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Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir

30.09
2012

 

Lecture-plaisir in situ

Titre peu aguicheur s’il en est, les Mémoires d’une jeune fille rangée s’inspirent du titre d’un roman de Tristan Bernard, publié en 1899, qu’il féminise.

C’est en fait le premier volet du récit autobiographique de Simone de Beauvoir, qui nous décrit là les vingt et une premières années de sa vie, de sa toute petite enfance jusqu’à la réussite en 1929 de son agrégation de philosophie et la mort de sa meilleure amie.

Rangée de par l’éducation que l’on réserve aux jeunes filles de l’époque, promises à des mariages arrangés, Simone de Beauvoir ne le sera pas longtemps : le fait que sa famille bourgeoise soit désargentée va lui permettre de poursuivre ses études pour embrasser la carrière d’enseignante, au prix de la gêne et de l’incompréhension de ses parents réactionnaires.

Servi par une belle qualité d’écriture, ce récit relatant la construction de l’identité de cette grande figure intellectuelle du 20e siècle m’a définitivement séduite.

Cette révolution intérieure passe d’abord par la lecture d’ouvrages littéraires et philosophiques autorisés par le père, puis prohibés, prêtés par son complice, le cousin Jacques, qu’elle adule. Cette rencontre livresque se double ainsi d’une rencontre de personnes qui vont durablement l’influencer : son cousin, dont elle est longtemps amoureuse, Zaza, sa meilleure amie au cours Desir, et enfin Herbaud, grâce à qui « le Castor » fera la connaissance de Jean-Paul Sartre.

Lecture-plaisir in situ 2 (in situ 3 : vous verriez le Mont-Blanc en arrière-plan)

 

Plus que toute autre crise d’adolescence, la construction identitaire de Simone de Beauvoir passe par son opposition au modèle véhiculé par son milieu familial et par les cours Desir régis par les nonnes. Alors que son père épouse les idées de l’Action française, elle pense à s’engager pour lutter contre l’injustice, et cache à son entourage qu’elle ne croit plus en Dieu. A la vue de toutes ses amies et cousines contraintes d’épouser le mari que leurs parents ont choisi pour elles, elle se révolte également contre ce joug qui bride leur personnalité et les destine à un rôle d’épouse et de mère, annonçant dès lors Le Deuxième sexe, qui influencera durablement le mouvement féministe.

« Papa disait volontiers : « Simone a un cerveau d’homme. Simone est un homme. » Pourtant on me traitait en fille. Jacques et ses amis lisaient les vrais livres, ils étaient au courant des vrais problèmes (…) Ils avaient pour professeurs des hommes brillants d’intelligence qui leur livraient la connaissance dans son intacte splendeur. Mes vieilles institutrices ne me la communiquaient qu’expurgée, affadie, défraîchie. On me nourrissait d’ersatz et on me retenait en cage.

Je ne regardais plus en effet ces demoiselles comme les augustes prêtresses du Savoir mais comme d’assez dérisoires bigotes. » (p. 161)

Le récit de ces destins brisés, celui de son cousin Jacques comme celui de son amie Zaza, lui permet en quelque sorte de leur rendre hommage, de révéler à la postérité qui ils auraient pu être, et comment l’étau de l’obéissance familiale a pu détruire leur belle individualité, et parfois leur amour.

Aussi, très tôt, elle décide justement de ne pas s’emprisonner dans le carcan du mariage, mais de consacrer sa vie à une grande oeuvre :

 

« Si j’avais souhaité autrefois me faire institutrice, c’est que je rêvais d’être ma propre cause et ma propre fin ; je pensais à présent que la littérature me permettrait de réaliser ce voeu. Elle m’assurerait une immortalité qui compenserait l’éternité perdue ; il n’y avait plus de Dieu pour m’aimer, mais je brûlerais dans des millions de coeurs. En écrivant une oeuvre nourrie de mon histoire, je me créerais moi-même à neuf et je justifierais mon existence. En même temps, je servirais l’humanité : quel plus beau cadeau lui faire que des livres ? Je m’intéressais à la fois à moi, et aux autres : j’acceptais mon « incarnation » mais je ne voulais pas renoncer à l’universel : ce projet conciliait tout ; il flattait toutes les aspirations qui s’étaient développées en moi au cours de ces quinze années. » (p. 187)

Beaucoup aimé - Livre de chevet

 

Combien de fois me suis-je clairement identifiée à elle durant ce long témoignage autobiographique ! Sans aucun doute, une lecture marquante.

Une lecture édifiante aussi, qui, non contente d’éclairer la trajectoire de cette grande figure intellectuelle, peut conforter la voie de jeunes lecteurs / lectrices.

Le Deuxième sexe : E. Lecarme-Tabone commente

13.07
2010

A la suite de la lecture des deux tomes du Deuxième Sexe, le commentaire qu’en fait Eliane Lecarme-Tabone permet de mieux les comprendre en donnant quelques éléments biographiques de l’auteur, de resituer cet essai-phare dans son contexte, et d’en dégager les inspirations philosophiques.

Simone de Beauvoir, âgée de quinze ans,  sur l’invitation d’une amie à écrire dans son album ses projets d’avenir, écrivait d’un trait qu’elle voulait « être un auteur célèbre » (Mémoires d’une jeune fille rangée). Elle pensait alors à un roman nourri d’éléments autobiographiques, suscitant émotion et réflexion, qui justifierait son existence et assurerait son immortalité dans les coeurs de ses lecteurs. Mais c’est moins grâce à ses romans qu’à son autobiographie et surtout à cet essai inopiné que Simone de Beauvoir a assuré sa postérité, « cette dénonciation de la domination masculine » étant devenue une référence incontournable.


