Mots-clefs ‘Poésie’

Brins d’herbe de Carolyn Carlson

14.05
2017
cop. Actes Sud

cop. Actes Sud

Dans sa préface, Carolyn Carlson (née le 7 mars 1943), chorégraphe, danseuse, poète et calligraphe, explique que peu de mots suffisent à exprimer l’essentiel, et que le haïku constitue l’un des moyens, comme la danse, d’appréhender notre « être ici-et-maintenant ».

Des haïkus qui sonnent comme des définitions de danseuse et chorégraphe :

« L’intention c’est l’action de mon corps

la mémoire c’est la demeure de mon âme

la création c’est mon coeur agrandi. »

comme une transmission :

« Si tu ne devais laisser ni parole

ni rien de ce qui se possède

ta vie à elle seule aura été témoignage

respirer pour s’approprier un lieu. »

ou comme un message d’amour :

« Longtemps j’ai porté avec moi

ce livre vide

aujourd’hui je le remplis de toi. »

Même si j’ai été peu sensible à ses textes, j’avoue que ce recueil bilingue qui alterne l’écriture manuscrite de Carolyn Carlson avec la traduction de ses haïkus en français et de la calligraphie, a de quoi séduire. 

 

Lecture dans le cadre de mon Challenge danse

cop. SeL

cop. SeL

 

Philémon : avant la lettre de Fred

11.09
2013
cop. Fred/Dargaud

cop. Fred/Dargaud

 

Le jeune Philémon vit à la campagne et passe son temps à rêver en compagnie de son âne Anatole. Au cours de ses promenades, il vit des aventures incroyables, que son père a bien du mal à croire…

Cet album regroupe deux histoires de Philémon, Le mystère de la clairière des trois hiboux et Par le bout de la lorgnette, qui annoncent avant la lettre - A !- la célèbre série de ses aventures dans l’Atlantique. Cet univers onirique est sorti de l’imagination de Fred en 1965 pour le magazine Pilote. Nonobstant ses récits fantastiques très farfelues, la mise en page reste classique, mais on sent bien qu’il se cherche encore et que bientôt il va faire éclater quelques codes de la bande dessinée.

Rimbaud l’indésirable de Xavier Coste

22.05
2013
cop. Casterman

cop. Casterman

Le mercredi, c’est bande dessinée

Rimbaud l’indésirable : le titre en dit long sur le point de vue adopté de cette biographie, scindée en trois parties. Le jeune Rimbaud, dont le professeur a repéré le talent, brûle de rejoindre à Paris les cercles littéraires. Quand à sa seconde tentative, il y est introduit par Verlaine, il apparaît aux yeux de tous comme étant antipathique car grossier, alors même que ses poèmes les stupéfient. Seul Verlaine l’aime au point de tout abandonner pour lui, jusqu’au jour où il ne peut plus supporter ses critiques humiliantes. Après leur rupture, Rimbaud part pour l’Afrique…

Après avoir, l’an dernier, brossé le portrait du sulfureux Egon Schiele, dont on reconnaît sans peine le modelé au trait, avec parfois des effets de silhouettes, Xavier Coste se penche ici sur l’histoire plus ou moins connue de l’un des poètes les plus lus au monde, Rimbaud : son talent et sa fureur de créer le brûlèrent de l’intérieur, le rendant méprisant envers tous ceux qui n’en avaient pas ou peu. Le découpage de Xavier Coste lui permet de rajouter du sens à cette vie brève et tragique, de gagner en intensité par le biais par exemple de planches muettes, d’une mise en exergue en pleine page d’un poème déclamé, du drame de sa toute fin de vie. Une excellente biographie qui colle à l’actualité, si l’on peut dire, puisque l’on se souvient de sa liaison amoureuse avec Verlaine.

J'ai beaucoup aimé

J’ai beaucoup aimé

COSTE, Xavier. – Rimbaud l’indésirable. – Casterman, 2013. – 119 p. : ill. en coul. ; 24*32 cm. – (coll. Univers d’auteurs). – EAN13 9782203066465 : 22,50 euros.

