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La place ** d’Annie Ernaux (1984)

28.08
2010

Deux mois après sa réussite au CAPES de lettres modernes, son père meurt, à l’âge de soixante-sept ans. Il faut à la narratrice écrire, expliquer cette distance qui s’est inscrite entre son père et elle, non désirée mais inéluctable, celle entre un esprit éveillé par des études longues, et des gens simples, ses parents.

«Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou d’ « émouvant ». Je rassemblerai les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les faits marquants de sa vie, tous les signes objectifs d’une existence que j’ai aussi partagée. » (p. 24)

Raconter la vie de son père, c’est retranscrire toute une vie de labeur, un mariage, la perte d’une fille, la naissance d’une seconde, la tenue d’un commerce avec la hantise de la concurrence ; mais c’est aussi le faire revivre par le biais de ses paroles, de ses expressions courantes, en italique dans le texte, qui se révèlent être autant de façons de voir l’existence, des pensées toutes faites comme « personne pour leur faire du tort », « des gens pas fiers », « je n’ai pas quatre bras », ou encore « il ne faut pas péter plus haut qu’on l’a ». C’est transmettre aussi, par ce récit singulier, l’incapacité universelle pour la génération suivante de se faire comprendre de ses parents, de les voir évoluer, et réciproquement, pour eux de voir leurs enfants prendre du recul vis-à-vis d’eux, parfois même d’en avoir honte.

Sobre, ce court récit se révèle être un portrait sensible d’un de ces hommes qui ont toujours vécu chichement, sans envier la situation des autres, doublé d’une analyse fine des relations forcément peu fusionnelles avec une fille qui, instruite et cultivée, s’est élevée, elle, au-dessus de sa condition. Simple mais suffisant.

 

Prix Renaudot 1984

A lire aussi d’elle Les années ** à ***

ERNAUX, Annie. – La place. – Gallimard, 2009 . – 113 p.. – (Folio ; 1722). – ISBN 978-2-037722-0 : 4 euros.
Acheté le dimanche soir 8 août 2010 au café Plum, rue de Lengouzy 81440 Lautrec.

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Entendez-vous dans les montagnes ** à *** de Maïssa Bey (2002)

24.07
2010

Dans le compartiment d’un train français, la narratrice, une Algérienne, est rejointe par un vieil homme aux cheveux blancs et aux yeux clairs, puis par une jeune fille blonde et lisse, sûre d’elle, Marie. Partagée entre son envie de terminer Le Liseur de Schlink pendant le trajet et la résurgence de souvenirs datant de 1957, à l’époque où son père instituteur mourut torturé par l’Armée française, cette intrusion l’ennuie. Le vieil homme, Jean, entame une conversation qu’elle n’a pas envie de poursuivre, par quelques banalités, un compliment sur son beau pays. Il lui avoue alors qu’il y a passé dix-huit mois, qu’il était appelé. Aussitôt Marie intervient. Son grand-père est pied-noir : il lui a souvent parlé de l’Algérie, mais celle d’avant les « incidents ». Piquée par la curiosité, elle les pousse à lui dévoiler ce qui se cache derrière ce silence obstiné…

« - Personne n’est sorti indemne de cette guerre ! Personne ! Vous entendez !

L’exclamation résonne comme le bruit d’une porte qui claque. Il a brusquement haussé le ton, comme s’il voulait la convaincre, la faire taire peut-être. Mais est-ce vraiment là le seul objet de sa colère ? » (p. 70-71)

Ce huis-clos arrangé autour d’une fille de fellaga, d’un ancien combattant d’Algérie et d’une petite-fille de pieds-noirs, a certes quelque chose de factice, d’autant plus invraisemblable, quand on saisit la nature de l’étrange confrontation entre cette femme et ce vieillard, cette fille de victime et son bourreau. Maïssa Bey elle-même s’en amuse, ironise sur le fait qu’il ne manque plus que la présence d’un harki, pour que le tableau soit complet. Mais la limpidité de son écriture doublée par la concentration de l’effet portée par la brièveté du récit l’emporte sur l’abus de ces coïncidences. Car ce huis-clos vibre et résonne entre ce dont les deux protagonistes se souviennent, ce qu’ils évoquent à demi mot et tout ce qu’ils taisent.

