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Les insoumises de Célia Levi (2009)

04.05
2009

Lorsque Renée décide de partir de cette capitale « stressante » qu’est Paris pour l’Italie, rêvant là-bas de mener une vie d’artiste, commence une correspondance régulière avec son amie, Louise, qui, elle, abandonne sa thèse et son petit ami pour se radicaliser dans son rejet du capitalisme par l’action et épouser l’anarchisme. A défaut de se comprendre, elles livrent ainsi sur le papier durant trois années leurs rêves et leurs désillusions…

« Les Insoumises est un roman d’apprentissage dans la veine de ceux du 19éme siècle, il est librement inspiré de Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac qui fut mon livre de chevet pendant toute mon adolescence. Mon roman était pour moi l’occasion de lui rendre hommage mais aussi de parler de la jeunesse d’aujourd’hui, et de la difficulté de débuter dans la vie quand justement on possède un esprit trop romanesque.

Le genre épistolaire me permettait une plus grande liberté et il m’a semblé que c’était la première marque d’insoumission de mes héroïnes, à une époque où il n’existe quasiment plus que les mails, les SMS et autres moyens virtuels de communiquer.

Cette forme obsolète me tenait à coeur car elle symbolise tout un monde qui disparaît et qui fait pourtant l’intérêt de la vie ; les discussions interminables dans les cafés, la flânerie, la lecture prolongée dans les vieilles librairies poussiéreuses où l’on sait qu’on est en train de perdre son temps ; on feuillette d’abord furtivement une page, puis happé par le livre on le dévore sans forcément l’acheter. Ce sont les vieux cinémas du quartier latin, ces lectures intempestives dans un coin sombre d’une librairie, les promenades dans la campagne ou dans les villes, ce qu’on appelle aujourd’hui la paresse qui m’ont poussée à écrire ce livre. » Célia Lévi dans Le courrier des auteurs (Le choix des libraires)

Les Insoumises est donc un roman épistolaire, un biais commode pour l’auteur, à peine plus âgée que ses deux héroïnes, pour oser se lancer dans un premier roman en avançant grâce à la construction en échos et en réponses que l’une fait aux réflexions et pensées de l’autre. Cette progression en miroir permet aussi de révéler deux personnalités apparemment opposées, l’une aspirant à peindre ou à tourner des films, sans jamais avoir tenu un pinceau ou une caméra, l’autre à se faire accepter dans des groupuscules anarchistes. Mais toutes deux font preuve d’une exaltation toute romantique d’un autre temps, d’un autre siècle, révoltées d’un même élan par cette société qui les va les briser et les condamner à une impasse, pire à l’isolement. De même ces vraies lettres, sans passer par les courriels, comme on n’en fait plus, paraissent aujourd’hui bien dépassées, nos humeurs passant sur Facebook en instantané.

« A la fin de la soirée, les convives ne tenaient plus debout, les yeux engourdis se fermaient sous le poids des paupières lourdes du tumulte, les voix enrouées par la fumée et les vapeurs des liqueurs se taisaient un moment pour gronder un instant après, c’étaient de véritables priapées antiques. La nappe était maculée de taches grenat et de débris d’aliments. On aurait dit un tableau flamand. »(p. 98)

On aime sa dénonciation du monde du travail et de l’art gangréné par le capitalisme, son cynisme sur le sentiment amoureux,

« Nous passons toutes les journées au lit, ou chez moi ou chez lui. Il me fait à manger divinement, et me répète toute la journée que je suis magnifique, que je ressemble à la Vénus de Botticelli. En ce moment même où je t’écris il dort comme un enfant. Il est d’une beauté saisissante, ses boucles d’un noir d’ébène me font penser au Bacchus du Caravage mais son visage est si doux, ses traits si fins. Je ne me lasse pas de le regarder. Je connais enfin la volupté et les délices d’un amour vrai et partagé, alors tu comprendras qu’il n’est pas question pour moi de quitter une telle félicité. » (p. 78)

et une vingtaine de pages plus tard :

« Je pensais que l’amour avait le pouvoir de tout transfigurer, je m’aperçois qu’en réalité, on retombe très vite dans le quotidien et dans la banalité. » (p. 100)

sa description de la nonchalance italienne, mais on aimerait être surpris et à la voir prendre plus de risques pour son prochain roman, dans le choix du genre et des personnages.
Un bon roman d’apprentissage au demeurant, au dénouement un brin pessimiste, mais c’est l’époque qui veut cela, hélas.

