Mots-clefs ‘phénomène surnaturel’

Maudit manoir de Martin & Boisteau

29.06
2016
cop. Casterman

cop. Casterman

Avec Dracunaze, Bernard le loup-garou et le professeur Von Skalpel, il s’en passe des choses au manoir de Mortelune ! Béatrice et sa mère le fantôme Céleste ne s’y ennuient jamais, et le lecteur non plus, à raison d’un gag par planche.
Dès onze ans.

Maudit manoir : cocktail de saveurs

Casterman (2016)

 32 p. : ill. en coul.

EAN13 9782203118379 : 9,95 €

Le fantôme locataire d’Henry James

22.02
2015

cop. Folio

Dans Histoire singulière de quelques vieux habits, une jeune femme, Perdita, est demandée en mariage par un beau jeune homme riche, aux dépens de sa sœur Viola qui en conçoit une extrême jalousie. Alors que Perdita meurt des suites de ses couches, elle fait promettre à son époux de conserver au grenier ses habits pour que leur fille puisse seule en hériter plus tard…

Dans Le fantôme locataire, un jeune étudiant en théologie découvre une maison hantée dans lequel pénètre chaque trimestre un vieillard, qui vient y récupérer son loyer à sa fille défunte…

Sous le vernis fantastique, Henry James critique ouvertement le sort réservé aux femmes dans sa société et crée un bel effet de surprise dans la chute de ces deux nouvelles motivées par la vengeance d’une sœur et d’une fille.

JAMES, Henry

Le fantôme locataire précédé de Histoire singulière de quelques vieux habits

Trad. De l’américain par Pierre Fontaney, annoté par Annick Duperray et Pierre Fontaney

Gallimard, 2015 (Folio 2€, 5900)

116 p.

EAN13 9782070462636 : 2 €.

Magic in the moonlight

04.11
2014

Magic in the moonlight, c’est la dernière comédie sentimentale de Woody Allen. Plus qu’un excellent divertissement, cette fois, il renoue avec une réflexion de fond tangible.

L’histoire

Un magicien célèbre, rationnel, incrédule, athée, et quelque peu misanthrope, relève le défi de l’un de ses confrères et seul ami : rencontrer une jeune médium accompagnée de sa mère impresario pour la démasquer. D’abord intrigué puis subjugué par le monde mystérieux qu’elle lui ouvre, il découvre pour finir qu’il en est en fait tombé amoureux, ce que rien de rationnel ne peut expliquer.

La critique

Magic in the moonlight, c’est d’abord le plaisir des yeux, le cadre somptueux, les costumes, les voitures, le décor de cette haute bourgeoisie, voire aristocratie de la fin des années 20 qui vit sur la Côte d’Azur.

C’est aussi sourire, et même rire de bon coeur lors de nombreuses scènes.

C’est ensuite l’incertitude, et là, lorsque l’on surprend notre homme à prier, Woody Allen fait autant vaciller les certitudes de son personnage principal que celles de ses spectateurs : quoi ? Notre réalisateur athée et cynique, citant Nietzsche, finit donc comme tous les cinéastes vieillissants par devenir mystique lui aussi ? Que nenni ! Nous voilà rassurés, et notre personnage aussi, retrouvant la terre ferme sous ses pieds bien assurés.

Bien que les scènes du bal et de la voiture en panne se gaussent des clichés les plus éculés sur la rencontre amoureuse, c’est enfin un hymne à l’amour, ce filtre magique qui nous fait voir le monde différemment, et nous rend l’être aimé indispensable.

Un beau filtre d’amour, en vérité.

Les Autres

29.04
2014

les-autres-critique-alejandro-amenabar-nicole-kidman-bac-filmsEcrit et réalisé par Alejandro Amenábar, qui s’est quelque peu inspiré du Tour d’écrou d’Henri James.

Sortie en salle : 2001.

Résumé détaillé

Générique

1945, sur l’île de Jersey. Grace s’occupe seule de ses enfants dans une immense demeure victorienne isolée, entourée d’un parc et de brume. L’histoire qu’elle semblerait raconter à ses enfants avant de les endormir annonce la couleur : « Rien de ce qu’on voyait n’existait ». Seul Dieu semble omniscient. D’une part, Grace est une catholique très pratiquante, d’autre part il s’agit de ne pas croire ce que l’on voit.

Incipit

Grace se réveille d’un cauchemar. Trois personnes, une vieille dame, un vieil homme et une adolescente sonnent à la porte du manoir, pour se présenter à son service. Grace les informe de la disparition de ses serviteurs sans la prévenir (1er mystère). Elle tient à leur faire visiter la maison, et, ce faisant, ouvre et ferme à clé toutes les portes, 15 clés pour 50 portes, afin de protéger ses enfants gravement allergiques à la lumière. Elle explique à la vieille dame que Monsieur est parti à la guerre voilà un an et demi. Elle dit apprécier le silence et condamne l’usage du piano ; elle n’a pas remis l’électricité. Grace se révèle extrêmement autoritaire, semblant souffrir de migraines. Les enfants, adorables, taisent un secret : « C’est arrivé », fait l’aînée, « Maman est devenue folle » (2e mystère). En allant à la boîte aux lettres, Grace découvre que son annonce n’a pas été envoyée. A son étonnement mêlé de suspicion, la vieille dame répond qu’ils se sont présentés par hasard, qu’ils tiennent à cette maison dans laquelle ils ont déjà servi. (3e mystère). Grace fait le catéchisme à ses enfants, et les effraie avec les limbes où les damnés vont souffrir à jamais. Pour les punir, elle veut les séparer, ce qui les inquiète : « On a peur quand on est séparé. », « Et si on voit un fantôme ? » En réponse à l’angoisse de Nicholas, sa mère se contente de lui donner un chapelet à étreindre. Grace interroge la vieille dame au sujet du mutisme de l’adolescente, Lydia. Gênée, celle-ci lui répond que Lydia n’est pas muette de naissance, sans en dire plus (4e mystère).