Dans cette confrontation, la réalité s’avère pire que l’imaginaire de cette fillette à qui on a enlevé et torturé le père. C’est d’ailleurs en cela que réside le thème principal de ce court roman : les bourreaux d’une guerre ne sont pas des monstres, ils ressemblent à tout le monde, ils sont des fils, des frères, des maris, des pères aussi, ils vivent et agissent comme leurs victimes, et ce n’est qu’en obéissant aux ordres comme tous leurs confrères enrôlés dans la même galère, au nom d’un territoire, d’une patrie, d’une religion, qu’ils se révèlent capables du pire, en se persuadant d’être du bon côté, voire en obéissant aux ordres, tout simplement.

Or la guerre d’Algérie n’a pas compté de héros dans le camp français. Cette guerre qui ne voulait pas dire son nom, qui cherchait à enrayer la rébellion des habitants de ce pays exploité, voulant s’extraire de leur misère et du joug de l’Etat français, n’a compté que des vaincus, contrairement aux deux autres guerres. Elle a transformé des hommes en tortionnaires ou les a rendus complices par leur silence nourri par la honte.

Il est temps de parler, nous invite ce beau texte, il est temps de dénoncer pour ne plus jamais recommencer.

BEY, Maïssa. – Entendez-vous dans les montagnes. – éditions de l’aube, 2010. – 83 p. : ill. n.b.. – ISBN 978-2-8159-0027-0 : 6,20 euros.
Acheté fin juin 2010 à la librairie « Les Temps modernes » d’Orléans.

Rester vivante * de Catherine Leblanc (2010)

09.05
2010

« JE SUIS LAIDE. C’est sans rémission. J’ai essayé d’arranger les choses mais le maquillage faisait ressortir la vanité de ma tentative. Je suis maigre, j’ai perdu l’espoir d’avoir un jour des seins. Quand je ris, c’est rare, personne n’entend le moindre son. C’est un rire silencieux, retenu, amputé. Je passe inaperçue. J’aime l’ombre et l’esquive. Je déteste qu’on me remarque. Mon cœur est plein de verre pilé. J’évite les autres. Je survis dans la solitude, sans miroir, regard, sourire, remarque qui me renverrait à mes incapacités. » (incipit, p. 9)

Chez elle, Jo ne supporte plus ses parents, médiocres, désunis. Au lycée, elle existe à peine aux yeux des autres, si ce n’est ceux de Laurence, son amie, et de d’Amina, qui l’invite à passer une soirée chez elle avec des amis. Alors quand, sur place, elle rencontre un garçon qui s’intéresse à elle, elle fond et décide de franchir la frontière. Bien lui en prend : pour cette première fois, Ganji se révèle respectueux, délicat et sensuel…

Un roman d’apprentissage bien écrit, au travers duquel l’héroïne se réconcilie avec son corps et avec son rapport aux autres et au monde grâce à cet intérêt de l’autre, à ce passage à l’acte qui la rend femme.

LEBLANC, Catherine. – Rester vivante. – réédition. – Actes Sud junior, 2010. – 108 p.. – (Romans ado). – ISBN 978-2-7427-9117-0 : 10 euros.


