Un nouveau fantastique ** de Jean-Baptiste Baronian (1977)

15.10
2010

Esquisses sur les métamorphoses d’un genre littéraire

En 1977, il y a plus de 30 ans, Jean-Baptiste Baronian s’interrogeait sur l’évolution d’un genre littéraire : le fantastique.

Il critiquait alors Roger Caillois qui avait enserré le fantastique dans une grille thématique valable pour le 19e siècle, dans laquelle on trouvait le pacte avec le diable, la mort personnifiée, l’objet animé, le sort jeté, le vampirisme, l’interversion des domaines du rêve et de la réalité, la création d’un être artificiel, le dédoublement de la personnalité, l’opération magique, le fantôme.

Il distinguait lui aussi le fantastique du merveilleux qui rassure, qui propose une morale, et ne le confondait pas avec la science-fiction, qui ne repose pas, lui, sur le monde existant, et qui tout au plus en accentue une dérive possible.

Jean-Baptiste Baronian se disait séduit par cette littérature variée, aux multiples voix depuis ses origines : Stevenson, Wilde, Hoffmann, Poe, Villiers de l’Isle Adam, Maupassant, Gogol…

Elle l’est toujours et il en ébauchait les axes et courants récents, essentiellement géographiques :

- le fantastique psychologique avec Henry James (1843-1916) et ses disciples : le monde n’est plus ébranlé à partir du regard de l’homme, mais à partir de sa conscience. L’étrange n’est plus réellement perçu, il est suggéré. Tout se joue sur l’ambiguïté.

exemples :

* les nouvelles La Redevance du fantôme (1876), Sir Edmund Orne (1891), Nona Vincent (1892), le roman  Le Tour d’écrou d’Henry James (1898),

* les textes fantastiques Olalla des Montagnes, Markheim de Robert Louis Stevenson,

* L’Aguet (ou L’Attente) et Invitation au supplice de Vladimir Nabokov.

* les quatre recueils de contes et les deux romans de Gérard Prévot (1921-1975) :

« Un ensemble de textes fantastiques denses, concis, fulgurants où pas un mot n’est de trop, où pas une seule forme, où pas une seule couleur ne traduisent la douleur lancinante d’être et de mourir. Chez Gérard Prévot, tout, dès l’abord, est fantastique. C’est-à-dire rompu, incertain, incommode, impropre, inopportun. Ou plus précisément encore, rien n’est fantastique mais tout, au contraire, est fantastiquement reçu. » (p. 29)

* Jean-Louis Bouquet, Noël Devaulx, Yvonne Escoula, André Hardellet, Robert Lebel, André de Richaud (La Nuit aveuglante, La Barrette rouge, La Fontaine des lunatiques).

- le fantastique kafkaïen : ici, la théorie de Roger Caillois devient selon lui véritablement indéfendable, avec cette intrusion de l’inadmissible dans la vie de tous les jours. Ses successeurs : Martin Walser (Histoire pour mentir), Reinhardt Lettau (Promenade en carrosse), bon nombre d’auteurs autrichiens (Alexander Lernet-Holenia, Erich Fried, Andreas Okopenko, Max Brod, Leo Perutz, Odön von Horvath), l’Italien Dino Buzzati (Le K),  le Roumain Vladimir Colin (Le Pentagramme), le Brésilien Campos de Carvalho (La Lune vient d’Asie), le Japonais Abe Kobo, voire les Polonais Stanislas Lem (Mémoires trouvés dans une baignoire) et Bruno Schulz (Les Boutiques de canelle et Le Sanatorium au croque-mort).

- le fantastique russe :

Auteurs : Leonid Leonov (ex. : Voleur), Boulgakov (ex. : Le Maître et Marguerite), Grine, Zamiatine, Andrei Biely (Petersbourg, un chef-d’oeuvre selon Baronian), Andreï Platonov (et son terrifiant Un Vent d’immondices).

- le fantastique borgésien : ce qui frappe chez lui, explique Jean-Baptiste Baronian, c’est son attachement aux concepts abstraits, ses paradoxes, ses références philosophiques, ses thèses et thèmes, avec lesquels il joue. C’est l’ambiguïté, l’incertitude qu’il met dans les esprits, avec ses chemins qui bifurquent sans cesse.

Ses disciples : Julio Cortazar, moins abstrait et plus charnel, qui aime aussi à nous désorienter, Adolfo Bioy Casares (L’Invention de Morel), Silvina Ocampo, mais aussi Jean Ray, Franz Hellens, Michel de Ghelderode, Marcel Thiry, Gérard Prévot, Thomas Owen, Gaston Compère.