Revue de presse, par ordre de parution :
- L’Humanité, jeudi 8 janvier 2009
- Livres hebdo, 9 janvier 2009. Critique de Véronique Rossignol.
- Le Figaro magazine, 17 janvier 2009. Critique de Jean-Marc Parisis.
- Regards, n°59, février 2009
- Technikart, février 2009. Critique de Julien Bisson.
- Cathulu, 1er mai 2009
- Le Monde, 15 mai 2009. Critique de Josyane Savigneau.
- Quartier livres
- Livres hebdo, 24 septembre 2009 : le roman Les Insoumises parmi dans une sélection de 14 romans parmi les premiers romans français.

LEVI, Celia. – Les insoumises. – Auch : Tristram, 2008. – 181 p.. – ISBN 978-2-907681-71-1: 18 euros.

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Une éducation libertine de Jean-Baptiste del Amo

02.09
2008
RENTRÉE LITTÉRAIRE 2008
SÉLECTION GONCOURT
Prix Laurent-Bonelli
«C’est un homme sans vertu, sans conscience. Un libertin, un impie. Il se moque de tout, n’a que faire des conventions, rit de la morale. Ses mœurs sont, dit-on, tout à fait inconvenantes, ses habitudes frivoles, ses inclinations pour les plaisirs n’ont pas de limites. Il convoite les deux sexes. On ne compte plus les mariages détruits par sa faute, pour le simple jeu de la séduction, l’excitation de la victoire. Il est impudique et grivois, vagabond et paillard. Sa réputation le précède. Les mères mettent en garde leurs filles, de peur qu’il ne les dévoie. Il est arrivé, on le soupçonne, que des dames se tuent pour lui. Après les avoir menées aux extases de l’amour, il les méprise soudain car seule la volupté l’attise. On chuchote qu’il aurait perverti des religieuses et précipité bien d’autres dames dans les ordres. Il détournerait les hommes de leurs épouses, même ceux qui jurent de n’être pas sensibles à ces plaisirs-là. Oh, je vous le dis, il faut s’en méfier comme du vice.» (p. 112-113).


C’est de cet homme, Étienne, que tombe amoureux Gaspard, modeste employé d’un perruquier en ce 18e siècle, dormant dans une cave avec les rats, après avoir laissé derrière lui Quimper pour la capitale, puis les bas-fonds de la Seine et Lucas qui l’avait pris sous sa protection, pour la Rive Gauche. Devenir lui, telle est son ambition. Et c’est après avoir connu les bordels de Paris qu’il aura un sursaut et s’introduira coûte que coûte de nouveau dans les salons mondains…

 

« Je n’ai jamais rien désiré. Je n’ai jamais eu le temps de désirer. Chacune de mes attentes est comblée avant même que je ne l’éprouve. Tu souhaitais connaître la noblesse ? La voici. La noblesse, c’est l’ennui et tant de fantômes naissent de l’ennui. Des envies, il faut m’en créer pour me sentir vivant. Mais sitôt consommées, elles m’ennuient à nouveau. De tout temps, c’est l’ennui qui me ronge, un profond, un sempiternel ennui me dévore comme une gangrène. Et déjà je m’ennuie de toi. » (p. 207)
 

Dans ce roman on passe facilement de la fange dans laquelle pourrissent peu à peu les gens du peuple au cercle plus convoité des nobles et parvenus, sans que le sort d’aucun d’entre eux ne soit plus enviable. De peur de l’abîmer précocement dans les eaux de la Seine, le protagoniste du récit n’hésite pourtant pas à vendre son corps pour sortir de sa condition, et c’est de cet apprentissage, de cette abnégation de son propre corps, de cette éducation libertine dont il s’agit ici. Une violation, une souillure de ce corps dont hélas il ne se rétablira pas, le violentant, le meurtrissant, l’abîmant pour tenter d’en extraire tous les sacrifices auxquels il a consenti pour survivre puis pour accéder au gratin mondain, pour obtenir sa place parmi les nobles.
C’est un roman bien troublant que voilà, un premier roman d’un auteur de 26 ans seulement, le seul dans la sélection qui aurait pu suffire à réhabiliter le prix Goncourt qui, s’il suivait à la lettre le testament des deux frères, récompenserait la première œuvre d’un jeune auteur prometteur.