Pourtant, ce succès, mérité car original et accessible au plus grand nombre, est paradoxal, d’abord parce que l’essai naquit de manière imprévue, sur la suggestion de son compagnon Sartre d’écrire plutôt qu’une confession personnelle un livre sur la condition féminine, ensuite parce que la femme qui l’écrit, loin d’être animée par un sentiment de révolte, était satisfaite de son sort et amoureuse.


Or c’est donc en étant amenée à réfléchir sur sa condition que Simone de Beauvoir va « découvrir soudain, à quarante ans, un aspect du monde qui crève les yeux et qu’on ne voyait pas. » (La Force des choses). Car elle a d’ores et déjà éliminé de ses choix de vie la maternité, et les tâches traditionnellement féminines, répétitives, comme la couture ou le ménage (la cuisine pouvant faire exception). « En faisant le choix de la vie intellectuelle et en accueillant la vocation d’écrivain, elle se dessine un avenir dégagé des déterminations liées au sexe. » (p. 25). « Elle se donne les mêmes droits qu’aux hommes dans la vie privée comme dans la vie publique, elle défend le droit à l’avortement, refuse tous les rôles assignés traditionnellement aux femmes et affirme la nécessité d’accéder à l’autonomie par le travail. » (p. 32). Enfin, fidèle au « pacte » conclu avec son compagnon Jean-Paul Sartre la laissant libre comme lui de ses aventures sentimentales et sexuelles, le « Castor » tombe véritablement amoureuse de Nelson.

Et puis, autre paradoxe, ce sont deux hommes qui ont « parrainé » l’écriture de cet essai : Sartre en le lui suggérant, Bost son autre ami en lui trouvant ce titre judicieux, et à qui elle dédicace l’essai. Comme ce sont de quatre hommes qu’émanent les épigraphes en tête des deux volumes.

Deux grandes idées directrices organisent la réflexion de Simone de Beauvoir :

1. La discrimination sexuelle est d’ordre culturelle et non pas naturelle ; « la féminité est une construction sociale et historique, présentée comme naturelle pour justifier la domination masculine. » (p. 63)

2. La femme est l’Autre de l’homme, dominée dans le couple, assujettie par les lois et les institutions, les mythes et les religions.

Dans un premier tome elle étudie donc la manière dont s’est créée la hiérarchie des sexes à travers l’Histoire et les Mythes collectifs ou particuliers forgés par les hommes, et dans un second tome la fabrique du « féminin » par l’éducation, les principales formes actuelles de la situation concrète des femmes dans la société, et trois essais de justification (l’artiste narcissique, la femme amoureuse, la dévote) par les femmes de leur existence aliénée.

Eliane Lecarme-Tabon fait la synthèse ensuite des deux tomes, point par point, en concluant par la solution préconisée par Simone de Beauvoir : cette guerre des sexes, qui est historique, et non pas physiologique ou anatomo-psychanalytique, cessera avec l’avènement d’une société idéalement socialiste accordant la même formation pour les femmes et pour les hommes, le même accès au travail, le même salaire, la liberté dans l’amour, le mariage, la maternité, des congés de grossesse et la garde des enfants assumés par la collectivité.

Eva Gothlin démontre ainsi que Simone de Beauvoir nous propose une synthèse originale de l’existentialisme sartrien (L’Etre et le Néant), de l’hégélianisme (L’Origine de la famille, de la propriété et de l’Etat) et du marxisme (Manuscrits parisiens de 1844). La philosophe s’inspire également d’autres sources, psychanalytiques et littéraires, qui sont recensées ici.


Eliane Lecarme-Tabon fait le tour ensuite des arguments de ses détracteurs, nombreux et violents, et de ses défenseurs. Ainsi, pour Francis Jeanson, la conception de la femme comme Autre donne un fondement philosophique à la théorie de la différence des sexes. Maurice Nadeau loue ce tableau de la condition de la femme, des origines jusqu’à nos jours, complet, vivant et qui vise à l’impartialité.  Emmanuel Mounier, philosophe chrétien, nuance ses compliments sur son originalité en faisant observer qu’il avait lui-même consacré en 1936 un numéro entier de la revue Esprit au problème de la femme.

Même s’il compte quelques imperfections, déniant par exemple tout génie littéraire au femmes écrivains n’étant pas dans l’action, méconnaissant alors les combats féministes, et méritant d’être retravaillé dans sa composition, l’ouvrage, par ses arguments, sa logique, ses phrases étincelantes qui font mouche, choque, révolte et libère. Ce faisant, il est salutaire. Même pour la prise de conscience de son auteure, qui méconnait à l’époque les combats féministes, puisque ce n’est qu’à partir de 1970 que Simone de Beauvoir commencera à militer en faveur du droit à l’avortement.

Soixante ans après, l’égalité entre femmes et hommes n’est toujours pas instituée, dans les faits ni dans les esprits. A l’échelle mondiale, la femme reste dans de nombreux pays soumise à l’homme. Mais l’Occident n’est pas à l’abri non plus d’une régression. Il reste encore beaucoup à faire pour changer les mentalités et permettre aux femmes que  les tâches ingrates et répétitives du ménage et la naissance d’un enfant n’entravent pas leurs activités privées et professionnelles plus que celles des hommes.

