Un jour ouvrable * de Jacques Sternberg (1961)

22.10
2010

« Un enfant, un des miens peut-être, entre alors dans la pièce et m’aperçoit. Ses traits se durcissent.

- C’est toi ? me dit-il. Pas encore au travail à cette heure ?

Le travail ? Ce mot ne me suggère aucun souvenir précis, mais me paraît obsédant. La fatigue que je sens pourrait bien être celle du travail. Un travail bien défini peut-être ? Lequel ? Comment savoir ? Il me semble pourtant savoir que je suis employé et que c’est pour cette raison que je me suis levé ce matin. Employé où ? En vain j’essaie d’approfondir cette question. L’emploi que j’occupe doit avoir si peu d’intérêt et sans doute l’ai-je subi pendant si longtemps que tout souvenir a fini par se décolorer. » (p. 19)

Un jour ouvrable, un jour comme les autres, dans l’horreur de la monotonie. Habner se lève à huit heures. Il sait qu’il doit aller travailler, sa grande famille aux multiples ramifications d’inspecteurs se fait fort de sans cesse le lui rappeler, mais comme toujours il a oublié où. Commence alors une journée ordinaire ponctuée par les convocations, les changements de personnalités, les guerres, la livraison d’une bombe, les démarches administratives, les refus, les complots et les remontrances,…

C’est Eric Losfeld qui décida de publier en 1961 ce curieux roman de Jacques Sternberg, glissant vers le fantastique et oscillant entre le surréalisme, le burlesque et l’épouvante. Pour l’auteur, il restera parmi ses 16 romans son préféré mais se révélera, hélas aussi, son plus grand échec, avec seulement cinq cents exemplaires vendus. Ecœuré, il ne voudra plus écrire de roman jusqu’à ce qu’en 1965 on lui commande l’érotique Toi ma nuit : son plus mauvais livre, selon lui, sera, comble de l’ironie, l’un de ses plus grands succès.

Dans ce récit, les femmes, telles Braise et Brume, apparaissent comme les seules bouées de sauvetage du narrateur, noyé dans une terrible société liberticide. La critique d’une technocratie oppressive constitue effectivement le thème central d’Un jour ouvrable, inspiré tout à la fois de la veine surréaliste et d’un monde totalitaire kafkaïen. Habner n’échappe jamais aux taxes et impôts. Quoi qu’il fasse, où qu’il aille, l’Etat le harcèle. De même, la pollution de l’air le contraint à payer sa facture d’Air Oxygéné, comme nous payons celle du gaz. Constamment surveillé par une famille omniprésente digne de Big Brother, Habner n’a droit qu’au rêve. Cette oppression est, comme dans l’œuvre de Kafka, complètement immotivée, irrationnelle. Aussi le narrateur de son roman se retrouve même, page 172, dans la peau de Joseph K. du Procès. Le personnage subit les événements sans les comprendre. Il est prisonnier des mécanismes qui le dépassent et l’écrasent. Ce sont l’Administration, la Justice, la Famille, etc. De même que dans le film Brazil, personne ne peut s’échapper nulle part. Si, comme K, le narrateur d’Un jour ouvrable n’est défini ni par son apparence physique, ni par sa biographie, ni par un nom, ni par ses souvenirs, ses penchants ou ses complexes, c’est pour une raison bien simple, nous explique Milan Kundera dans L’Art du roman. En effet,

« … quelles sont encore les possibilités de l’homme dans un monde où les déterminations extérieures sont devenues si écrasantes que les mobiles intérieurs ne pèsent plus rien ? (…) qu’est-ce que cela aurait changé au destin et à l’attitude de K. s’il avait eu des pulsions homosexuelles ou une douloureuse histoire d’amour derrière lui ? Rien. » (Gallimard, 1990, p. 25).

La peur chez Sternberg naît d’un quotidien sinistre poussé à son paroxysme. On sort complètement abasourdi par ce roman, dérouté par sa vision saisissante de la condition humaine. Cinquante ans avant le discours omniprésent de la valeur travail, l’augmentation des impôts et la réforme des retraites, Sternberg convie déjà ici discrètement son lecteur à une réflexion politique qui reste d’actualité.


Lire aussi la chronique de Philippe Curval sur le site Quarante-Deux (Fiction, mars 1962, n°100).

Dans Carnets de SeL, vous pouvez lire les chroniques d’autres textes de Jacques Sternberg :

300 contes pour solde de tout compte ** (2002)

Profession : mortel * (2001)

Contes glacés *** (1974)

Si loin de nulle part ** (1998)


Eric Losfeld, 1961. – 282 p.

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