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Tableau de Paris sous la Commune de Villiers de l’Isle-Adam

17.05
2013

tablodeparisvia« Ainsi l’esclave, marqué au front du signe de l’exil, des pontons, de l’échafaud et des colonies lointaines, l’esclave-peuple a déclaré son droit à la vie et au soleil. » (p. 54)

Qui aurait pu croire qu’Auguste Villiers de l’Isle-Adam, aristocrate catholique, aurait pu s’intéresser d’aussi près à la Commune et même prendre parti pour ces gens du peuple paralnt de liberté et de fraternité comme d’une « religion nouvelle » ? On a pourtant toutes les raisons de penser que ce texte, qui n’a jamais été signé de son nom, est bien de lui, d’où son insertion dans ses œuvres en Pléïade, malgré de nombreuse réserves. A cette lecture, on se surprend à penser que l’auteur du fascinant L’Eve future et des remarquables Contes cruels, n’était à coup sûr catholique que par convenance sociale, et qu’il aurait volontiers troqué sa condition d’aristocrate désargenté pour pouvoir lui aussi ressentir toute l’exaltation d’une révolution en marche. Ce texte poétique montre combien il comprenait les Communards et partageait leur rêve d’une nation meilleure et plus juste. Hélas comment cela se termina, et Auguste Villiers de l’Isle-Adam s’empressa de retourner sa veste pour garder la vie sauve. Il n’empêche : cet épisode biographique contribue à le faire encore monter dans mon estime.

 

 

VILLIERS DE L’ISLE-ADAM, Auguste. – Tableau de Paris sous la commune. – Sao Maï, 2011. – 103 p.. – EAN13 9782953117615

Acheté à la librairie indépendante Terra Nova de Toulouse. 

 

 

Art et pouvoir de 1848 à nos jours

16.03
2012

 

cop. Scéren

Réalisé à destination essentiellement des enseignants d’histoire des arts et de leurs élèves en classe de terminale, cet ouvrage cherche à retracer chronologiquement de quelle manière les différents régimes politiques ont pesé ou soutenu les arts, notamment en France, depuis 1848, mais aussi dans les régimes totalitaires des années 30 et 50, et aux Etats-Unis du temps de la guerre froide.

Dans son introduction, Philippe Poirrier remarque que si l’évolution tend vers une plus grande autonomie de l’artiste vis-à-vis des pouvoirs en place, la nature de leurs relations ne relève plus des mêmes logiques. La marchandisation de la culture s’accélère dans le dernier tiers du 20e siècle, réduisant à néant l’autonomie des arts et des artistes par rapport au marché.

On assiste à la fin du 19e siècle au déclin du système académique et à la multiplication des salons. Apparaissent les musées, lieux propices à l’éducation du regard de tous les citoyens. Un concours fut lancé auprès des artistes pour représenter la figure symbolique de la République (puisqu’il n’y avait plus de Roi), et c’est de là que nous vient cette femme vêtue à l’antique représentant la devise républicaine. Sous Napoléon III, grand amateur d’art, Hausmann, nommé préfet en juin 1853, relia Le Louvre aux Tuileries, fit construire la bibliothèque de Richelieu, les Halles (détruites sous Jacques Chirac) et l’opéra Garnier (1862-1875), où le groupe de La Danse de Jean-Baptiste Carpeaux fit scandale en 1869, en raison de sa composition et de son sujet : une ronde de femmes nues tournoyant autour du génie de la danse. Il inspirera les théâtres du monde entier. Il crée les Bois de Boulogne et de Vincennes.

Sous la Commune, en 1871, apparaît une Fédération des artistes par eux-mêmes, dégagée de toute tutelle de l’Etat.

La IIIe République, où règnent le théâtre et l’opéra, est surtout atteinte de statuomanie : la statue revêt une fonction pédagogique, souvent sous la forme d’hommage à des hommes politiques ou à des militaires (avant 1914) puis sous l’aspect de mémoriaux (1914-1918).