Un commentaire dense et complet à lire absolument en complément des deux tomes de l’essai.

Voir le commentaire

Le Deuxième sexe 2 de Simone de Beauvoir (1949)

10.07
2010

Le deuxième sexe II : l’expérience vécue

achevé en juin 1949, publié en décembre 1949

« On ne naît pas femme : on le devient. » C’est ainsi qu’entame Simone de Beauvoir le second voletLe Deuxième sexe,et ces 652 pages vont s’efforcer de suivre le destin de toute femme, de sa naissance à sa mort.

La petite enfance

La frustration de ne pouvoir séduire l’adulte, ennuyé, blasé, de ne plus pouvoir attirer son regard, par le biais de sourires enjôleurs bébé, ou du jeu de caché-dévoilé enfant, sera la première déception des enfants, qui ne voudront plus grandir.

Dans la seconde consistera une première différenciation faite par les adultes entre les sexes : la fillette peut sans crainte continuer à être cajolée et minauder, alors qu’on le fera un peu moins pour les petits garçons.

Or la première distinction sexuelle vraiment notable, observe Simone de Beauvoir, c’est le fait que les garçons urinent debout, et les filles accroupies, et que le garçon ait le droit de toucher son pénis et de jouer avec, alors que pouvoir découvrir cette partie tabou de son corps est défendu à la fillette. Doué d’un organe qui se laisse voir et saisir, le garçon trouve un alter ego qui fait partie de lui-même, alors qu’on offre à la fillette en compensation une poupée dans laquelle elle s’incarne et qu’elle dorlote, en la faisant belle.

Dès lors tout est joué : on apprend à la fille que pour plaire il faut songer à plaire, à s’occuper de son baigneur comme une vraie maman, à s’amuser avec un nécessaire de ménage et de repassage à sa taille, à être coquette, à revêtir de jolies robes qu’il ne faudra pas salir, tandis qu’aux garçons, il leur faudra vite devenir indépendant, intrépide, sportif, violent envers les autres par des combats, des luttes, des défis. « Il entreprend, il invente, il ose » alors que l’on cantonne la fillette à devenir à la fois le double de sa mère et une autre. Aussi les mères dispensent-elles à leur fils des travaux domestiques, alors qu’elles les font accomplir par leur fille, et rendent coquette leur fillette qui aime à se déguiser en princesse à sauver ou en  joliedame maquillée.

La fillette, quant à elle, prend progressivement conscience d’une hiérarchie des sexes au sein du foyer. Si sa mère règne sur la maison, c’est le père (on est en 1949) qui nourrit la famille, qui en est le responsable et le chef. C’est lui qu’elle va admirer sans jamais pouvoir l’égaler, tandis que le garçon en saisit la supériorité avec un sentiment naissant de rivalité. Tout d’ailleurs contribue à cette prise de conscience : l’Histoire, la littérature, les chansons, les légendes dont on la berce sont une exaltation de l’homme. Seuls les livres de Mme de Ségur (à l’époque) font exception, en proposant une société matriarcale où l’homme, quand il n’est pas absent, est tourné en ridicule.

De même, la religion,en particulier le catholicisme, va inciter les filles à la passivité, voire au masochisme.

Simone de Beauvoir va même, en 1949, jusqu’à comparer la condition féminine à celle des Noirs d’Amérique, eux aussi « partiellement intégrés à une civilisation qui cependant les considère comme une caste inférieure » à cause de « cette altérité maudite qui est inscrite dans la couleur de (leur) peau« . (p. 52) Seulement, observe-t-elle, « la grande différence, c’est que les Noirs subissent leur sort dans la révolte : aucun privilège n’en compense la dureté ; tandis que la femme est invitée à la complicité« , à la passivité de cette princesse à qui on offre une belle robe, des bijoux, en échange de son indépendance.

La fillette sera épouse, mère, grand-mère, c’est pourquoi, plus que les garçons, elle est préoccupée par les mystères de la sexualité, qu’elle trouve dégoûtants, par la maternité qui l’attend, par la peur du sexe mâle et de l’accouchement, d’autant plus qu’elle « se forme » et qu’elle devient désirable dans la rue et à l’école. Ce dégoût va se traduire pour beaucoup par la volonté de maigrir pour faire disparaître ces rondeurs qui trahissent sa féminité. Il sera décuplé par l’arrivée des règles honteuses, ce sang menstruel auquel elle est condamnée. Au contraire, chez les garçons, la mue de leur voix, les poils et la taille de leur sexe constituent un objet de fierté, de comparaison et de défi.

Ainsi le père privera de sortie non pas son fils mais sa fille, de peur qu’on ne la viole, ce qui la confortera dans l’idée que le désir de l’homme est redoutable, et qu’elle est à sa merci, son objet passif.

La jeune fille

Les dernières différences naturelles entre les deux sexes s’affirment : la jeune fille se révèle plus faible et moins endurante que l’homme, et ses crises menstruelles, douloureuses, l’affaiblissent encore et la rendent instable nerveusement.

La jeune fille se rendra vite compte aussi qu’elle redoute de se promener seule dans les rues ou de lire dans les parcs, car sans cesse son plaisir est importuné par des gens qui l’accostent.