Le mariage en papier * de Stéphanie Duvivier

14.04
2010

Depuis que son père et Christine sont partis à la Réunion, Lise, étudiante, n’arrive plus, même avec son petit boulot de serveuse, à joindre les deux bouts. Elle décide alors de faire un mariage blanc. C’est sur Salim, un jeune Marocain, qu’elle arrête son choix, un choix judicieux jusqu’à ce qu’il lui impose l’installation dans leur salon, durant toute sa convalescence, de sa grand-mère, Moui Lalla, qui ne parle qu’arabe, venue se faire opérer en France…

« Insidieusement, je cherche à savoir combien de temps elle compte rester dans l’appartement après son séjour à l’hôpital. Salim m’annonce que le chirurgien lui a dit qu’elle ne pourrait peut-être plus jamais prendre l’avion.
Drame ! J’imagine déjà l’ambiance maison de retraite pour mamie grabataire dans mon appartement avec son lot d’infirmières, de silence et de précautions. » (p. 35-36)

Ce court roman, issu d’un court-métrage avec Cécile de France, évoque certes les difficultés d’une immigration légale, notamment au cours des séances de témoignages de prétendants étrangers au mariage blanc. Mais il aborde surtout le thème de l’amour familial, de l’attachement et de la tendresse entre deux générations que pourtant tout sépare, et l’âge, et la barrière de la langue et de la culture. Touchant.

DUVIVER, Stéphanie. – Le mariage en papier. – Actes Sud junior, 2010. – 77 p. + 1 DVD : 28 min.. – (Ciné-roman). – ISBN 978-2-7427-7972-7 : 13, 90 €.

Le DVD du court-métrage est offert avec ce livre. Il ne peut être vendu séparément.

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Blog ** de Jean-Philippe Blondel (2010)

07.04
2010

Rideau. Pas un mot à son père, c’est décidé, jusqu’à sa majorité. Ce qu’il a fait, cela s’apparente purement et simplement à un « viol virtuel » ! Car son père a osé lire tout son blog, tout ce qu’il a pu vivre ces dernières années et qu’il a fait partager à ses amis du lycée. Pour tenter d’enterrer la hache de guerre, Philippe, son père, dépose un carton tout poussiéreux à la porte de sa chambre. Quand l’adolescent, encore révolté et furieux, se décide à l’ouvrir, il y découvre entre autres son journal intime de lycéen, et surtout un drame qu’il a toujours caché à ses deux enfants…

« C’est pour ça que je veux du monde, plein de monde, des visages, des mains, des paroles, de la chaleur humaine – et en même temps, je voudrais me détacher, rencontrer de nouveaux amis, un nouvel amour, prendre un nouveau départ. Quand j’ai arrêté d’écrire, je me suis dit que la fiction, c’était peut-être ma façon de réduire la souffrance. De la maîtriser. Et surtout, de n’être jamais seul. » (p. 62-63)

Collant parfaitement aux problèmes actuels de dévoilement par les adolescents de leur vie privée sur Internet, sans se rendre compte des conséquences fâcheuses que cela peut engendrer, cette histoire dresse le parallèle entre deux modes d’écriture intime, celle restée secrète du père, et celle davantage mise en scène du fils. Au-delà, il s’agit avant tout des rapports délicats entre un père et un fils, passablement conflictuels, le second ignorant tout du premier, et en particulier sa propre adolescence, et voulant s’en démarquer. Un excellent roman-jeunesse.

BLONDEL, Jean-Philippe. – Blog. – Actes Sud junior, 2010. -  114 p.. – (Romans ado). – ISBN 978-2-7427-8936-8 : 10 euros.
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La porte des enfers * de Laurent Gaudé (2008)

27.12
2008

A Naples, une balle perdue tue un petit garçon de 6 ans que son père emmenait à l’école. La mère, anéantie, pose à son époux un ultimatum : soit il ramène leur fils des enfers, soit il le venge en tuant le malfrat qui a tiré. Ce dernier échoue à tuer cet homme, que son fils, bien des années plus tard, revenu grâce au sacrifice de son père d’entre les morts par une porte des enfers, va punir de la plus atroce des manières…

Déçue, oui, par ce dernier roman de Laurent Gaudé, dont j’avais beaucoup apprécié les romans précédents, prix Goncourt des Lycéens pour La Mort du roi Tsongor (2002) et prix Goncourt pour Le Soleil des Scorta (2004). Contrairement à ces derniers, je n’ai pas été emportée par la force de son verbe et par le souffle épique de son récit. L’histoire est tragique, certes, son cortège de personnages aussi, mais l’émotion ne sourd pas. Rien à faire. Trop de mélo ? Le message de Laurent Gaudé passe bien pourtant : les vivants ne doivent pas oublier leurs morts, sous peine de les faire mourir une seconde fois. C’est en effet un appel à un véritable devoir de mémoire que lance l’auteur, le souvenir des morts marquant nos habitudes, nos choix, mais aussi indubitablement nos vies, qui s’y habituent lentement pour mieux s’acheminer vers leur fin.