Les peintres en particulier, en temps de guerre, versent dans l’accusation des ennemis et la glorification des leurs, puis, quand la grande guerre s’enlise, dépeignent des spectacles de désolation.

Souvent, on a pu observer sous les régimes totalitaires des édifices de taille monumentale, à la forme inspirée par le passé gréco-romain. D’ailleurs, sous Hitler, l’art moderne sera dit « dégénéré » et condamné.

Sous Vichy, de même, l’art « dégénéré » sera interdit au profit de l’art antique. La scène culturelle est sous contrôle. Cela n’empêche pas Picasso, immigré espagnol, de produire autant qu’entre deux guerres. Néanmoins on assiste aux censures antisémites, à la fermeture des nombreuses galeries d’art juives. La musique de jazz elle commence à avoir du succès.

Le réalisme socialiste en France est une doctrine esthétique venue d’URSS, exportée par le mouvement communiste international, et évoquée dès 1932 dans l’Humanité par Jean Fréville. Parmi les écrivains prolétariens, on peut nommer Henry Poulaille (Les damnés de la terre), Henri Barbusse (Le Feu), et les surréalistes. A la tête du réalisme socialiste en 1934 se trouve Louis Aragon, qui anime des débats avec Jean Lurçat, Fernand Léger (pour le « nouveau réalisme »), Marcel Gromaire et Le Corbusier. En 1947 et 1948 prolifèrent revues de combat et maisons d’édition communistes. Fougeron peint les Parisiennes au marché. Aussi le réalisme socialiste s’exprime-t-il en littérature et en peinture, mais peu au cinéma et au théâtre.

A l’opposé, le cinéma hollywoodien séduit les Européens. Intellectuels et artistes sont invités à voyager aux États-Unis. C’est là qu’éclate l’expressionisme abstrait : Pollock (action painting qui incarne l’individualisme, la liberté), Rothko, Gorky. Mais c’est aussi à cette époque que le maccarthysme (1947-1954) dresse sa fameuse liste noire.

L’art urbain dans  les villes nouvelles
Conçues au milieu des années 60, les villes nouvelles françaises ont dès le départ cherché à renouer le dialogue entre l’art et la ville. Ont été ainsi créés 9 musées de plein air, peuplés d’œuvres des sculpteurs comme Marta Pan (Saint-Quentin-en-Yvelines, Evry, Rouen, Brest, La Courneuve, réalisations japonaises), Piotr Kowalski, Dani Karavan (La Défense, Cologne), Nissim Merkado. Mais L’Axe majeur à Cergy-Pontoise de Dani Karavan est resté longtemps inachevé malgré les protestations de son artiste car le maire avait privilégié le logement social.

Le Ministère des Affaires culturelles est créé en juillet 1959, sous la Ve République. De Gaulle charge Malraux de ce ministère, dont les objectifs vont être de « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France au plus grand nombre possible de Français, d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et de favoriser la création d’œuvres de l’art et de l’esprit qui l’enrichissent. » Malraux crée alors les maisons des jeunes et de la culture, commande le plafond de l’opéra à Marc Chagall, fait restaurer le château de Versailles et nettoyer les monuments parisiens. A partir des années 90, à la défense de l’ »exception culturelle » se substitue la « diversité culturelle », et beaucoup moins la démocratisation des pratiques culturelles. Le 20 octobre 2005 est signée la convention sur la diversité culturelle à l’UNESCO.