Du Parfum de Patrick Süskind, il en a l’odeur, les odeurs, celles nauséabondes du peuple comme les senteurs de la noblesse destinées à masquer leurs faiblesses, et celle des aisselles de ses multiples partenaires.

Un très bon roman (2 à 3 étoiles), époustouflant par sa maîtrise du verbe, de la progression, de l’analyse des sentiments et surtout des sensations, un jeune auteur à suivre, mais qui, à coup sûr, n’aura pas le prix Goncourt des lycéens, son sujet en ayant choqué plus d’un.

 

Beaucoup aimé, vraiment

Ici le blog de Jean-Baptiste Del Amo.

DEL AMO, Jean-Baptiste. – Une éducation libertine. – Gallimard, 2008. –  434 p.. – ISBN 978-2-07-011984-4 : 19 €.
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et Ce que la blogosphère en a pensé :

Aurore : « Véritable plongée dans un XVIIIe siècle plein de bruits et d’odeurs, ce premier roman de Jean-Baptiste Del Amo, sur la liste du Goncourt au premier coup d’essai, nous surprend par sa richesse et ses descriptions d’un Paris de luxure, de crasse et de violence. »

Flora : « Et même si sa lecture est plutôt aisée, j’avoue que j’ai eu du mal à finir ce texte plutôt dense mais ô combien riche, d’idées et d’odeurs. (…) Finalement, j’ai avancé dans ma lecture par curiosité de connaître le destin de Gaspard, d’abord ouvrier misérable, employé d’un perruquier à la faveur du hasard, prostitué et finalement… »

Isil : « Une éducation libertine est un roman que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire donc, qui pourtant me laissera une impression, forte certes, mais assez imprécise, impression plus due à l’ambiance qu’à l’intrigue au final peu développée. Del Amo est pourtant un jeune écrivain à suivre. »

In Cold Blog : « De l’ascension à la déchéance, le parcours de Gaspard, arriviste amoral pour le moins antipathique, est captivant de bout en bout. La galerie de personnages secondaires participe également à faire d’Une éducation libertine un premier roman remarquable, du généreux Lucas au médiocre Billod, en passant par Emma, prostituée au grand cœur, le pathétique baron de Raynaud ou la clairvoyante Adeline d’Annovres… sans oublier, Paris, personnage capital(e) à part entière. « 

Kalistina : « J’ai eu la sensation de lire avec ce roman ce qui pourrait bien être un classique de demain. Un chef d’œuvre à mon sens. »

Karine : « Je reconnais que la plume est soignée, originale et qu’elle m’aurait beaucoup plu si elle ne m’avait pas levé le cœur à toutes les 10 lignes. Un roman intéressant, dont j’ai apprécié la finale, tout particulièrement, mais auquel j’ai quand même trouvé quelques longueurs. Pour les lecteurs au cœur bien accroché. »

Lau : « J’ai aimé voyager dans les profondeurs de Paris et de l’âme. Roman très fort qui ne laisse pas indemne. Roman qui dérange mais qu’on ne peut qu’admirer. »

Laurent : « Il est vrai que le sujet n’est pas neuf, mais la griffe de l’auteur est bien là, avec son style et son monde. »

Liliba : « Un livre à lire, qui ne peut je crois laisser indifférent, et qui me semble être une très belle description de la vie de cette époque. »

Lou : « J’attendais peut-être un peu trop de ce roman mais Jean-Baptiste Del Amo est sans aucun doute un écrivain prometteur que je serais curieuse de relire un jour. Et, malgré mes réserves, Une éducation libertine est un bon roman, voire plus encore. »

Mazel : « Roman d’apprentissage, Une éducation libertine retrace l’ascension et la chute d’un homme asservi par la chair. »

Nanne : « Nul lecteur ne pourra s’empêcher de faire le rapprochement avec « Le ventre de Paris ». A la différence que les halles ne sont pas la toile de fond de ce roman intense, touffu, fouillé parfois jusqu’à l’overdose, mais plutôt les bordels de bas étage, la fange, la lie de la société du 18e siècle. »

Pascal : « Que dire de cet ouvrage, si ce n’est qu’au delà de toutes ces descriptions morbides et répugnantes, on ne peut plus lâcher ce roman tant le style y est éclatant et la narration captivante ? Une fois ouvert ce livre, impossible de se détacher de Gaspard et de ne pas suivre son parcours au sein de cette grouillante fourmilière parisienne dans le but de s’arracher à ce magma d’immondices qui l’étouffe. »