A contrario elle continue à se faire belle pour attirer les regards car « elle ne sépare pas le désir de l’homme de l’amour de son propre moi. » (p. 101)

Sa virginité en outre est mise à si haut prix parfois qu’elle peut engendrer de véritables désastres pour elle et pour ses parents.

Son « initiation » enfin peut déterminer toute sa vie sexuelle, d’autant si elle intervient la nuit de ses noces. Car les facteurs psychiques jouent un rôle essentiel dans l’épanouissement sexuel de la femme ou sa frigidité. Et si l’homme peut atteindre l’orgasme au bout de deux minutes, la femme, elle, peut mettre des années à le connaître, voire jamais. Simone de Beauvoir décrit alors sur plusieurs pages (p. 170-188) ce sujet tabou à l’époque, qui choquera beaucoup mais qui gagne toujours à être lu tant par les hommes que par les femmes. Elle poursuit d’ailleurs sa lancée en abordant par la suite, sur tout un chapitre, le cas des lesbiennes, puis un autre plus loin sur les prostituées et les hétaïres.

La femme mariée

Le mariage de la femme, enfin, dans ces années 40, « est son seul gagne-pain et la seule justification sociale de son existence » (p. 221) : elle doit donner des enfants, satisfaire les besoins sexuels de son mari et prendre soin de son foyer.

la femme apprend vite que son attrait érotique n’est que la plus faible de ses armes ; il se dissipe avec l’accoutumance. » (p. 301) Or « elle n’a pas de métier, pas de capacités, pas de relations personnelles, son nom même n’est plus à elle ; elle n’est rien que « la moitié » de son mari. » (p. 302)

Dans le couple, les époux arrivent généralement à « un compromis ; ils vivent l’un à côté de l’autre sans trop se brimer, sans trop se mentir. Mais il est une malédiction à laquelle ils échappent fort rarement : c’est l’ennui. Que le mari réussisse à faire de sa femme un écho de lui-même ou que chacun se retranche dans son univers, au bout de quelques mois ou de quelques années, ils n’ont plus rien à se communiquer. Le couple est une communauté dont les membres ont perdu leur autonomie sans se délivrer de leur solitude ; ils sont statiquement assimilés l’un à l’autre au lieu de soutenir l’un avec l’autre un rapport dynamique et vivant. » (p. 305)

Bien souvent, la femme passe une bonne partie de sa journée à s’occuper de ses enfants et de sa maison, mais aussi à attendre le retour de son mari, attentive à ses moindres compliments sur le dîner. La répétition et la routine tuent son bonheur, car avant d’être une épouse et une mère, elle a oublié de devenir d’abord une personne.

Les tâches répétitives du ménage, ingrates, la rendent acariâtre : un homme qui fait tomber des miettes sur le sol tout juste lavé, un enfant qui laisse la trace de ses doigts sur la vitre, et c’est la colère : tout mouvement de vie est réprimé car vouant la ménagère à un labeur incessant et jamais gratifiant.

La mère

En France, remarque Simone de Beauvoir, il y a en 1949 autant d’avortements que de naissances. Ce ne sont pas des assassinats, mais simplement l’interruption raisonnée d’un commencement absolu. Par ailleurs, des femmes ne parviennent pas avoir d’enfant, souvent bloquées par des processus psychiques de défense. Enfin l’instinct maternel n’existe pas. Le rapport entre l’enfant et sa mère s’établit suivant le contexte familial, les relations entretenues avec le mari, l’épanouissement personnel et professionnel de la mère. L’enfant ne doit jamais être un ersatz de l’amour, ni un jouet, ni l’accomplissement de leur besoin de ressouder un couple, de vivre leurs ambitions insatisfaites. Faire des enfants, c’est l’obligation de former des êtres heureux.

De la maturité à la vieillesse

Qu’il est difficile pour les femmes de vieillir… Passés ses trente-cinq ans, où elle atteint son plein épanouissement érotique, la femme va voir s’amenuiser son attrait physique. Comme l’homme, elle entre en crise, se met à se trouver des occupations, pour se divertir, si ses enfants sont partis, quête l’aventure. Plus tardivement, elle cherche en son fils un dieu, en sa fille un double, se sent détrônée par l’arrivée d’une brue et par l’arrivée du premier petit-enfant. Ni jolie femme, ni mère, mais devenue grand-mère, elle prend le chemin de la sortie et souvent, regardant sa vie sacrifiée, elle songe aux rêves et aux désirs qui l’animaient jeune fille et qui resteront à jamais des regrets.

Pour finir, la femme ne cherche pas, à cette époque, à être pour elle-même mais à être pour les autres, pour son père, pour son mari, pour ses enfants. Elle s’absorbe dans des moyens, la nourriture, les vêtements, l’entretien et la décoration de la maison, mais pas dans des fins artistiques, intellectuelles, créatrices, d’épanouissement personnel, de transcendance. Même actrice, elle ne recherche que le regard des autres et le Prince charmant. Amoureuse, elle s’oublie quand elle aime. Elle attend sa venue, son désir. Mystique, elle renonce à tous les plaisirs terrestres pour Lui.

Voilà dessiné le destin d’une femme en 1949.

Or, mis à part ses caractéristiques morphologiques et sa fonction maternelle, rien ne permet de distinguer une femme d’un homme.