La politique publique du cinéma en France
De 1895 à 1929, l’État prélève en impôts 25% des recettes comme spectacle de curiosités, et non 5 ou 9 % comme art. Il censure d’abord pour bonnes mœurs, pour la sécurité des salles de projection qui se trouvent dans des cafés, puis avant diffusion, à partir des exécutions filmées à Béthune en 1909. De 1930 à 1948, la demande est faite à l’État de créer une organisation administrative et d’assurer un soutien financier. De 1948 à 1995, une loi d’aide à la production cinématographique crée un fonds de soutien pour redistribuer l’argent au secteur de la création. En 1954, François Truffaut, dans les Cahiers du cinéma, s’insurge contre ce système qui bénéficie à un cinéma populaire de mauvaise qualité. L’État confère en 1959 une valeur esthétique à la création, et crée une Avance sur recettes avant réalisation. En 1995, l’État encourage un cinéma de « prestige » qui s’inspire d’Hollywood : Cyrano de Bergerac, La Gloire de mon père, Tous les matins du monde, ou pédagogique Germinal, Van Gogh, La Reine Margot,… et plus seulement sur l’hexagone. On constate de plus en plus une concentration des images dans le domaine des industries culturelles : cinéma indépendant, éducation artistique, chronologie des médias.

La politique publique du théâtre en France du Front populaire à nos jours
Depuis le XVIIIe siècle, soit l’État soutenait le théâtre, soit il le censurait (jusqu’en 1945). Quatre grands théâtres sont régulièrement subventionnés par l’État : la Comédie française, l’Opéra, l’Opéra-comique, l’Odéon. Sous le Front populaire, un certain nombre de mesures sont prises : aide à la mise en scène de grands spectacles, augmentation de la subvention de l’Odéon, nomination de Bourdet à la Comédie française, subvention de certaines troupes par le biais de la radiodiffusion nationale et du théâtre d’essai, mise en œuvre d’une réforme du théâtre sur tout le territoire. Sous Vichy on assiste à une extension du secteur public, un renforcement de l’administration, un regroupement professionnel des directeurs de théâtres parisiens,… Après 1945, la licence d’entrepreneur du spectacle est créée, Odéon est désormais exploitée par la Comédie française, la direction du Festival d’Avignon est confiée à Jean Vilar, 5 Centres Dramatiques Nationaux sont créés, ainsi qu’une aide à la première pièce.  Sous la Ve République, Malraux augmente les subventions et le nombre de CDN en France, tandis que Lang élargit le théâtre aux arts du cirque et aux marionnettes, accordant une plus grosse enveloppe budgétaire au théâtre.

La commande publique – l’exemple des arts plastiques
Autrefois les arts plastiques étaient utilisés pour les commémorations, les propagandes et les décorations. Il faut attendre brièvement la Commune, puis le Front Populaire pour que se crée une association d’artistes modernes, Raoul Dufy et les Delaunay. L’État offre alors du travail à des artistes, et fait partager l’art contemporain au plus grand nombre. Il prévoit un arrêté dit du 1% pour chaque construction d’établissement scolaire. Malraux commande en 1964 le plafond de l’Opéra à Chagall. Lang, lui, le consacre au plaisir visuel : Christo emballe ainsi le Pont neuf en 1985.

La commande publique : l’exemple de la musique contemporaine
Depuis les années 70, environ 60 compositeurs bénéficient chaque année d’une commande. L’État, à l’aide de musiciens experts, attribue des commandes à des artistes « sérieux », mais qui ne leur suffisent ps pour vivre. Radio France leur offre aussi la possibilité de créer des pièces à la radio ou à la télévision. Sont créés en 1958 le GRM (Groupe de Recherches musicales) et en 1970 l’IRCAM de Pompidou. Depuis 1985, ces aides se heurtent à l’opposition de la droite qui considère que la musique relève de la sphère privée, et que l’État n’a pas à intervenir.

Les grands travaux présidentiels sous la V’ République
Sous la Ve République ont été réalisés les grands travaux présidentiels suivants : la Maison de la Radio (1963, De Gaulle), le Centre Georges Pompidou (1977, Pompidou), le Musée d’Orsay (1977), le Parc de la Villette, le Grand Louvre (1999), la Bibliothèque Nationale de France (Mitterrand), le Musée du quai Branly (Chirac), le Centre Georges Pompidou à Metz.

 

Ce livret ne manquera pas d’intéresser tous ceux qui comme moi s’intéressent aux arts et à la politique culturelle.