« C’est la règle du pays des morts, continua Mazerotti. Les ombres auxquelles on pense encore dans le monde des vivants, celles dont on honore la mémoire et sur lesquelles on pleure, sont lumineuses. Elles avancent vers le néant imperceptiblement. Les autres, les morts oubliés, se ternissent et glissent à toute allure vers le centre de la spirale. » (p. 195)

Actes Sud, 2008. – 266 p.. – ISBN 978-2-7427-7704-4 : 19,50 euros.

Un brillant avenir ** de Catherine Cusset (2008)

08.10
2008
GONCOURT des LYCEENS 2008

Le soir où Helen, agacée par les allées et venues de son mari devenu sénile aux toilettes qui l’empêchent de dormir, décide de faire chambre à part, elle retrouve Jacob  asphyxié, la tête enveloppée d’un sac plastique. A quoi peut bien rimer sa vie désormais, sans lui qu’elle a épousé en Roumanie contre la volonté de ses parents adoptifs, lesquels avaient offert les meilleures études à leur fille pour qu’elle réussisse sa vie, pas pour qu’elle se marie à un juif et parte en Israël ?! Certes, il lui reste son fils adoré, Alexandru, qui a fait Harvard, promis à un avenir brillant, à sa petite-fille et à sa belle-fille française. Mais leurs relations n’ont pas toujours été roses…
Unanimement salué par la critique et par la blogosphère, ce roman promettait une lecture enthousiaste. Or, si ses qualités sont réelles, il n’a pourtant pas comblé l’attente que j’en avais : ce n’est ni un roman inoubliable, ni le roman de l’année, ni un roman délicieusement surprenant ; c’est juste un bon roman, ce qui n’est déjà pas si mal, évidemment, sans aucun effet de style, traitant simplement, avec finesse et intelligence, les rapports inter-générationnels et plus précisément aussi ceux entre une mère et sa belle-fille. La déconstruction chronologique du destin de chacune d’entre elles permet de mieux faire résonner cet écho entre elles, extrêmement touchant et parfois révoltant. Il permet aussi de mieux appréhender le poids des attentes d’une mère ou d’un père vis-à-vis de son enfant, ce rêve pour lui d’un brillant avenir, en témoigne le parcours de la combattante née que fut l’Elena roumaine devenue Helen aux Etats-Unis, comme devrait l’être celui de son fils…

Un roman émouvant qui avait donc du potentiel… pour recevoir le  prix Goncourt des lycéens.

« Assise près du téléphone raccroché dans le bureau de son père, tandis que son regard erre par la fenêtre sur l’horizon de collines et de petits immeubles de la banlieue ouest de Paris, Marie se voit soudain du point de vue d’Helen : elle est cette femme qui passe ses étés sur les plages sauvages de Bretagne et danse le rock avec des étudiants en médecine dans le sud-est de la France pendant que son mari sue à New-York. Pour Helen, Marie aurait sans doute dû renoncer à ses vacances puisque Alex ne pouvait pas en prendre. L’idée ne lui en est même pas venue. Elle n’est pas capable d’un sacrifice. Alex ne le lui a pas demandé : il respecte trop la liberté d’autrui. Le résultat est là, sous ses yeux : elle va perdre l’homme qu’elle aime. » (p. 208-209)

CUSSET, Catherine. – Un brillant avenir. – Gallimard, 2008. –  369 p.. – ISBN 978-2-07-012198-4 : 21 €.

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