celle des aisselles de ses multiples partenaires.

Un très bon roman (2 à 3 étoiles), époustouflant par sa maîtrise du verbe, de la progression, de l’analyse des sentiments et surtout des sensations, un jeune auteur à suivre, mais qui, à coup sûr, n’aura pas le prix Goncourt des lycéens, son sujet en ayant choqué plus d’un.

 

Beaucoup aimé, vraiment

Ici le blog de Jean-Baptiste Del Amo.

DEL AMO, Jean-Baptiste. – Une éducation libertine. – Gallimard, 2008. –  434 p.. – ISBN 978-2-07-011984-4 : 19 €.
Voir les 2 commentaires sur l’ancien blog

et Ce que la blogosphère en a pensé :

Aurore : « Véritable plongée dans un XVIIIe siècle plein de bruits et d’odeurs, ce premier roman de Jean-Baptiste Del Amo, sur la liste du Goncourt au premier coup d’essai, nous surprend par sa richesse et ses descriptions d’un Paris de luxure, de crasse et de violence. »

Flora : « Et même si sa lecture est plutôt aisée, j’avoue que j’ai eu du mal à finir ce texte plutôt dense mais ô combien riche, d’idées et d’odeurs. (…) Finalement, j’ai avancé dans ma lecture par curiosité de connaître le destin de Gaspard, d’abord ouvrier misérable, employé d’un perruquier à la faveur du hasard, prostitué et finalement… »

Isil : « Une éducation libertine est un roman que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire donc, qui pourtant me laissera une impression, forte certes, mais assez imprécise, impression plus due à l’ambiance qu’à l’intrigue au final peu développée. Del Amo est pourtant un jeune écrivain à suivre. »

In Cold Blog : « De l’ascension à la déchéance, le parcours de Gaspard, arriviste amoral pour le moins antipathique, est captivant de bout en bout. La galerie de personnages secondaires participe également à faire d’Une éducation libertine un premier roman remarquable, du généreux Lucas au médiocre Billod, en passant par Emma, prostituée au grand cœur, le pathétique baron de Raynaud ou la clairvoyante Adeline d’Annovres… sans oublier, Paris, personnage capital(e) à part entière. « 

Kalistina : « J’ai eu la sensation de lire avec ce roman ce qui pourrait bien être un classique de demain. Un chef d’œuvre à mon sens. »

Karine : « Je reconnais que la plume est soignée, originale et qu’elle m’aurait beaucoup plu si elle ne m’avait pas levé le cœur à toutes les 10 lignes. Un roman intéressant, dont j’ai apprécié la finale, tout particulièrement, mais auquel j’ai quand même trouvé quelques longueurs. Pour les lecteurs au cœur bien accroché. »

Lau : « J’ai aimé voyager dans les profondeurs de Paris et de l’âme. Roman très fort qui ne laisse pas indemne. Roman qui dérange mais qu’on ne peut qu’admirer. »

Laurent : « Il est vrai que le sujet n’est pas neuf, mais la griffe de l’auteur est bien là, avec son style et son monde. »

Liliba : « Un livre à lire, qui ne peut je crois laisser indifférent, et qui me semble être une très belle description de la vie de cette époque. »

Lou : « J’attendais peut-être un peu trop de ce roman mais Jean-Baptiste Del Amo est sans aucun doute un écrivain prometteur que je serais curieuse de relire un jour. Et, malgré mes réserves, Une éducation libertine est un bon roman, voire plus encore. »

Mazel : « Roman d’apprentissage, Une éducation libertine retrace l’ascension et la chute d’un homme asservi par la chair. »

Nanne : « Nul lecteur ne pourra s’empêcher de faire le rapprochement avec « Le ventre de Paris ». A la différence que les halles ne sont pas la toile de fond de ce roman intense, touffu, fouillé parfois jusqu’à l’overdose, mais plutôt les bordels de bas étage, la fange, la lie de la société du 18e siècle. »

Pascal : « Que dire de cet ouvrage, si ce n’est qu’au delà de toutes ces descriptions morbides et répugnantes, on ne peut plus lâcher ce roman tant le style y est éclatant et la narration captivante ? Une fois ouvert ce livre, impossible de se détacher de Gaspard et de ne pas suivre son parcours au sein de cette grouillante fourmilière parisienne dans le but de s’arracher à ce magma d’immondices qui l’étouffe. »

Pierre Maury : « L’éducation est ici celle, et uniquement celle, de l’argent et du pouvoir – pouvoir illusoire en un temps où le pays vacille sur ses bases. Les philosophes mettent en doute bien des certitudes. La Révolution n’est plus très loin. En attendant, Paris pouilleux danse une funèbre farandole, emporté dans un délire comparable au fleuve malsain qui infecte plus qu’il nettoie. »

Plaisirsacultiver : « Une éducation libertine est une extraordinaire fresque sur un jeune arriviste nauséabond dans un Paris proche de Sodome et Gomorrhe. »

Voyelle et Consonne : « Pour son premier roman, Jean-Baptiste Del Amo marche dans des sentiers balisés – le roman d’initiation dans un cadre historique – mais il parvient dès les premières pages à imposer une écriture sensuelle, très travaillée et néanmoins prenante. »

Yspaddaden : « En ignorant les tentations de l’autofiction auxquelles cèdent bien des premiers romans, Del Amo signe la victoire du romanesque le plus flamboyant sur le nombrilisme germanopratin. Et réjouissons-nous : il n’a que vingt-six ans ! »

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