Art et pouvoir de 1848 à nos jours / sous la direction de Philippe Poirrier, coord. par V. de Montchalin. - Paris : CNDP, 2006. - 80 p.. – (Baccalauréat ; Histoire des arts). – EAN13 9782240025586 : 10,75 €.

La zone du dehors d’Alain Damasio

08.01
2012

 

cop. Folio

 

Professeur de philosophie au grand jour, Capt aime le soir à s’aventurer illégalement dans la Zone du Dehors, à l’extérieur des limites de la métropole climatisée Cerclon, satellite de Saturne. Mieux, il est dans les coulisses à la tête de la Volte, mouvement contestataire de [ré]voltés, laquelle dénonce à l’aide de « clameurs » une société de consommation basée sur l’avoir, une pseudo-démocratie ultra-policée pour protéger ses citoyens de tout conflit, et un système de notation et d’identification des citoyens résumant leur individualité à leur rang social. Arrivent les technogreffes qui, introduites dans le corps des citoyens, leur inoculent le plaisir voulu : un nouveau pas vers la perte consentie de la perception physique de la réalité et, à terme, de de la liberté individuelle, estiment les Voltés…

 

Premier roman de l’auteur, La Zone du dehors est un roman de science-fiction politique, qui, comme Fight Club, attaque la société de consommation en ceci qu’elle privilégie la possession d’objets aux sensations physiques,

« Un message publicitaire nie la vie parce qu’il dégrade les désirs en besoins. »

(p. 246)

et qui, contrairement à 1984, ne dénonce pas une dictature mais une démocratie, cent ans après, en 2084 :

«le summum du pouvoir : une aliénation optimum sous les apparences d’une liberté totale. »

(p. 368)

Qui plus est, sous couvert de raconter un futur possible en campant un intellectuel anarchiste influencé par les idées de Nietzsche, Foucault et Deleuze, Alain Damasio, fantasmé en Capt, dénonce nos démocraties présentes, aseptisées, érigées sous une fausse alternance. Malgré tout, il a la présence d’esprit de nuancer son discours d’anarchiste {ré}volutionnaire, en l’opposant dans un dialogue au point de vue censé de A, Président de la Clastre, et en en montrant les limites et les revers. Au final, il nous livre une démonstration éblouissante d’une pensée politique qui se cherche dans ses moyens d’éducation des non-initiés et dans ses mises en application inspirées des demi-succès confidentiels et des échecs des milieux libres du début du siècle :

« Ce qu’il y a d’extraordinaire chez tous les révolutionnaires que j’ai rencontrés, monsieur Capt, c’est que, comme vous, ils voient le peuple à leur image : bon, généreux, énergique… c’en est presque émouvant – peut-être faut-il voir dans cette chimère une manière de narcissisme, un égocentrisme qui vous est propre, je ne sais pas, ce serait à creuser. » (p. 369)

Beaucoup aimé

 

Un excellent roman d’anticipation politique.

 

Gallimard, 2010. – 650 p. – (Folio ; 350).

Cadeau d’Alexis.

 

La ferme des animaux de George Orwell (1945)

02.10
2011
cop. Gallimard

Animal farm

  • Un soir, à la ferme du Manoir, peu avant de mourir, le vieux Sage l’Ancien, le cochon Moïse, rassemble tous les animaux pour leur faire part d’un rêve qu’il a eu, les incite à se soulever contre Mr Jones, à devenir libres et heureux, et leur apprend un hymne révolutionnaire, Bêtes d’Angleterre, que tous reprennent en choeur, rêvant du Grand Soir promis… qui advient, mettant en fuite les fermiers et leurs ouvriers agricoles. Les animaux prennent alors possession des lieux, rebaptisent leur territoire la Ferme des animaux, et pourvoient à leurs propres besoins, conseillés dans un premier temps par les deux plus intelligents d’entre eux, les cochons Napoléon et Boule de neige, secondés par Brille-Babil, un goret habile orateur. Ces derniers, reconnus par les autres pour leur intelligence supérieure, imaginent un nouveau système social, l’Animalisme, dont ils écrivent noir sur blanc les sept principes sur un mur :
  • Tout deuxpattes est un ennemi.
  • Tout quatrepattes ou tout volatile est un ami.
  • Nul animal ne portera de vêtements.
  • Nul animal ne dormira dans un lit.
  • Nul animal ne boira d’alcool.
  • Nul animal ne tuera un autre animal.
  • Tous les animaux sont égaux.

