Mots-clefs ‘phénomène surnaturel’

Marina de Carlos Ruiz Zafon

14.07
2013
cop. Pocket jeunesse

cop. Pocket jeunesse

Retour dans la Barcelone des années 80, au milieu de ses vieilles demeures laissées à l’abandon, où aime errer Oscar, âgé de quinze ans, avant de regagner le soir le pensionnat où il est interne. Son aventure commence le soir où il pénètre dans l’une d’entre elles, y entend une voix merveilleuse puis voit un vieillard qui l’effraie et lui fait prendre la fuite, emportant avec lui une montre sans s’en rendre compte. Quand il y retourne pour la rendre, c’est pour y rencontrer Marina, qui l’éblouit aussitôt avant de l’emmener dans un cimetière ne figurant sur aucune carte pour y guetter une mystérieuse dame en noir…

« « Nous ne nous souvenons que de ce qui n’est jamais arrivé », m’a dit un jour Marina. » (incipit)

Qu’est-ce qui en fait un best-seller ? Tout y est machiavéliquement bien pensé pour ferrer le lecteur : sans vouloir révolutionner l’histoire littéraire, Carlos Ruiz Zafon a imaginé une mécanique bien huilée pour attraper son lecteur et le tirer par la manche avec beaucoup de suspens, avant de lui soutirer une belle larme d’émotion au dénouement. On a beau le savoir, on s’y laisse prendre avec délectation. Chapeau !

paru en 1999
trad. par François Maspero

Mon petit mari de Pascal Bruckner

17.06
2012

cop. Grasset

Une fable moderne imaginée à partir de L’Homme qui rétrécit

Dans un couple, l’homme se doit d’être plus grand que sa femme, sous peine de voir sa virilité en prendre un sacré coup, aux yeux de tous, y compris de ses enfants. Alors que dire du beau Léon, 1,66 m., marié à la rutilante Solange, 1,80 m., qui continue à perdre 39 cm à la naissance de chaque enfant, le quatrième le laissant réduit à la taille d’un orteil, et ô combien vulnérable…

Hélas, Pascal Bruckner manque de chance puisque j’adore le formidable roman de Richard Matheson, écrit il y a plus de cinquante ans, L’Homme qui rétrécit***, et que j’ai revu l’adaptation à laquelle il avait lui-même procédé au cinéma. Et le verdict est là : dans la lignée des oeuvres parcourues par ce même thème de l’homme confronté à un changement de proportion (Swift, Matheson et beaucoup d’autres avant lui), cet énième roman ne fait vraiment pas le poids !

C’est peut-être voulu, me direz-vous : la comédie se veut légère, la fable moderne, symbolisant le mal-être actuel de ces hommes qui ne savent plus où se trouve leur place, qui ont leur part des tâches et qui pouponnent, perdant dans leur mariage et leur paternité leur virilité. C’était déjà frapper à la mauvaise porte, ce genre de considération me semblant plus sexiste qu’autre chose.

« Léon faisait le tour du propriétaire, se disait : Tout ça est à moi ! Ouah, je suis riche. La Corpulente le fascinait. Il grimpait vers son visage, traversait la longue plaine qui sépare le haut des seins de la base du cou, se hissait, grâce à quelques plis judicieusement placés, jusqu’au promontoire du menton et s’asseyait en tailleur juste en dessous de la bouche. Il promenait alors le faisceau de sa torche sur le paysage tel un touriste assis au pied d’une pyramide. Quelle merveille que cette femme ! » (p. 122-123)

Au demeurant, Pascal Bruckner s’est très probablement inspiré de certains épisodes du roman de Matheson pour construire son intrigue, déclinant sur un ton humoristique ce que le premier avait fait vivre de manière tragique à son protagoniste : le désir sexuel, l’interrogation sur ce qui fonde le rôle éducatif du père, la menace de l’animal domestique, le recours à une maison de poupée à sa taille,… tous ces éléments ont été repris et développés, faisant de ce « petit roman » quelque chose de tendre, de cruel et de divertissant, émaillé de blasons du corps féminin. Enfin, sa jolie couverture qui en fait un bel objet m’empêcherait presque de m’en séparer pour qu’il aille courir sa chance chez d’autres lecteurs. Bref, une lecture qui pourrait être sympa si vous n’avez pas en tête ses précurseurs.

Vous trouverez des critiques plus élogieuses chez Lily et ses livres et dans Le journal d’une lectrice.

Grasset, 2007. – 211 p.. – ISBN 978-2-246-73141-2 : 13,90 €.