Tout le reste ne constitue que des habitudes culturelles, qui contraignent la femme à la perte de  son nom de jeune fille comme si elle effaçait celle qu’elle était jusqu’alors pour ne plus être qu’épouse de et mère de, qui la cantonnent au maniement du plumeau et du fer à repasser, à la crème anti-rides et à l’armoire pleine de robes et de chaussures à talons peu pratiques, à l’éducation de ses enfants au détriment de toute activité professionnelle. Cette dernière, encore trop souvent moins bien rémunérée d’ailleurs que celle des hommes, reflète bien des préjugés sur l’éternel féminin et la hiérarchisation des sexes. Combien de secrétaires, de coiffeuses, d’infirmières pour combien de chirurgiennes et de pilotes de ligne ?

Combien il s’avère en revanche difficile de résumer et commenter un essai dense de 652 pages en quelques paragraphes ! Jamais je n’ai accordé autant de temps à la lecture d’un essai, car à chaque réflexion qui jalonne le parcours de la femme, je levais la tête, songeais à ma propre formation en tant que femme et remettais en cause les modes de fonctionnement qui existent encore à l’heure actuelle et contribuent à la discrimination sexuelle.

Evidemment il date de 1949, et des avancées remarquables ont été obtenues depuis, avec la légalisation de l’avortement et de la contraception, l’indépendance économique devenue possible pour les femmes, et puis l’épanouissement intellectuel et artistique de nombreuses femmes (certaines réflexions paraissent bien obsolètes aujourd’hui).

Mais il reste encore beaucoup à faire pour changer les mentalités. Cet essai philosophique fait toujours date dans la prise de conscience de la femme de sa condition.

C’est d’ailleurs par les mères d’abord que peut venir ce changement, dès le début, et à contre-courant des automatismes que l’on peut encore avoir aujourd’hui, en arrêtant de différencier ses enfants par leur sexe dans de nombreux domaines.

Un livre incontournable à lire par toutes les femmes, pour mieux appréhender leur condition de femme, et par tous les hommes qui souhaitent mieux les connaître.

Mosaïque de la pornographie de Nancy Huston (1982)

12.10
2005

Mosaïque de la pornographique ? Pourquoi Nancy Huston, l’auteur entre autres d’Instuments des ténèbres, a-t-elle ressenti le besoin de se pencher sur cet enfer des bibliothèques ? Pourquoi, si ce n’est pour dévoiler quelle image de la femme et de la sexualité exhibe cette littérature, dont les extraits, édifiants, n’incitent guère à la lecture intégrale de Sade, de Venus erotica d’Anaïs Nin, d’Arthur Miller, et tout particulièrement des quatre versions plus ou moins expurgées de la Vie d’une prostituée de Marie-Thérèse. Mère ou putain ? Maternité non sexuelle ou sexualité non productive ? Notre conscience les oppose, l’inconscient les réunit. Une image construite par la faiblesse de l’homme, une sexualité toujours mise en mots par le point de vue masculin, quel que soit le sexe de l’auteur. Nancy Huston procède ainsi à l’analyse littéraire de ces œuvres : elle commence par établir un parralèle entre le schéma narratif de Vladimir Propp dans sa Morphologie du conte et la constante « chute d’une jeune fille innocente » propre à la littérature pornographique, dont elle dresse ensuite un historique de 1937 à 1967, dont voici une partie :

HISTORIQUE DES ESSAIS ET RECITS SUR LA PORNOGRAPHIE

(détaillé sur tout un chapitre dans l’essai – entre autres sources : Daniel BRECOURT, Livres condamnés, livres interdits : le régime juridique du livre : liberté ou censure ? Paris, Cercle de la librairie, 1972.)

1937 : Madame Edwarda de Pierre Angélique (Georges Bataille)

1938 : La Nausée de Sartre

1941 : Venus erotica d’Anaïs Nin

1946 : Tropiques d’Henry Miller

1947 : articles dans les Temps modernes de Simone de Beauvoir et de Maurice Blanchot

1948 : Rapport Kinsey sur la sexualité masculine (best-seller aux Etats-Unis) – Publication par Jean-Jacques Pauvert de Histoire de Juliette ou les Prospérités du vice, roman du XVIIIe siècle écrit par un homme, à la 1ère personne et au féminin.

1949 : premier roman-photo français - Sexus d’Henry Miller, interdit dans les pays anglo-saxons, est édité à Paris. -Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir (plusieurs pages consacrées à Vie d’une prostituée)

1950 : Le Marquis de Sade publié par Maurice Heine.

1953 : Les Cent Vingt Journées de Sodome, La Philosophie dans le boudoir et La Nouvelle Justine de Sade publiés par Jean-Jacques Pauvert.

1954 : Rapport Kinsey sur la sexualité féminine 1954 : Juliette de Sade et Histoire d’O, signé du pseudonyme Pauline Réage, publiés par Jean-Jacques Pauvert.

1955 : publication en français de Fanny Hill de John Cleland et de Lolita de Vladimir Nabokov.

1956 : Aline et Valcour et Historiettes de Sade et Madame Edwarda de Georges Bataille, publiés par Jean-Jacques Pauvert. L’Image sous le pseudo. De Jean de Berg est publié aux éditions de Minuit.

1959 : Les Infortunes de la vertu de Sade publié par Jean-Jacques Pauvert.