Mais du jour où Napoléon décide de chasser son rival Boule de Neige qui commence à lui faire de l’ombre, à l’aide de chiots qu’il a élevés pour assoir son pouvoir, leur démocratie n’est plus qu’une illusion, entretenue par Brille-Babil qui fait régner la peur et la désinformation pour assoir la dictature des cochons, et les animaux finissent par travailler pis que des esclaves, sans jamais récolter les fruits de leur production… Seul l’âne Benjamin, sceptique depuis les premières heures, a compris depuis longtemps ce qu’il est advenu de ses confrères, notamment de son ami Malabar, le cheval, courageux en besogne mais trop crédule…

Ecrivain militant, George Orwell entendait que sa plume devienne un acte politique. Sous les couverts d’une fable cruelle mettant en scène une révolution d’animaux dans le huis clos d’une ferme, tournant à l’échec avec la prise de pouvoir des cochons manipulant l’opinion, il évoque la révolution russe, imaginée par Marx et Lénine, suscitant plein d’espoirs chez les bolcheviques, conduite par Staline (Napoléon) et Trotsky (Boule de Neige), et son échec, puisque les intérêts du premier aboutirent à la mise en place d’une dictature, entretenue par la propagande (Brille-Babil) et la peur (les chiens).

« Tous les animaux

sont égaux

mais certains sont plus égaux que d’autres. »

(p. 144)

Toute l’histoire est habilement menée. Le lecteur éprouve tour à tour de l’intérêt pour leur entreprise, et de l’empathie pour certains protagonistes (le cheval Malabar un peu benêt mais brave bête, la jument Douce, plus intelligente, l’âne Benjamin, sceptique) avant de comprendre comment les animaux vont se faire mener par le bout du nez et à la baguette par ceux qui leur font croire qu’ils sont plus libres et heureux qu’avant leur révolution. Quel coup de génie que d’avoir songé à cette fable pour s’insurger contre toutes les dictatures qui s’échafaudent sur les ruines d’un autre empire grâce à de braves révolutionnaires qui ne voient rien venir ! On songe à la fable de La Fontaine, forcément, Les animaux malades de la peste, et jusqu’à la fin, on pense que d’une manière ou d’une autre, le dictateur Napoléon souhaitera le sacrifice de l’âne, témoin lucide et donc gênant de son pouvoir, mais non… L’âne demeure l’observateur impuissant du sacrifice inutiles de ces confrères, à l’image d’Orwell.

Une lecture édifiante, intelligente, INDISPENSABLE.

 


La Ferme des animaux / George Orwell ; trad. de l’anglais par Jean Quéval. – [Paris] : [Gallimard], 1983. – 150 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Collection Folio ; 1516). – ISBN 2-07-037516-1.

Acheté à Nantes à la librairie Durance

Lu sur une plage du Finistère sud.

Pour ceux qui veulent le lire gratuitement en ligne, c’est ici.