Kwaïdan de Jung

28.03
2012

cop. Delcourt

Le mercredi, c’est bande dessinée !

Tome 1. L’esprit du lac

Tome 2. Setsuko

Tome 3. Métamorphose

Au XIIe siècle, dans le nord du Japon, la princesse du château du clan Okada attend le retour de son amant parti à la guerre. Mais elle a une rivale en la personne de sa propre soeur Akane qui, jalouse, la défigure. Désespérée, la princesse se jette alors dans le lac. A son retour, le guerrier, en apprenant le sort de sa bien-aimée, se crève alors les yeux et la rejoint dans ce lac que leur amour dote d’un pouvoir magique accordant l’immortalité à Arkane. Deux siècles plus tard naît une petite fille défigurée…

Cette légende orientale, largement empreinte de folklore japonais, nous plonge dans un univers fantastique et onirique servi par un graphisme de toute beauté. Tout comme les êtres humains, les fantômes accompagnent, parfois avec sagesse et humour, le destin des personnages principaux, ou, lorsqu’ils sont bornés ou manipulés, les assassinent. Cette violence est constamment adoucie par la nature des sentiments qui agitent les personnages principaux, mais aussi et surtout par les traits des personnages, la chaleur et la douceur des couleurs. Une série à l’esthétisme envoûtant.

 

 

Le livre des nuits de Sylvie Germain

08.11
2011

 

cop. Folio

Voici l’étrange destinée de Victor-Flandrin Péniel, né sur l’eau douce au fil des canaux calmes et d’une famille de bateleurs à la lignée maudite, contraint de gagner les terres et dès lors surnommé Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup à cause des mystérieuses taches d’or qui scintillent dans son oeil noir et de ce loup dont il s’était fait un ami à son arrivée dans le hameau. Ainsi, de 1870 à la seconde guerre mondiale, dans cette région frontalière de la Meuse qui subit de plein fouet les trois guerres, le bonheur effleurera parfois la vaste famille de Victor-Flandrin, quatre fois recomposée et marquée par le sceau de ses taches d’or et de la gémellité, avant que la mort ne la fauche impitoyablement.

Voici un roman dont je n’ai lu et entendu dire que du bien. C’est pourquoi j’ai poursuivi ma lecture, avec obstination, lorsque les premiers chapitres n’ont pas répondu à mon attente, envoûtants certes, comme transportés dans le monde lointain et imaginaire des contes, mais pétris aussi d’une odeur de terroir et de péché à expier qui me plaisait à moitié. Et puis, enfin tournée exclusivement sur la destinée de Victor-Flandrin, cette histoire comme enveloppée d’un voile surnaturel et d’une brume atemporelle m’a emportée, émerveillée par la saga de cette famille extraordinaire, frappée par la ponctualité de ses coups du sort. Il m’en reste ainsi tout à la fois le plaisir d’un conte merveilleux saisi au milieu des croyances populaires (Vitalie, sa grand-mère, même morte, le protège toujours de son ombre blonde ; les sept larmes de son père défunt deviennent autant de perles à l’odeur de coing et de vanille), et un arrière-goût bileux d’épreuves, de souffrances et de morts comme justifiées par l’absence de croyance religieuse et la prédominance de l’ignorance et des passions : les enfants morts nés se changent en statue de sel ; du sang coule mystérieusement de la tache de naissance de l’une de ses filles à chaque mort, laquelle deviendra carmélite ; comme opposant ses défenses naturelles à la concupiscence d’un père pleurant sa fille défunte, l’une de ses épouses perdra toute pilosité,…

Beaucoup aimé

 

Au final donc cela se révéla être un bon roman !

 

Le dessin *** de Marc-Antoine Mathieu (2001)

22.06
2011

 

cop. Delcourt

Avant d’être enthousiasmée par les cinq tomes des aventures de Julius Corentin Acquefacques (de 1991 à 2004), Mémoire morte ** (2000), Les sous-sols du révolu ** (2006) et Dieu en personne ** (2009), j’avais découvert Le Dessin de Marc-Antoine Mathieu en 2001. Je l’ai relu dernièrement, et il n’a rien perdu de son impact, croyez-moi !

En effet, avec cet album, ce n’est plus l’univers kafkaïen ni celui de Jacques Sternberg (qu’il ne connaît d’ailleurs pas) qui auraient pu l’inspirer, mais celui, davantage mystérieux et métaphysique, de Borges. Excusez du peu !