Pierre Maury : « L’éducation est ici celle, et uniquement celle, de l’argent et du pouvoir – pouvoir illusoire en un temps où le pays vacille sur ses bases. Les philosophes mettent en doute bien des certitudes. La Révolution n’est plus très loin. En attendant, Paris pouilleux danse une funèbre farandole, emporté dans un délire comparable au fleuve malsain qui infecte plus qu’il nettoie. »

Plaisirsacultiver : « Une éducation libertine est une extraordinaire fresque sur un jeune arriviste nauséabond dans un Paris proche de Sodome et Gomorrhe. »

Voyelle et Consonne : « Pour son premier roman, Jean-Baptiste Del Amo marche dans des sentiers balisés – le roman d’initiation dans un cadre historique – mais il parvient dès les premières pages à imposer une écriture sensuelle, très travaillée et néanmoins prenante. »

Yspaddaden : « En ignorant les tentations de l’autofiction auxquelles cèdent bien des premiers romans, Del Amo signe la victoire du romanesque le plus flamboyant sur le nombrilisme germanopratin. Et réjouissons-nous : il n’a que vingt-six ans ! »

Agostino d’Alberto Moravia

01.08
2008

1944

Traduit par Marie Canavaggia

Agostino, âgé de treize ans, coule un bonheur innocent sur la plage aux côtés de sa mère, dont il est si fier. Un jour pourtant survient un jeune homme aux avances duquel, à la grande surprise de son fils jaloux, elle répond et, de mère, se métamorphose sous ses yeux en une femme, sensuelle. Oublié, délaissé, Agostino cherche à s’intégrer dans un groupe de jeunes garçons issus du milieu populaire, qui vont lui ouvrir les yeux sur sa différence sociale, la violence et surtout la sexualité. Bouleversé, Agostino ne peut plus considérer sa mère avec sa naïveté candide de jadis : pas encore un homme mais plus tout à fait un enfant, il a hâte de quitter cet âge difficile où la réalité se fait jour.

« Ce qui l’offensait le plus n’était pas tellement le fait de s’être vu préférer le jeune homme, mais bien l’empressement joyeux d’un genre particulier que sa mère avait mis à accepter cette invitation. C’était comme s’il y avait eu préméditation, comme si elle avait depuis longtemps décidé en elle-même de ne pas laisser échapper pareille occasion, de s’en saisir sans hésitation le cas échéant, comme si pendant toutes leurs promenades ensemble elle s’était ennuyée, n’était allée avec lui que faute d’une compagnie meilleure. » (p. 40)

Très beau texte poétique que ce court roman d’apprentissage, où son jeune héros est tourmenté par sa vision nouvelle de sa mère, non plus immaculée mais chargée d’une forte tension érotique. S’inspirant de Marx pour dénoncer la différence de classes, Alberto Moravia se nourrit du complexe d’Oedipe analysé par Freud pour penser la relation de cet adolescent avec sa mère.

A lire, impérativement, en particulier en été, sur la plage, comme nos héros. C’est donc le moment !

Un diamant brut *de Yvette Szczupak-Thomas (2008)

13.06
2008
Un diamant brut : Vézelay – Paris 1938-1950

Ses parents morts, Yvette Thomas reste chez maman Blanche, en Bourgogne, qui la traite comme sa fille et s’émerveille de son intelligence des choses. Mais l’Assistance Publique retire Yvette de ce foyer chaleureux pour la placer dans une famille d’accueil, chez des gens méchants qui la traitent comme une esclave et où elle régresse insensiblement. Mais voilà que les Zervos, éditeurs et mécènes, appartenant à l’intelligentsia parisienne, découvrent la beauté, l’intelligence et les talents de cette petite et décident de l’adopter. Commence alors son immersion dans un autre monde à Saint-Germain-des-Prés, fréquenté par des artistes comme Pablo Picasso, son professeur de dessin et ami, Paul Eluard ou René Char, un monde fascinant mais aux desseins troubles…

Nul doute que les références constantes à des artistes célèbres, à qui elle redonne couleur humaine, sont pour beaucoup dans l’intérêt éprouvé à la lecture de cette autobiographie, bien écrite au demeurant, prenant la suite au souffle tragique d’une enfance malheureuse et à la dénonciation du sort des enfants placés en Assistance Publique, utilisés à des fins diverses, utilitaires d’abord, puis en guise de faire-valoir et d’objet sexuel.

