Trilogie new-yorkaise de Paul Auster

11.09
2005

Cité de verre – Revenants – La chambre dérobée

Romans traduits de l’américain par Pierre Furlan

Trilogie new-yorkaise : trois romans se suivent et se répondent, avec pour cadre New-York. Les trois incipit mettent en branle le suspens de ce qui semblerait être une intrigue policière. Or, très vite, le lecteur se rend compte qu’il n’en est rien. Car ces trois romans sont autant d’essais métaphysiques sur la solitude et sur l’identité.

Dans Cité de verre****, Queen, un écrivain asocial, écrivant sous un nom d’emprunt, reçoit un coup de fil dans la nuit. On le prend pour un autre, pour Paul Auster (!), un détective privé comme le héros de ses propres romans. Sous cette fausse identité, il se rend au rendez-vous et y rencontre un couple très particulier formé par une jeune orthophoniste très séduisante et Peter Stillmann, souffrant à jamais des séquelles laissées par les 9 ans d’enfermement, dans une pièce aveugle auxquels l’a contraint son père, sans avoir le droit de prononcer un mot afin de retrouver la langue de Dieu. Or le père, sortant de l’hôpital psychiatrique, veut tuer son fils. Queen est chargé de suivre Stillmann père pendant des semaines, finit par engager la conversation avec lui puis le perd. Cherchant à le retrouver à tout prix, il rend alors visite au véritable détective Paul Auster trouvé dans l’annuaire pour lui demander de l’aide, lequel n’est autre qu’un écrivain ayant brillamment réussi sa vie et qui confiera toute cette histoire au narrateur. Prenant son travail à coeur, Queen décide donc de camper des mois durant dans l’allée menant à l’hôtel du fils Stillmann…

Du Paul Auster brillantissime avec cette mise en abîme de l’écrivain vivant sous son nom, mais en tant que détective, et rencontrant le vrai écrivain à la 3e personne, qui ne constituera d’ailleurs toujours pas le véritable narrateur. Une fois de plus, ce personnage principal bascule d’un banal quotidien vers la perte de son identité et le dénuement absolu, perdant tout sans s’en inquiéter pour revêtir peut-être une nouvelle identité ensuite. Paul Auster nous fait là une excellente démonstration de la quête de soi, qui passe selon lui forcément par la perte de son moi social. Dans les dernières pages, le protagoniste se prend à douter des autres personnages, se demande s’il ne les avait pas déjà rencontrés lors de ces hasards invraisemblables qui peuvent pimenter une vie, et s’ils n’endossent pas plusieurs rôles. Histoire de bien nous montrer que les personnages ne sont que des fantoches manipulés par l’auteur derrière le narrateur…

Revenants****, la seconde histoire, pousse plus loin ce raisonnement puisqu’on ne donne aux personnages que des noms de couleurs, fantoches qui d’ailleurs par le biais de déguisements et masques cumulent les rôles. Il s’agit encore d’une surveillance, celle de M. Noir par M. Bleu, engagé par un M. Blanc  qui cache son identité. Or il s’avère que M. Noir passe ses journées, ses semaines, ses mois, sa vie à lire et à écrire à son bureau, regardant par la fenêtre. M. Bleu doit pourtant rédiger des rapports, les plus difficiles qui soient… Pourquoi doit-il surveiller ce M. Noir ?
Là encore, Paul Auster se surpasse : pour exister, M. Noir a besoin du regard de l’autre. L’enfer, ce n’est plus l’autre : on existe par autrui. La solitude nous mène à la perte de la conscience de notre existence, d’une preuve matérielle, humaine, du témoignage d’avoir vécu.

La chambre dérobée***, la dernière histoire, raconte là encore (on ne parle jamais aussi bien que de ce qu’on connaît !) la quête de soi d’un écrivain disparu, vécue par le narrateur, son ami d’enfance, critique culturel, parti sur ses traces, vivant désormais à sa place avec sa femme et son fils.
Ce dernier récit semble clore la trilogie, s’exprimant à la première personne, et reprenant allégrement les noms donnés à certains personnages des romans précédents. Une fois encore, c’est l’histoire d’un ami admiré de tous, intelligent et talentueux, qui disparaît un beau jour pour se retrouver. Cette obsession révélerait-elle donc une aspiration secrète de l’auteur ?

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