Jugez plutôt : Emile vient de perdre Edouard, son meilleur ami, peintre lui aussi, qui lui laisse une lettre et la clé d’un garde-meubles, plein d’oeuvres d’art, parmi lesquelles il choisit une petite gravure anodine, qui curieusement l’intrigue. A y regarder de plus près, à la loupe puis au microscope, Emile découvre une infinité de détails dans ce dessin qui le persuade que son ami lui a légué une énigme. Il n’a de cesse de reproduire chacun de ces détails, et d’oeuvre en oeuvre, devient célèbre. Mais le mystère reste insoluble…

Marc-Antoine Mathieu excelle là encore dans le noir et blanc, les personnages anguleux, la mise en abîme et l’effet de surprise. Mais cette fois, il met en exergue le face à face silencieux entre le peintre et le mystérieux dessin, à tel point que dans mon souvenir cette bande dessinée était sans aucune bulle. Erreur, mais du coup, l’effet voulu est atteint. Ici, pas de rencontre, pas d’aventure physique : tout est dans l’introspection et le travail de précision du dessin. Le thème qui ressort le plus de ce scénario, plus que ceux du deuil et de l’amitié, c’est celui du processus artistique, du tâtonnement, de la création : une vraie réussite !

 

Découvrez ici toutes les chroniques de ses BD dans Carnet de SeL.

MATHIEU, Marc-Antoine Mathieu. - Le dessin. –  [Paris]  : Delcourt , 2001.- 43 p.  : ill., couv. ill. en coul.  ; 32 cm. - ISBN 2-84055-785-1 : 82 F

Chroniques de l’étrange * de Pu Songling (1766)

22.05
2011

cop. Picquier

Titre original : Liaozhai zhiyi

Il ne s’agit là que du premier volume, faisant plus de 500 pages, des Chroniques de l’étrange, ces mille et une histoires peuplées de renards et de fantômes.

Ayant rassemblé non pas comme Charles Perrault ou les frères Grimm des contes merveilleux, mais indubitablement des contes fantastiques à l’instar d’un Hoffmann, ce lettré du XVIIè siècle use d’un chinois littéraire pour planter une atmosphère étrange propre à faire surgir le surnaturel, l’inexpliqué. Il s’agit bien souvent d’histoires d’amours contrariées ou impossibles entre des hommes et des femmes-renardes, ou d’amitiés. Ainsi, dans Wang, l’ami d’un humble pécheur, Xu se lie d’amitié avec un fantôme. Et dans La Fresque, la contemplation d’une fresque conduit son spectateur à y entrer pour y vivre une aventure amoureuse. Un dessin en noir et blanc illustre chacun de ces contes relativement brefs, introduits par une donnée géographique, que clot une réflexion en italique ajoutée par le « chroniqueur de l’étrange ».

Ces chroniques donnent un bon aperçu du folklore fantastique de la civilisation chinoise, mais finissent par sembler se répéter tant leur grand nombre se prête mal à une lecture continue de l’ensemble. Mieux vaut picorer, çà et là, quelques contes, plutôt qu’entreprendre une lecture intégrale.

 

traduit du chinois et présenté par André Lévy.
Arles  : P. Picquier , 2011 . - 563 p.  : ill., couv. ill. en coul.  ; 17 cm .- (Picquier poche). - ISBN 978-2-8097-0240-8 : 10,5 €.

 

 

Anges * de Dieter & d’O.G. Boiscommun (2001)

18.05
2011

cop. Les Humanoïdes associés

Dans l’église de Saint-Eustache, les deux anges gardiens Jéliel et Yésod sont censés veiller aux bonnes moeurs de leurs paroissiens, mais préfèrent siroter le vin de messe et se taper quelques hosties. Aussi se font-ils menacer par leur supérieur d’une mutation à Notre-Dame. Qu’à cela ne tienne : il y a bientôt plus préoccupant car le curé semble se comporter de bien curieuse manière, tandis que des démons font leur apparition… Quand le mendiant de l’entrée se suicide, certes une délicieuse angelette naît du défunt, mais les démons semblent avoir aussi de sombres desseins, que nos deux compères vont être seuls à devoir déjouer !

Davantage encore que le scénario tragicomique et l’espièglerie de ces êtres imaginaires, le dessin aux tonalités essentiellement chaudes séduit d’emblée. Sans doute passerez-vous, avec ce premier tome, un bon moment.

DIETER, BOISCOMMUN, Olivier G.. – Anges. – les Humanoïdes associés, 2001. – 55 p. : ill. en coul.. - ISBN-13 : 9782731614657.