Reçu en service de presse

Le parti pris des choses de Francis Ponge

28.10
2012

 

cop. Folio

 

Poésie ! Par quelle magie manifeste-t-elle sa puissance ? Ses valses prosodiques, le doux écho de ses vers, lui accordent la même origine qu’à la musique ou au chant. Création d’une élite, dont l’enthousiasme, cette fureur sacrée au peuple non commun, lui donne des ailes de géant, elle est la révélation d’un monde vers lequel seuls les poètes s’élèvent, mais aussi celle du monde réel que l’homme méconnaît.

C’est avec Le Parti pris des choses, recueil de trente-deux poèmes écrits entre 1924 et 1939 et publié en 1942, que Francis Ponge se fait connaître comme poète :

« Il me restait vingt minutes par jour, le soir, après m’être occupé aussi de ma femme, et avant que le sommeil me tombe dessus (…). La plupart des textes du Parti pris des choses ont été écrits pendant les vingt minutes qui me restaient le soir, avant de m’effondrer le soir dans le sommeil, sommeil d’où je ne ressortais que pour me précipiter dans le métro Télégraphe et rejoindre la station Réaumur, d’où je sortais pour travailler chez Hachette » (Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers, p. 77-78)

L’oeuvre de Francis Ponge constitue un reflet de toutes les interrogations du XXe siècle sur l’art : y convergent en effet les plus vigoureuses remises en cause et les réflexions les plus radicales sur les conditions de sa possibilité. Etranger à tout courant poétique, Francis Ponge en inaugure un à lui seul, aux antipodes de la poésie traditionnelle. Selon lui, le poète a le tort d’utiliser les choses en les arrangeant, en les accommodant de manière à mettre en valeur un mot, un signifiant, une sonorité, une prosodie classique, en les idéalisant ou au contraire en les effleurant, sans jamais leur être fidèle. Il oppose alors de façon radicale les poèmes aux choses, en faveur desquelles il se prononce exclusivement. A une poésie qui se veut une fin en soi, Ponge oppose une création poétique qui se veut moyen au service d’une fin, d’une nouvelle lecture du monde, plus objective, qui ne tombe pas dans l’écueil de l’anthropomorphisme (La pluie, La fin de l’automne, Bords de mer, Un rocher). Il prend donc le parti des choses, celui des réalités naturelles ou artificielles délaissées par les poètes, dans l’espoir d’une prise de conscience par l’homme de la valeur particulière des objets domestiqués, avilis (Le cageot, Les plaisirs de la porte, Le morceau de viande), auxquels il ne prête plus attention, d’une réconciliation de l’homme avec le réel, avec sa matérialité. Il s’exprime contre les paroles toutes faites, s’interposant entre l’oeil et l’objet, barrant la voie à toute vision qui ne serait pas, comme celle de la société, utilitariste. Il va donc devoir réinventer une parole vraie, qui ressemble à la réalité physique qu’elle désigne, qui entre en adéquation avec le monde.

Car où commence et où finit la poésie ? D’où nous vient ce sentiment de beauté poétique ? Ponge semble nous répondre par sa quête de l’expression la plus juste : la beauté d’une parole se révèle elle-même par la jubilation qu’elle provoque (l’objoie), par le surplus de sens qu’elle accorde à son objet, par le sentiment d’une perfection dans le relatif qu’elle suscite. Aussi Ponge ne peut-il épuiser les possibilités de décrire une crevette dans tous ses états ou un galet à différentes heures de la journée et des marées. Il se garde bien d’ôter aux choses tout leur mystère…

La bougie

La nuit parfois ravive une plante singulière dont la lueur décompose les chambres meublées en massifs d’ombres.

Sa feuille d’or tient impassible au creux d’une colonnette d’albâtre par un pédoncule très noir.

Les papillons miteux l’assaillent de préférence à la lune trop haute, qui vaporise les bois. Mais brûlés aussitôt ou vannés dans la bagarre, tous frémissent aux bords d’une frénésie voisine de la stupeur.

Cependant la bougie, par le vacillement des clartés sur le livre au brusque dégagement des fumées originales encourage le lecteur, — puis s’incline sur son assiette et se noie dans son aliment.