Histoires d’ici et d’ailleurs * à ** de Luis Sepulveda (2011)

19.06
2011

cop. Métailié

Titre original : Historias de aquí y de allá

Tout commence par l’histoire de deux photographies, les mêmes gosses de banlieue posant avant et après la dictature, quand Luis Sepulveda rentre de quatorze ans d’exil et part à la recherche de ces cinq gamins au sourire si pur et qu’il ne retrouve que quatre jeunes gens qui ont désappris à rêver… Vingt-cinq chroniques, à commencer par cette anecdote, jalonnent ce recueil, pour certaines publiées en 2009 dans La Montagne. Il en est certaines qui constituent en quelque sorte des hommages, faisant le récit de rencontres qui ont marqué sa carrière ou scellé des amitiés, telles celle avec un vieil ermite qui a donné naissance au Vieux qui lisait des romans d’amour, celle des frères Arancibia, imprimeurs, ou celle avec Anne-Marie Métailié, son éditrice. Si quelques-unes, bien rares, peuvent être tendres et amusantes, telles celle du chien libre Edward, ou celle de cette invention scatologique de la couche pour bébé qui permet la pousse d’un arbre (p. 57-58), la plupart sont virulentes : elles condamnent, sans appel et dans le désordre, un tourisme de masse peu soucieux de l’environnement, l’indifférence politique face à la fin des glaciers, les roueries du Vatican, l’incompétence de certains journalistes, la vision de la culture dans les programmes de télévision, les injustices sociales et l’exploitation des ressources de pays d’Amérique latine par l’Europe. Elles font l’éloge de tous ces exilés qui comme lui ont dû fuir une dictature, de tous ces résistants politiques, culturels ou intellectuels.

 

En 25 chroniques, Luis Sepulveda balance tout ce qu’il a sur le coeur. Un regard sans concession de l’écrivain sur la société contemporaine.

Luis Sepulveda au Salon du Livre de Paris


 

Autres textes de lui critiqués dans Carnets de Sel :

Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler * (1996)

La lampe d’Aladino * (2008)

L’Ombre de ce que nous avons été ** (2010)


 

SEPULVEDA, Luis. - Histoires d’ici et d’ailleurs / trad. de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg. – Paris : Métailié, 2011. – 147 p. ; 22 cm. – (Bibliothèque hispano-américaine). - EAN 9782864247784 : 17 €.

 

Daeninckx par Daeninckx ** de Thierry Maricourt (2009)

18.03
2011
« 

Copyright Franck Crusiaux/Gamma

Né le 27 avril 1949, ayant grandi à Saint-Denis puis à Stains, fils de parents divorcés, avec une famille d’anarchistes d’un côté, libres et solidaires, vivant dans des jardins ouvriers arborés, et des gens vraiment bolcheviques de l’autre, travailleurs, dans le béton de HLM, Didier Daeninckx en a gardé cette attention constante en direction de la vie de petites gens, et cet esprit de révolte qui l’a poussé à écrire.

« J’écris uniquement quand ça va mal, sur les choses qui me font réagir, me révoltent. Je n’arrive pas à écrire sur la beauté des choses. Peut-être plus tard, quand je deviendrai sage… J’écris non pas sur le fait divers brut, mais sur le fait divers qui a une résonance plus large, le fait divers qui parle très fort d’un malaise. » (p. 83)

« Le moteur de mes fictions est la colère, l’injustice toujours endémique, toujours recommencée. » (p. 84)

Renvoyé à 16 ans, le jour de sa rentrée en seconde, du lycée technique Le Corbusier d’Aubervilliers, et par contre-coup mis à la porte de chez lui par sa mère, Daeninckx va travailler douze ans comme ouvrier imprimeur. Et puis un beau jour, lassé par ce boulot répétitif, il démissionne, et c’est en 1977, pendant ses trois mois de chômage, qu’il écrit son premier roman, Mort au premier tour, que les éditeurs ont refusé.

« Si je suis devenu écrivain, c’est que j’étais lecteur, enfant. Lecteur de romans. C’est avant tout Martin Eden, de Jack London. Pour une part, c’est grâce à ce bouquin, à cet écrivain, que j’écris. » (p. 56)

Il vit alors de quelques petits boulots avant d’être engagé comme journaliste local à 93 Hebdo, métier qui l’aide à comprendre les mécanismes de l’écriture. Il fait alors le choix d’un vocabulaire peu compliqué, d’une structure de phrase épurée au service de l’émotion, en incorporant « des bribes, des échos du réel« , et surtout d’un point de vue : quel point de vue adopter dans chaque roman, celui d’un jeune Kanak ou d’un visiteur de l’exposition coloniale dans Cannibale, celui d’un policier dans Itinéraire d’un salaud ordinaire ? Ses personnages se situent souvent rejetés dans la marge sociale, souvent associée à une marge géographique (banlieue, Nord,…).