Tout au long de cet essai, Nancy Huston n’a de cesse de comparer le récit d’une simple prostituée à ceux d’écrivains « confirmés » car, pour elle, « Toute considération « stylistique » mise à part, Vie d’une prostituée de Marie-Thérèse est de la littérature au même titre que « Sexus » d’Henry Miller. » (p. 91). Chutes, effets de lecture, elle analyse tout, et à la fin de son essai, met le doigt sur tous les mots escamotés dans le récit de Marie-Thérèse, les passages entiers censurés par les éditeurs (les temps modernes, les éditions Gonthier,…), dès que cette apprentie écrivain relate, avec son franc-parler, des témoignages durant la seconde guerre mondiale contraires à la dynamique du récit ou à l’esprit patriotique de rigueur. Un essai survolé, non dénué d’intérêt.

HUSTON, Nancy. – Mosaïque de la pornographie. – Nouvelle édition (éd. Originale de 1982). – Payot, 2004. – 267 p.. – ISBN : 2-228-89805-8 : 18 €.

 

Le deuxième sexe 1 *** de Simone de Beauvoir (1949)

14.09
2005

Copyright Gallimard

Simone de Beauvoir part d’un constat simple :

« l’humanité se partage en deux catégories d’individus dont les vêtements, le visage, le corps, les sourires, la démarche, les intérêts, les occupations sont manifestement différents : peut-être ces différences sont-elles superficielles, peut-être sont-elles destinées à disparaître. Ce qui est certain c’est que pour l’instant elles existent avec une éclatante évidence. » (p. 15).

et d’une question qui semble l’être tout autant :

« qu’est-ce qu’une femme ? » (p. 16).

Ce à quoi elle commence par apporter une première réponse tout aussi évidente :


« Elle apparaît essentiellement au mâle comme un être sexué. » (p. 17). Précisément, la femme n’a jamais été définie que par comparaison à l’homme. Elle est l’Autre par excellence.
« l’altérité est une catégorie fondamentale de la pensée humaine. Aucune collectivité ne se définit jamais comme Une sans immédiatement poser l’Autre en face de soi. » (p. 18).
« le sujet ne se pose qu’en s’opposant »
(p. 19).
ce qui induit un rapport de réciprocité. Or, constate Simone de Beauvoir après la seconde guerre mondiale, il n’existe pas, entre les sexes, de rapport de réciprocité, mais de soumission. « En presque aucun pays son statut légal n’est identique à celui de l’homme et souvent il la désavantage considérablement. Même lorsque des droits lui sont abstraitement reconnus, une longue habitude empêche qu’ils ne trouvent dans les moeurs leur expression concrète. »(p. 22) (n.b. perso : en France, par exemple, théoriquement, nous n’avons pas à renoncer à notre identité pour prendre le nom de notre époux, et pourtant personne ne facilite cet usage, et surtout pas l’administration…). D’où vient cette discrimination ?

Copyright Larousse

En règle générale, observe-t-elle, « c’est souvent l’inégalité numérique qui confère ce privilège » (p. 20), mais il y a autant de femmes (si ce n’est plus) que d’hommes sur Terre !
Ou encore la loi du plus fort, mais à aucun moment, aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire, il n’y a eu d’événement, de processus qui expliquerait cette soumission, contrairement par exemple à l’esclavage ou au prolétariat. « Elles n’ont pas de passé, d’histoire, de religion qui leur soit propre ; et elles n’ont pas comme les prolétaires une solidarité de travail et d’intérêts (…) Elles vivent dispersées parmi les hommes, rattachées par l’habitat, le travail, les intérêts économiques, la condition sociale à certains hommes – père ou mari – plus étroitement qu’aux autres femmes. » (p. 21). « La division des sexes est en effet un donné biologique, non un moment de l’histoire humaine. » (p. 22).

Adoptant le principe de la morale existentialiste, Simone de Beauvoir s’interroge sur la possibilité donnée à une femme de s’accomplir en tant qu’être humain, quelles circonstances limitent sa liberté et si elle peut les dépasser.

Elle se propose donc dans ce premier volume de passer en revue les points de vue pris sur la femme par la biologie, la psychanalyse, le matérialisme historique, qui ont constitué la « réalité féminine » et la figure de l’Autre, et quelles en ont été les conséquences du point de vue des hommes.

Dans un premier chapitre, Simone de Beauvoir commence par décrire la différence sexuelle et physiologique de la femme par rapport à l’homme, la seule qui soit naturellement avérée. A l’époque, certains mauvais esprits s’étaient beaucoup gaussé de Simone De Beauvoir, déclarant qu’avec elle ils avaient tout appris sur son utérus. De fait, ce n’est pas la couleur de peau, la religion, le pays qui différencient l’homme de la femme, c’est bien son sexe, il fallait bien commencer par là. En général, aux différenciations purement sexuelles s’ajoutent d’autres caractéristiques : par exemple, une morphologie moins robuste, une force musculaire et une capacité respiratoire plus faibles ; sa prédisposition à l’anémie ; son pouls battant plus vite, son système vasculaire étant plus instable, elle rougit aisément, elle est plus émotive. A cela s’ajoutent surtout tous les traits liés à la fonction reproductrice : puberté, ménopause,  « malédiction » mensuelle, grossesse longue et souvent difficile, accouchement douloureux et parfois dangereux, maladies, accidents,… « Le corps étant l’instrument de notre prise sur le monde« , « ces données biologiques » « sont une des clés qui permettent de comprendre la femme » (p. 73), mais pas d’expliquer leur destin figé ni de définir une hiérarchie des sexes.