Je me souviens avoir découvert les Pièces de Francis Ponge, son autre recueil de Proêmes, en hypokhâgne, et avoir recopié et affiché La Bougie sur le placard de ma chambre, de même que je la contemplais se noyer dans son aliment tard le soir. Presque vingt ans après, en lisant ce recueil, je suis tombée en arrêt sur ces textes qui redonnent tout leur éclat à ces objets, lieux ou personnes qui semblent anodins, et en particulier sur Pluie, La Fin de l’automneLa Bougie, L’Orange, L’Huître, Le Pain, Escargots, Le restaurant Lemeunier rue de la chaussée d’Antin et L’introduction au galet.

A découvrir absolument en contemplant les choses.

 

Littérature : textes théoriques et critiques

05.10
2012

 

cop. Nathan université

 

100 textes d’écrivains et de critiques classés et commentés par Nadine TOURSEL et Jacques VASSEVIERE, agrégés de lettres modernes.

C’est la rentrée pour les étudiants : l’occasion de vous présenter un ouvrage qui m’a été très utile lors de la préparation d’examen en lettres, il y a plus d’une quinzaine d’années.

Clair et concis, Littérature : textes théoriques et critiques classe en effet en huit parties les textes indispensables à la résolution des grandes problématiques qui se posent sur l’oeuvre littéraire :

- Qu’est-ce qu’un oeuvre littéraire ? : spécificité du texte littéraire, les critères de qualité, l’oeuvre et le réel.
- L’expérience de l’écrivain : la création littéraire, l’écriture et ce qui s’y joue, l’homme et l’oeuvre.
- L’oeuvre et ses lecteurs : qu’est-ce que lire ?, l’oeuvre et son public, le destin de l’oeuvre. Qu’est-ce qu’un classique ?
- Structures du récit : modes du récit, temps et espace, le personnage, la description.
- Le roman : le roman en procès, roman et réel : le réalisme en question, roman et récit, roman et personnage.
- La poésie : le langage poétique, la création poétique, lire un poème, fonction de la poésie.
- Le théâtre : la communication théâtrale, la mise en scène, les fonctions du théâtre.
- Fonctions de la littérature : littérature et morale, littérature et politique : la question de l’engagement, littérature et culture.

Une introduction ouvre chacune des parties de ces différentes problématiques, suivie d’une présentation claire et synthétique de trois à cinq textes de théoriciens, d’universitaires ou d’écrivains. De quoi donner une vision d’ensemble des oeuvres indispensables à la compréhension du questionnement posé, et surtout de donner envie de les lire !

Un ouvrage de référence pour les étudiants en lettres.

Les femmes du braconnier de Claude Pujade-Renaud

29.04
2012

 

cop. Actes Sud

 

C’est lors d’une soirée étudiante à Cambridge que Sylvia Plath mord sauvagement à la joue le poète Ted Hughes, comme une proie qu’elle épouse quelques mois plus tard, en juin 1956. De tendance maniaco-dépressive, ayant déjà fait une première tentative de suicide suivie d’un séjour dans une institution psychiatrique, Sylvia Plath écrit également des poèmes. Aussi, lorsqu’elle met au monde Frieda, à Londres en 1960, elle regrette de ne pas avoir encore publié d’oeuvre avant de devenir mère. Les tâches ménagères, son rôle de mère, les soucis financiers et la dactylographie des manuscrits de son époux prévalent davantage alors que sa propre carrière, même si Sylvia Plath publie son premier recueil de poèmes, The Colossus. Nicholas naît en 1962 dans une grande maison en pleine campagne anglaise. Mais Ted étouffe déjà dans sa relation de couple et entame une liaison avec la femme d’un ami poète, Assia Wevill. Sylvia Plath retourne alors seule s’installer à Londres avec ses enfants, Frieda et Nicholas, et loue un appartement dans une maison autrefois occupée par le poète irlandais William Butler Yeats…

 

« Le jaguar observe son vieil ennemi fraternel, l’homme immense, le prédateur. Nullement inquiétant, aujourd’hui : il porte sur ses épaules une petiote, ravie d’être ainsi haut perchée. Fascinée, elle contemple la bête ocellée.

- On avance ? s’impatiente la femme morose poussant le landau.

Ils s’ennuient, tout en donnant l’air d’être une vraie famille, contournent l’enclos des cervidés, parviennent à celui des loups.