« J’ai choisi d’écrire dans les marges de la littérature et de vivre dans celles de la ville, en banlieue. Aubervilliers fait corps avec ma vie, avec ce que j’écris. » (p. 32)

« Dans mes livres, j’essaie de mêler l’intime des personnages à l’endroit où ils évoluent. Corps et décors se répondent. Les personnes sont modifiées par les lieux où elles vivent. » (p. 43)

Il dit ne pas retravailler son texte, issu d’un premier jet, car tout ce qu’il écrit, il l’a d’abord essayé dans sa tête, et préfère le genre de la nouvelle, qu’il a abordé depuis 1985.

« Aujourd’hui, je me lève tôt et je travaille ainsi : pendant deux tours d’horloge, je me pose des tas de problèmes sur mon histoire ; je fais un break de même durée, puis je repars ; et ainsi de suite. Et c’est souvent en allant m’aérer que je trouve les solutions.

Le matin, tôt, reste un moment privilégié. J’écris toujours dans la même pièce, encombrée de livres, de dictionnaires, de revues, de coupures de presse, de photos, de tout un bordel non rangé, non classé. Je me perds dix fois par jour dans ce fatras, à la recherche d’un document que je ne trouve pas, mais le chemin de cet échec me permet de croiser toute une série d’informations qui viennent se glisser dans le texte en cours. Comme quoi, il y a du retour dans l’aléatoire. » (p. 81-82)

Il affirme également écrire de vrais faux romans policiers car ce qui l’intéresse, c’est davantage les techniques du genre qu’il utilise pour que l’enquête sur la vie du personnage qui vient de mourir « en soit également une sur l’Histoire et sur la mémoire collective. » (p. 111) : « Je conçois le roman comme un révélateur, traquant les failles de la mémoire collective. » (p. 118).

« Mes romans fouaillent l’Histoire. Tous sont conçus de cette manière : la rencontre d’un individu sans importance avec l’irruption du fleuve tempétueux de l’Histoire. » (p. 214)

Suivent des explications de la plupart de ses romans et recueils de nouvelles, dans l’ordre chronologique, avec une attention accrue pour Meurtres pour mémoire, pilier de son oeuvre, et des réflexions en tant qu’écrivain « impliqué », « concerné » plutôt qu »engagé », dans la mesure où il ne souhaite pas faire passer un message politique, mais donner la parole à un tas de gens qui ne l’ont pas eue, et dont il raconte l’histoire.

Ce livre rassemble ici toutes les réponses aux questions que l’on pourrait se poser sur Didier Daeninckx et son oeuvre. Au final il confirme l’impression que nous donnait la lecture de son oeuvre… « impliquée » : celle d’un type qui a su rester simple, celle d’un homme bien.

Daeninckx par Daeninckx [publié par] Thierry Maricourt /Paris  : le Cherche midi , 2009 .- 310 p. ; 22 cm .- (Collection Autoportraits imprévus). - Bibliogr. des oeuvres de D. Daeninckx p. 297-304. - ISBN 978-2-7491-1096-7 (br.) : 17 €.

L’anarchisme *** de Daniel Guérin (1965)

04.02
2011

copyright Gallimard pour la couverture

Dans son avant-propos à L’Anarchisme : de la doctrine à la pratique, Daniel Guérin annonce tout de suite qu’il n’entend pas faire un travail biographique ou bibliographique, ni une énième démarche historique et chronologique, mais examiner les principaux thèmes constructifs de l’anarchisme.