Dans le second chapitre, Simone de Beauvoir observe que pour les psychanalystes, hélas, « l’homme est défini comme être humain et la femme comme femelle : chaque fois qu’elle se comporte en être humain, on dit qu’elle imite le mâle.« (p. 97)

Au chapitre suivant, Simone de Beauvoir critique les déductions un peu trop rapides de Engels qui présume que l’accès à la propriété privée a conduit à la soumission de la femme, en raison de sa force de travail moindre.

Nonobstant, aucune raison biologique, psychanalytique ou technique ne saurait expliquer une quelconque hiérarchisation entre les deux sexes.

Simone de Beauvoir va donc se tourner vers l’Histoire dans sa deuxième partie, partant duconstat que « ce monde a toujours appartenu aux mâles » (p. 111). Car, remarque-t-elle : « ce n’est pas en donnant la vie, c’est en risquant sa vie que l’homme s’élève au-dessus de l’animal ; c’est pourquoi dans l’humanité la supériorité est accordée non au sexe qui engendre mais à celui qui tue. » (p. 115). « Ainsi le triomphe du patriarcat ne fut ni un hasard ni le résultat d’une révolution violente. Dès l’origine de l’humanité, leur privilège biologique a permis aux mâles de s’affirmer seuls comme sujets souverains. » (p. 132). Ce sont eux qui plus tard vont composer les codes. La femme, n’étant plus élevée à la dignité d’une personne, fera elle-même partie du patrimoine de l’homme, d’abord de son père, puis de son mari. Ainsi quand le mari décède, elle doit retourner dans sa famille ou dans celle du mari et épouser son beau-frère par exemple. On vous évitera les récits d’infanticides et de lapidations. Tandis que le mari peut multiplier épouses et maîtresses, l’infidélité de la femme est punie dans certaines cultures de mort : il ne s’agirait pas d’introduire un bâtard dans la famille. Le patrimoine familialest ce qui compte le plus aux yeux des mâles : « l’oppression de la femme a sa cause dans la volonté de perpétuer la famille et de maintenir intact le patrimoine. » (p. 147) Par la suite, « l’idéologie chrétienne n’a pas peu contribué à l’oppression de la femme. » (p. 158).
Quant à la naissance de l’amour courtois, rien n’indique que le sort de la femme se fut amélioré, seules certaines chatelaines au Moyen Age, et au fil des siècles, certaines aristocrates puis bourgeoises, ayant joui des luxes de la conversation, de la politesse et de la poésie durant leurs loisirs. C’est donc dans le domaine culturel qu’une infime partie des femmes, faisant partie de l’élite, se sont le plus affirmées, du Moyen Age au 19e siècle.

Les femmes citées dont les noms sont passés à la postérité, malgré l’éducation qui leur était refusée :

Béatrice de Valentinois, Aliénor d’Aquitaine, Marie de France, Blanche de Navarre, Sainte Clotilde, Sainte Radegonde, Blanche de Castille, Héloïse, Sainte Catherine de Sienne, Christine de Pisan, Isora Nogara, Veronica Gambara, Gaspara Stampara, Vittoria Colonna, Lucrèce Tornabuoni, Isabelle de Luna, Catarina di San Celso, Imperia, les reines bien sûr, Sainte Thérèse d’Avila, Anne de Bretagne, la duchesse de Retz, Mme de Lignerolle, la duchesse de Rohan et sa fille Anne, la reine Margot, Marguerite de Navarre, Pernette du Guillet, Louise Labé, Mlle de Gournay, Mme de Rambouillet, Mlle de Scudéry, Mme de La Fayette, Mme de Sévigné, la princesse Elisabeth, la reine Christine, Mlle de Schurman, Anne d’Autriche, la duchesse d’Aiguillon, Mme de Montbazon, la duchesse de Chevreuse, Mlle de Montpensier, la duchesse de Longueville, Anne de Gonzague, Mme de Maintenon, Ninon de Lenclos, Mme Geoffrin, Mme du Deffand, Mlle de Lespinasse, Mme d’Epinay, Mmede Tencin, Mme de Châtelet, Mme de Prie, Mme de Mailly, Mme de Châteauneuf, Mme de Pompadour, Mme du Barry, Sophie Arnould, Julie Talma, Adrienne Lecouvreur, lady Winhilsea, la duchesse de Newcastle, Mrs. Aphra Behn, Melle de Gournay, Mme de Ciray, Mme Roland, Lucile Desmoulins, Théroigne de Méricourt, Charlotte CordayOlympe de Gouges, Rose Lacombe, Sapho, Claire Bazard, Jeanne d’Arc, Eugénie Niboyer, Jeanne Decoin, Mme de Staël, George Sand, Flora Tristan, Mme de Girardin, Mme Adam, Mme d’Héricourt, Mary Wollstonecraft, Mrs Fawcett, Maria Deraismes, Hubertine Auclert, Louise Michel, Mme Brunschwig, Jane Austen qui se cachait pour écrire, George Eliot, Emily Brontë, les Pankhurst, Lucrecia Mott, Mme Beecher-Stowe, Miss Anthony, Mary Baker Eddy, Miss Stevens, Alice Paul, Clara Zetkin, Rosa LuxembourgMarie Curie,…

Mais ce n’est qu’au 18e siècle qu’une bourgeoise, Mrs Aphra Behn, put vivre de sa plume comme un homme.
Car la Révolution ne changea en rien la condition de la femme. (n.b. perso, « point de détail » : Notez « La déclaration des droits de l’homme » et non pas « La déclaration des droits humains » !? )

En fait,  la femme n’est la moitié de l’homme que lorsqu’elle se trouve avec lui tout au bas de l’échelle sociale et partage ses labeurs, ou lorsqu’elle s’établit à son compte comme vendeuse ou blanchisseuse !