SZCZUPAK-THOMAS, Yvette. – Un diamant brut : Vézelay-Paris 1938-1950. – Métailié, 2008. – 438 p.. – ISBN : 978-2-86424-654-1 : 20 €.

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Appel du pied de Risa Wataya

13.04
2008

cop. Picquier

 

Titre original :  Keritai senaka (Japon, 2003)

Traduit et publié en France en 2005

 

Depuis son entrée au lycée, Hasegawa regarde sa meilleure amie, Kinuyo, s’éloigner d’elle pour se fondre dans un autre groupe, sans un mouvement pour la rejoindre et feindre leur bonne humeur. Elle se retrouve ainsi confinée à l’intérieur de cette solitude qu’elle a tissée autour d’elle, comme un cocon qui la protègerait des autres et du monde extérieur. Dans sa classe, il y a pourtant encore plus solitaire qu’elle, un garçon, Ninagawa, qui s’intéresse brusquement à elle quand elle lui apprend avoir rencontré un jour un top model dont il est fan jusqu’à l’obsession…

Alors âgée de 19 ans, Wataya Risa est la plus jeune lauréate jamais couronnée du prix Akutagawa (le Goncourt japonais). Nul doute qu’elle se soit inspiré de sa propre adolescence pour imaginer ce journal d’une jeune fille tiraillée entre l’envie de sortir de cette solitude dans laquelle elle s’est elle-même murée et le refus de se livrer à la mascarade des groupes constitués. Son personnage va ainsi se sentir irrésistiblement attiré par l’autre « rebut » de la classe, encore plus replié sur lui-même qu’elle, partagée là encore entre le désir de le voir souffrir une bonne fois pour toutes en se sentant rejeté par ce mannequin vedette et celui de poser les lèvres sur les siennes, sans bien savoir qu’il s’agit là des premiers tourments de l’amour :

« Je veux que quelqu’un délie un à un tous les fils noirs qui sont pris dans mon coeur comme on détache un à un les cheveux pris dans un peigne, et les jette à la corbeille. » (p. 105)

Beaucoup aimé

Un petit roman d’apprentissage charmant, oscillant entre la lucidité acerbe jusqu’au malaise de l’adolescence et la sensibilité de cet âge innocent qui se découvre petit à petit.


WATAYA, Risa – Appel du pied / trad. du japonais par Patrick Honnoré. – Picquier, 2008. – 163 p.. – (Picquier poche). – ISBN 978-2-8097-0016-9 : 6 €.

Sous l’oeil de Krishna *de Sunny Singh (2008)

04.03
2008

Titre original :  With Krishna’s eyes (Inde, 2006)


« Comment expliquer que l’on puisse tomber amoureux d’un lieu ? Même pour une personne, l’amour perd tout son sens quand on essaie de le mettre en mots. Et l’amour pour une ville, pour un lieu est plus délicat, plus difficile à exprimer, impossible à expliquer. La première fois que j’ai vu la ville, c’était du côté ouest, sur une portion de l’autoroute parallèle à l’Hudson. Elle surgissait de l’eau, son reflet argenté brillait à la lumière du soleil. Telles les facettes de diamants, ses innombrables fenêtres attrapaient la lumière du soleil et luisaient du feu intérieur si indispensable à une gemme parfaite. Le fleuve luisait paisiblement tout autour, comme une grande douve gardant une précieuse forteresse. A l’une des extrémités, bijoux suprêmes, deux grandes tours s’élevaient dans le ciel. Comme un pays dans quelque histoire de magie, de dragons, de grands guerriers. Comme la couronne destinée au plus grand de tous les guerriers, au plus grand de tous les rois mythiques. » (p. 50)

Vous aurez sûrement deviné : c’est de New-York dont est tombée amoureuse Krishna, qui y est partie étudier le cinéma. Mais ici on méprise Bollywood, et ses professeurs n’ont que le cinéma réaliste à la bouche. Et puis survient le 11 septembre, et Krishna déchante rapidement : elle est plus que jamais une étrangère à la peau brune donc suspecte, que rejettent à présent les habitants traumatisés de cette ville amputée, à l’instar de son amant peu de temps auparavant, pourtant d’origine hindou, Natchek. De retour en Inde, elle découvre le présent que lui a laissé Dadiji, sa grand-mère chérie, qui est décédée pendant son séjour aux Etats-Unis : une caméra, et sa dernière volonté, celle de filmer une avocate, Damajanti, qui se prépare, à la mort de son mari atteint par le cancer, à se faire « sati », c’est-à-dire à s’immoler par le feu…