- La nuit je les entends, depuis la maison de Yeats. Ils me tiennent compagnie durant mes insomnies. » (p. 210)

 

Le roman Les Femmes du braconnier m’a fait revivre la même expérience de lectrice que La Danse océane : dans l’ignorance complète de la biographie de ses protagonistes, je me suis lancée dans cette lecture comme s’il s’agissait d’une histoire imaginée de bout en bout. Or, cette fois encore, Claude Pujade-Renaud s’est attachée aux portraits extraordinaires de poètes (après ceux de danseuses), se débattant entre leurs aspirations artistiques et leur rôle d’époux/épouse et de parent. La figure de Sylvia Plath, en particulier, domine toute la première partie de ce roman avec sa bipolarité ressortant dans son oeuvre : Américaine pleine de vie en apparence, excellente ménagère, elle se révèle profondément attirée par la mort dans ses poèmes, et pleine de rancoeur envers ses parents. Si d’ailleurs les deux immenses tragédies qui jalonnent ce roman n’étaient pas directement inspirées de la réalité, on aurait presque pu reprocher à l’auteure d’avoir exagérer dans son exploration de Thanatos dans les relations de couple avec Ted Hughes. Un roman très sombre, donc, qui, aussi bien par l’intrigue que par l’écriture, ne m’a pourtant pas aussi séduite que La Danse océane, son premier roman. Il ne me reste plus qu’à découvrir les poèmes des deux protagonistes, Ted Hughes et Sylvia Plath.

A voir l’entrevue de Claude Pujade-Renaud dans Un jour un livre, et trois interviews d’elle dans les carnets de rencontre de Carnets de SeL.
Lire aussi de Claude Pujade-Renaud dans Carnets de Sel : La Danse océane, Martha ou le mensonge du mouvement, Transhumance des tombes, Vous êtes toute seule ? et un essai sur elle.

La cité fertile ** d’Andrée Chédid (1972)

28.08
2011

cop. J'ai Lu

 

« Au milieu d’un petit attroupement, Aléfa, la vieille, danse. (…)

Elle a déjà ses habitués auxquels se joignent, sans cesse, de nouveaux promeneurs. On lui lance :

- Fais l’arbre. Fais la pierre. Fais le silence !

Elle écoute. Elle n’écoute pas. Selon l’humeur.

- Fais l’air. Fais la ville. Fais les larmes !

Elle s’exécute. Elle ne s’exécute pas, selon l’instant. Elle interprète ce que son public réclame, ou bien ce qu’il ne demande pas ; pour faire plaisir, pour se faire plaisir. L’un ou l’autre. Elle passe ou ne passe pas à l’action.

Ses cheveux gris, ramassés dans un épais chignon, dégagent le front, la face. Une face craquelée, hâlée. Un visage de carte ancienne, ravivé par l’éclat bleu de l’oeil. » (p. 8-9)

La vieille Aléfa danse et déclame des poèmes sur les berges du fleuve. Les parents s’inquiètent de la mauvaise influence de cette folle sur leurs enfants qui l’adorent. Un jeune agent l’accompagne vérifier son identité. Il sortira de chez elle, désorienté, sans avoir vu ses papiers. Chez elle, c’est l’immeuble où habitent aussi Simon, Livie et leurs enfants. Après une énième tournée dans les villages, avec d’autres jeunes comédiens, Livie quitte Simon en emmenant les enfants chez Natia et Deric, le frère de Simon, celui « qui a réussi ». Mais est-ce cela la vie qu’elle attend ? Où est « la vraie vie » marginale à laquelle elle a pu goûter, comme Aléfa et Simon ?

Andrée Chédid s’étend avec tendresse sur le personnage d’Aléfa plus que sur celui du couple, Aléfa la marginale, l’illuminée, qui s’ouvre au monde toute entière. Elle nous offre là un bijou de prose poétique, véritable hymne à la vie, à l’humanité, à la poésie, à l’art, à la liberté, quel qu’en soit le coût, celui de s’inscrire en marge de la société, vivant de peu, mais vivant.

La cité fertile :  roman / Andrée Chedid. - Paris  : J’ai lu , 2000.- 150 p.  : couv. ill. en coul.  ; 18 cm .- (J’ai lu  ; 3319). – ISBN 2-290-30850-1 (Br.), Prix : 13 F