- le fantastique italien : pour lui, il n’y a jamais eu d’école, ni de fantastique classique italien, mais il y a bien sûr Italo Calvino, mais aussi Alberto Savinio, Papini, Moravia, quelques contes étranges d’Elsa Morante et de Carlo Linati, les songeries philosophiques de Pirandello (La Maison hantée par exemple), les histoires de spectre de Mario Soldati, Massimo Bontempelli, Tomaso Landolfi (La Pierre de Lune).

- le fantastique anglo-saxon : J.-B. Baronian nous rappelle à quel point le fantastique est de tradition anglo-saxonne, depuis l’émergence du phénomène gothique jusqu’aux grands classiques de la littérature avec lesquels il se confond : Edgar Allan Poe, Nathaniel Hawthorne, Herman Melville, Henry James, Ambrose Bierce, Robert Louis Stevenson, Rudyard Kipling, Wilkie Collins, Algernon Blackwood, Saki, Ann Bridge, Arthur Machen, Montague Rhode James, H.P. Lovecraft. Pourtant, J.-B. Baronian regrette qu’il ne se soit pas départi de ses rouages classiques, voire qu’il se soit surtout fait dépasser par l’émergence de la science-fiction, puis par la fantasy. Même Lovecraft, le plus important fantastiqueur contemporain, n’est pas novateur. Il marque comme Jean Ray la fin du fantastique classique.

- le fantastique français : Jean-Baptiste Baronian en dresse ici un historique rapide :

à la suite du premier grand écrivain fantastique, Guy de Maupassant, une première vague issue de la décadence du romantisme et d’une littérature aristocratique a pris forme à la fin du 19e siècle : Barbey d’Aurevilly, J.K. Huysmans, Villiers de l’Isle-Adam, Jean Lorrain, Herni de Régnier, Marcel Schwob, Léon Hennique (Un caractère) et Jules Bois (La Douleur d’aimer).

Ensuite, dans la première moitié du 20e siècle, les plus connus sont des écrivains dits populaires, Maurice Renard et Gaston Leroux. Depuis 1945 on a pu compter sur Julien Gracq et André Pieyre de Mandiargues, comme Marcel Brion, Marcel Schneider, les peurs du monde rural chez Claude Seignolle, Jean Blanzat, André de Richaud, André Hardellet, Marcel Béalu, Pierre Bettencourt.

Mais ceux qui ont vraiment renouvelé le genre sont peut-être moins connus. Il s’agit, selon Jean-Baptiste Baronian, de Noël Devaulx (La Dame de Murcie, L’Auberge Parpillon, Frontières, Avec vue sur la zone), Jean-Louis Bouquet (Le Visage de feu) et Pierre Gripari (La Vie, la mort et la résurrection de Socrate-Marie Gripotard).

Ils sont pourtant nombreux à avoir exploité la veine fantastique depuis la seconde guerre mondiale : Marianne Andrau (Les Faits d’Effel, Les Mains du manchot), Yvonne Escoula (La Peau de la mer), Yves et Ada Rémy (Le Grand midi), Lise Deharme, Alain Dorémieux, Charles Duits, Georges-Olivier Chateaureynaud, Pierrette Fleutiaux, Hubert Haddad,  Georges Limbour, André Dhôtel, pour certains aspects Supervielle, et la génération belge qui a suivi Jean Ray : Thomas Owen, Jacques Sternberg, Gérard Prévot, Monique Watteau, Guy Vaes, Gaston Compère.

Il n’existe donc pas une littérature fantastique, mais une multitude. Et pourtant le fantastiqueur reste mal aimé, alors qu’il met en exergue l’imaginaire, la fantaisie, la capacité de percevoir au-delà de la réalité.

Cela n’a pas beaucoup changé. Certes, les ressorts du fantastique ont pu être exploités pour une littérature de masse, et un cinéma de divertissement (le vampirisme a la cote), mais sans prendre la peine de relire les classiques, de s’en inspirer pour mieux innover, bien au contraire… Et quel dommage !

Jean-Baptiste Baronian exposait alors le panorama de la littérature fantastique à travers le monde, et la variété de ses expressions. Il donne ainsi autant de clés pour comprendre les ramifications actuelles du genre et des pistes de lecture pour dénicher quelques chefs-d’oeuvres oubliés.

BARONIAN, Jean-Baptiste. – Le Nouveau fantastique. – [Lausanne] : L’Age d’homme, 1977, 103 p..

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