Au 19e siècle la femme subit l’une ou l’autre de ces situations : soit elle est entretenue, ce qui en fait une « poule de luxe », soit elle travaille, ce qui en fait une « bête de somme », dans des conditions déplorables et pour un salaire largement inférieur à celui que gagnerait un homme pour le même travail. En outre, elle se heurte à une difficulté majeure, celle de concilier son rôle reproducteur et son travail producteur, son rôle de mère et d’esclave domestique et celui d’ouvrière. Bientôt, elle va tenter de défendre ses droits, vouloir se faire entendre : c’est la naissance des mouvements féministes, mais qui n’aboutiront que grâce au soutien de quelques hommes.

Simone de Beauvoir tire quelques conclusions de cette partie historique :
« Toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes. » (p. 222)
« ce n’est pas l’infériorité des femmes qui a déterminé leur insignifiance historique, c’est leur insignifiance historique qui les a vouées à l’infériorité. » (p. 227)

Dans une troisième partie, enfin, elle poursuit son analyse méthodique des raisons de l’inégalité de l’homme et de la femme par l’étude des mythes qui ont fondé la Femme. Citons « L’éternel féminin » c’est l’homologue de « l’âme noire » et du « caractère juif ». (p. 27). L’homme se pose comme sujet, et la femme comme objet : ainsi il est actif, elle passive, il est le socle, elle est le champ à ensemencer, elle est la fleur qu’on cueille, encore vierge, elle est la Nature, mouvante, imprévisible, dont il doit se rendre maître et possesseur. De la même manière, elle peut devenir un trophée pour l’homme qui aime les prouesses, les victoires, le jeu (Rastignac, l’Education Sentimentale, romans de chevalerie…). Elle peut aussi être l’araignée, la mante religieuse : elle prend, elle dévore. Elle n’est appréciée que comme la vierge Marie, une Mère sanctifiée, soumise à son fils, ou une épouse dont la magie érotique s’est évaporée, comme « mère poule », « mère patrie », s’occupant du foyer, du cocon familial. Parfois comme éthérée dans sa fonction de « muse » pour le poète. En tant qu’épouse, elle constitue l’un des signes extérieurs de richesse de l’homme : en Orient, ils en auront plusieurs, et bien en chair, en Occident, elles devront éblouir par leur charme, leur beauté, leur intelligence, leur élégance, au même titre qu’une automobile, ou, à défaut, par leurs qualités morales et leurs talents de ménagère.

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Voilà, c’est fait. Enfin, j’ai lu cet essai qui a fait l’effet d’une bombe à sa sortie en 1949, provoquant une véritable levée de boucliers masculins. Et croyez-moi, il n’a pas pris une ride. Parfaitement lisible et accessible, il me semble demeurer un ouvrage incontournable pour toute jeune femme qui réfléchit sur sa condition, sur son destin, sur ses choix futurs. Simone de Beauvoir passe en revue de manière exhaustive, érudite, logique et rationnelle, toutes les raisons qui peuvent expliquer l’origine de cette discrimination sexuelle universelle et transhistorique. Je ne peux donc que vous en conseiller la lecture. Quant à moi, je compte bien dans l’année m’attaquer au second tome, qui abordera cette fois le point de vue des femmes sur leur situation.
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Liste des personnages cités dans l’essai pour avoir proféré des assertions plus ou moins sexistes : les religions monothéistes, Platon, Aristote, Saint Thomas, Saint Augustin, Pythagore, Jean de Meung, Jacques Olivier, Mathurin Régnier, Rousseau, Proudhon,Bonald, Auguste Comte, Balzac, Alexandre Dumas fils, Montherlant, Napoléon, Hitler (Küche, Kirche, Kinder), Michel Leiris, Faulkner,…

« Il y a un principe bon qui a créé l’ordre, la lumière et l’homme et un principe mauvais qui a créé le chaos, les ténèbres et la femme » (Pythagore).
« En toutes les bêtes sauvages il ne s’en trouve pas de plus malfaisante que les femmes » (Saint Jean Chrysostome)
« Nous écoutons sur un ton d’indifférence polie… la plus brillante d’entre elles, sachant bien que son esprit reflète de façon plus ou moins éclatante des idées qui viennent de nous. » (Claude Mauriac en 1948 dans le Figaro littéraire)
« Nul n’est plus arrogant à l’égard des femmes, agressif ou dédaigneux, qu’un homme inquiet de sa virilité. » (p. 29)

Liste des esprits éveillés cités qui ont mieux compris l’arbitraire du sort assigné à la femme : Montaigne, Diderot, Voltaire, Helvétius, d’Alembert, Mercier, Stuart Mill, Erasme, Cornelius Agrippa, Poulain de la Barre, Fontenelle, Condorcet, Rollin, Saint-Simon, Fourier, Cabet, Leroux, Pecqueux, Carnot, Legouvé, Marx, Engels, Jules Simon, Leroy-Beaulieu, G. Derville, Sismondi, Blanqui, Léon Richier, Hemingway.

A lire : A room of one’s own de Virginia Woolf, Judith Butler.

Gallimard, 2006. – 408 p.. – ISBN 2-07-032351-X.

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