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La dernière fois où j’ai eu un corps de Christophe Fourvel

03.11
2017
cop. Natalie Lamotte / les éditions du chemin de fer

cop. Natalie Lamotte / les éditions du chemin de fer

« La dernière fois où j’ai eu un corps, c’était à Elbasan, sous le pont où l’oncle Sazan m’avait emmenée pêcher des écrevisses. » (incipit)

 La dernière fois où j’ai eu un corps est le récit d’une jeune Albanaise, d’abord violée par son oncle puis droguée et donnée à ses amis par son petit ami Marco, qui la vendra juste après, lui faisant passer les frontières en camion jusqu’aux trottoirs français. Jamais elle n’entre dans le détail scabreux, tout au plus elle mentionne cette fameuse nuit, dans cette chambre rouge garance, où elle a perdu le compte à partir du vingtième homme et où il semblerait que 79 lui soient passés sur le corps…

Ce monologue est terrible, terrible : « On n’apprend pas à empiler autant de mauvaises choses », dit-elle. Pour elle, c’est comme si elle était morte, son sexe le premier d’ailleurs. Seuls ses pieds aux ongles vernis, protégés par des cuissardes qu’elle ne quitte pas, survivent, dernier bastion de son intimité. Les bites, dans sa langue à elle, pas sa langue maternelle, sa « langue pourrie », sont des « charlatans », et le sourire de Saïda, c’est celui qu’elle offre systématiquement au client à la fin de son affaire. Christophe Fourvel nous livre là une poésie d’une noirceur sans fond, sans une étincelle d’espoir.

Laver les ombres de Jeanne Benameur

23.10
2011

 

cop. Actes Sud

« Laver les ombres, en photographie,  signifie « mettre en lumière un visage pour en faire le portrait. »"

Léa, âgée de trente-huit ans, travaille à corps perdu, car elle a fait de sa passion son métier : elle est danseuse et chorégraphe. Il y a pourtant deux ombres dans sa vie : jamais encore elle n’a pu construire de relation amoureuse, et pourtant elle l’aime Bruno, son artiste qui ne rêve que de la peindre, mais elle ne parvient pas à s’abandonner à l’amour ; et puis, il y a la place vide au premier rang laissée par sa mère qui pas une fois n’est venue assister à l’un de ses spectacles. Aurait-elle besoin de l’amour de sa mère pour prendre confiance en son propre amour ? D’ailleurs, Léa a installé le corps de sa mère dans sa dernière création, sa vieillesse, et aussi sa mort. Alors quand au téléphone sa mère lui souffle qu’elle a des choses importantes à lui dire, Léa part aussitôt la rejoindre en pleine tempête…

« A la fenêtre, elle regarde les passants qui se hâtent. On marche toujours plus vite quand il pleut. C’est drôle, pense-t-elle, le front appuyé à la vitre, on s’immerge dans la mer facilement et on fait tout pour éviter juste quelques gouttes du ciel. Pourtant c’est bien toujours notre peau, la même, qui reçoit l’eau. En ville, est-ce qu’on fuit la pluie parce que tout le corps n’y est pas ? La sensation de l’eau glissant dans le cou suffit à glacer tout le reste. Il n’y a qu’à regarder les nuques rentrées dans les épaules de ceux qui se hâtent sur les trottoirs. » (p. 17)

Le drame sourd lentement mais sûrement dans l’alternance des récits de Léa, parfois de Bruno, et surtout de Romilda, sa mère, en 1941 et 1942, s’échappant avec son premier amour, le Français aux mots doux, de derrière le comptoir du bar familial napolitain pour se retrouver à travailler pour lui, deux ans de suite, dans une maison close. Jeanne Benameur nous fait sentir toute la difficulté pour cette mère de faire à sa fille cette horrible confidence, toujours retardée par la peur d’être repoussée ensuite, elle, l’ancienne prostituée, alors qu’au contraire cet aveu est d’autant plus atroce pour sa fille qu’elle ne pourra dorénavant plus garder une seule belle image de son père mort : ce père haï à présent est doublement mort pour elle. Et encore sa mère ne lui -t-elle pas tout dit… La lumière est ainsi faite sur la véritable nature de son père, quoique… Faut-il vraiment laver toutes les ombres ? Le personnage de la mère semble penser que non.

Un très beau texte écrit comme seule une femme peut écrire, semble-t-il, proche de la thématique et du style de Claude Pujade-Renaud. Comme seule une femme peut décrire un corps en mouvement, un être à l’écoute du monde, à l’écoute de son corps, à l’écoute du silence, du non-dit et de l’indicible. Poignant.

Laver les ombres. - Arles  : Actes Sud, 2008.- 158 p. : couv. ill. en coul.  ; 19 cm. –  ISBN 978-2-7427-7701-3 : 15 €.