Pour ce faire, il commence par rappeler le véritable sens du mot « anarchie », lequel est souvent perçu au sens péjoratif de chaos, de désordre et de désorganisation, alors que, dérivant étymologiquement du grec ancien, « anarchie » signifie littéralement avec le -an privatif « absence de chef », et par voie de conséquence de figure d’autorité ou de gouvernement. Aussi l’anarchisme constitue-t-il une branche de la pensée socialiste visant à abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, et entraînant un certain nombre d’idées – forces que sont la révolte viscérale, l’horreur de l’Etat, la duperie de la démocratie bourgeoise (d’où le refus des anarchistes de se présenter aux élections et leur abstentionnisme), la critique du socialisme « autoritaire », et surtout du communisme, la valeur de l’individu et la spontanéité des masses.

Cet examen permet ensuite à Daniel Guérin de traduire comment, dans la pratique, ces différents concepts permettraient de donner naissance à une nouvelle forme de société. L’autogestion constitue, à plus d’un titre, le concept le plus prometteur et le plus naturellement appliqué. Dans sa définition des principes de l’autogestion ouvrière, Proudhon maintient la libre concurrence entre les différentes associations agricoles et industrielles, stimulant irremplaçable et garde-fou pour que chacune d’entre elles s’engage à toujours fournir au meilleur prix les produits et services. A cette fédération d’entreprises autogérées pour l’économie se grefferait pour la politique un organisme fédératif national qui serait le liant des différentes fédérations provinciales des communes entre elles, décidant des taxes et propriétés entre autres choses, chaque commune étant elle-même administrée par un conseil, formé de délégués élus, investis de mandats impératifs, toujours responsables et toujours révocables. Partant, pour Proudhon, à son époque, il n’y aurait plus de colonies car ces dernières conduiraient à la rupture d’une nation qui s’étend et se rompt avec ses bases. Voilà donc la société future imaginée par les penseurs anarchistes du 19e siècle : une société décolonisée, sans chef, mais constituée d’un maillon de fédérations agricoles et industrielles autogérées, communales et régionales, dont les délégués mandatés sont révocables.

Enfin, Daniel Guérin relate comment dans l’Histoire les anarchistes ont pu s’exprimer ou pas, justement, évincés par exemple de l’Internationale par Marx et de la Révolution russe par Lénine et Trotsky. Il souligne les succès de l’autogestion agricole en Ukraine du sud, dans la Yougoslavie de Tito, dans les conseils d’usine italiens, et principalement en Espagne, avec les collectivités agricoles et industrielles, et la mise en place dans les communes de la gratuité du logement, de l’électricité, de la santé et de l’éducation… mais très vite supprimées par les dirigeants communistes.

Dans cet essai extrêmement clair, Daniel Guérin n’hésite ni à faire l’éloge de certaines idées et expériences réussies, ni à montrer les contradictions et incohérences de certains concepts ou mises en pratique.

Il est bien dommage que cet essai datant de 1965, et donc vieux déjà de 46 ans, n’ait pu être réactualisé à la lumière des années 68 et du renouveau d’une pensée de sensibilité anarchiste aux Etats-Unis, avec notamment le philosophe Noam Chomsky et Murray Bookchin.

Dans l’essai suivant, Anarchisme et marxisme, daté de 1976, Daniel Guérin compare les deux courants de pensée, puisant dans la même source de révolte, mais divergeant dans la conduite du mouvement puis dans la mise en place d’une nouvelle société. Il achève son exposé sur Stirner, individualiste anarchiste, grande figure de la pensée anarchiste, dont on a mal saisi les tenants et aboutissants.

Une lecture extrêmement stimulante de concepts séduisants.

L’Anarchisme : de la doctrine à la pratique… / Daniel Guérin. – Nouvelle éd. revue et augmentée. – Gallimard, 1981. – 286 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Collection Idées ; 368. Sciences humaines).

En appendice, « Anarchisme et marxisme », texte remanié d’un exposé fait à New York, 6 novembre 1973, et « Compléments sur Stirner », du même auteur. – Bibliogr. p. 281-286
(Br.) : 10,60 F.