Voici un roman d’apprentissage singulier, où l’héroïne, attirée par les feux de l’Occident, va s’y consumer avant de rentrer retrouver les traditions et les principes ancestraux de l’Inde, qui peuvent sembler incompréhensibles et archaïques de l’extérieur, et de prendre la suite de la dynastie guerrière de sa famille. Difficile ainsi de comprendre les motivations de cette avocate moderne et indépendante à se faire « sati », ce que la justice lui interdit d’ailleurs : ce n’est pas par amour, dit-elle, alors par tradition ? Par honneur ? Ou parce qu’elle ne trouve tout simplement plus de raisons de continuer à vivre ? Le message de l’auteur est clair : malgré la mondialisation, l’uniformisation galopante des cultures, la généralisation des voyages à l’étranger, il subsiste en chaque pays une identité irréductible tissée de croyances, de coutumes et de relations sociales, ce qui en fait la richesse de l’humanité.
Nonobstant, il me semble que certaines d’entre elles, à l’aune d’un regard extérieur, doivent impérativement être remises en question, dès lors qu’elles enferment hommes et femmes dans un carcan ou dans un destin liberticides.

SINGH, Sunny. – Sous l’oeil de Krishna / trad. de l’anglais (Inde) par Nathalie Bourgeau. – Picquier, 2008. – 365 p.. – ISBN 978-2-8097-0003-9 : 22 €.
Service de presse

English ** de WANG Gang (2008)

21.02
2008

Titre original :  Ying ge li shi (Chine, 2004)

Je veux devenir un gentleman !

Il y avait sous Mao, dans les années 60-70, à Urumqi, aux confins de la Chine, aux abords des montagnes enneigées du Xinjiang, un jeune garçon, Liu Aï, « Aï » comme « Amour », qui regardait partir avec tristesse Hajitaï, une jeune femme blonde d’une grande beauté. En effet, leur professeur d’ouïghour vient d’être remplacée par un Shangaïen, parfumé et distingué, Wang Yajun, pour leur enseigner l’anglais. Aussitôt nouveau professeur a un ascendant sur Liu Aï, déçu par ses parents, deux intellectuels « rééduqués », qui trouve en lui un modèle.

« Je ne veux aucun traitement de faveur. La seule chose que je désire c’est qu’on me laisse travailler.«  (p. 135)

Mais c’est au tour de sa voisine d’être fascinée par cet homme élégant, toujours bien mis, et par son gros dictionnaire bleu sous le bras. Aussi commence-t-elle à laisser courir des rumeurs dangereuses sur le compte de ce nouvel ami de Liu Aï quand elle s’aperçoit que Wang Yajun en aime désespérément une autre : Hajitaï.

« La mère de Huang Xusheng a une drôle d’expression quand elle pleure. On dirait qu’elle rit. Et plus elle a de chagrin, plus elle semble rire de bon coeur. » (p. 169) De la même manière, les habitants de cette ville, faute de divertissements, se montrent particulièrement joyeux lorsqu’advient un événement tragique, tel qu’un suicide ou un jour d’exécution.

Se déroulant en pleine Révolution culturelle (ce que, même actuellement, l’auteur s’est gardé d’annoncer à sa sortie en Chine), ce roman d’apprentissage habilement mené est celui d’une génération, celle de Wang Gang, qui porte un regard lucide sur cette période de peurs et d’oppressions. Drôle, cruel et sensible, ce roman mêle les anecdotes les plus cocasses, les fameux coups de pied au train de son ami Li L’Ordure par exemple, et les plus surprenantes. Amitié avec un adulte, morts, emprisonnements, infidélités conjugales, voyeurisme et premier acte sexuel marquent ainsi le passage de ce garçon à l’adolescence. Gageons que vous aussi vous passerez un bon moment avec ce garçon apprenti-gentleman, qui paraît parfois bien lent à comprendre, comparé à sa voisine, qui, comme toutes les fillettes, pures et fraîches, sent selon lui « le pipi de chien » !

WANG, Gang. – English / trad. du chinois par Pascale Wei-Guinot et Emmanuelle Péchenart. – Picquier, 2008. – 462 p.. – ISBN 978-2-87730-998-1 : 22 €.
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