Première intervention surnaturelle

Grace entend soudain les pleurs d’un enfant. Elle court voir Nicholas puis Anne : ni l’un ni l’autre ne pleure. Anne dit à sa mère que « c’était le garçon », Victor (5e mystère), dont le père est pianiste. Il n’aime pas la maison, et veut qu’ils partent. La porte que Grace avait fermée à clé est maintenant ouverte. Anne, qui a vu Victor, effraie Nicholas tout en le détrompant : Victor ne peut pas être un fantôme car les fantômes apparaissent avec des draps et des chaînes.

Seconde intervention surnaturelle

Anne discute dans leur chambre avec Victor qu’on ne voit pas mais qu’on entend. La main de Victor touche Nicholas qui hurle. Anne est punie pour avoir fait peur à son petit frère : durant 3 jours, dans le couloir, elle doit lire à voix haute la Bible.

Troisième intervention surnaturelle

Grace se plaint du curé qui ne vient plus, du brouillard qui ne se lève pas, de Lydia qui fait trop de bruit. Survient soudain un énorme bruit à l’étage. Grace aperçoit par la fenêtre Lydia et la vieille dame. C’est donc quelqu’un d’autre. Anne sait : ils sont dans le débarras. Il y a de la lumière sous la porte. Le débarras est une grande pièce pleine de meubles couverts de draps. Elle entend : »Elle est là », « Elle nous épie ». Elle sort précipitamment. Anne lui dit « Ils viennent de passer », « ils disent que la maison est à eux. » « Il y avait un enfant et deux femmes qui parlaient. » Nicholas a très peur. La vieille dame (invisible) leur fait très peur. Grace prend une arme et fait fouiller la maison. La vieille servante affirme que les histoires de fantômes sont fausses.

Grace vérifie sur de vieilles photos si ce sont les fantômes. Elle tombe sur un album-photo des morts. La vieille servante dit que « la perte d’un être cher peut conduire les gens aux pires choses. » Elle esquive les questions sur Lydia. Grace ne la croit pas, elle pense que son mutisme est dû à un traumatisme. Grace regrette d’avoir été si dure avec sa fille. Son mari lui manque.

Quatrième intervention surnaturelle

Quelqu’un joue du piano. Dans la pièce, il n’y a personne. Grace referme le piano. Quelqu’un lui claque la porte au nez. Quand elle réussit à rouvrir la porte, le piano est de nouveau ouvert. La vieille ne dit rien quand elle lui raconte ce qui s’est passé. Elle pense que le monde des morts se mélange à celui des vivants.

Grace décide d’aller voir le curé, malgré le brouillard. La vieille servante, assez effrayante et sûre d’elle, dit au vieux : « Elle croit que la maison est hantée ». Et lui répond : « Quand crois-tu qu’il faudra tout lui révéler ? » Ils cachent une tombe sous les feuilles mortes. (6e mystère).

L’épais brouillard empêche Grace d’avancer. Son mari arrive, impassible. Il lui confie : « Par moments, je saigne. » Au lieu de retrouver les siens, il commence par aller se coucher. Les enfants posent des questions sur où vont les morts, les bons, les méchants. Quand Anne est en colère, elle respire de façon saccadée. La vieille servante affirme qu’ »il y a des choses qu’elle ne veut pas entendre », et qu’ »il va y avoir des surprises, des changements » (suspens).

Cinquième intervention surnaturelle

Anne prépare sa première communion. Elle parade dans sa robe de cérémonie. Quand Grace rentre retrouver sa fille, elle voit à la place une vieille femme et l’attaque. Sa fille, apeurée, crie « elle veut nous tuer » et raconte à la vieille servante ce qui s’est passé. Grace a des soupçons sur les comprimés que lui donne la vieille servante et les jette dans l’évier. Son mari lui annonce que « Anne m’a tout raconté », sur ce qui s’est passé ce jour-là (2e mystère). Grace tente de se justifier : les domestiques sont partis, je suis devenue comme folle ce jour-là. Son mari est revenu dire adieu à sa femme et à ses enfants. Il retourne au front. Ils dont l’amour une dernière fois puis il disparait.

Sixième intervention surnaturelle (A NE PAS LIRE si vous n’avez pas encore vu ce film)

Il n’y a plus aucun rideau aux fenêtres. Grace est persuadée qu’on cherche à tuer ses enfants. La vieille servante la rassure en lui disant que c’était avant, peut-être que maintenant cela ne lui ferait plus rien.

Grace rétorque alors « Vous voulez la maison » (révélation 1 : désir des 3). La vieille en a assez : elle décide de dégager les tombes pour accélérer la prise de conscience de Grace, tandis que Grace, paniquée, cherche les rideaux. Ce faisant, Grace découvre une photo des trois serviteurs morts, tandis que les enfants voient leurs trois tombes (révélation 2 des 3e, 4e et 6e mystères : les 3 sont des fantômes). C’est la panique de la mère et de ses enfants. Enfermée à l’intérieur, Grace entend les 3 serviteurs lui dire que « nous devons tous apprendre à vivre ensemble », et que « les intrus sont dedans, avec vous. » (révélation 3 du 5e mystère). Pendant ce temps, Anne demande à son petit frère d’arrêter de respirer : la vieille les invite à venir avec eux. Apparait une table de medium, où la vieille femme aux yeux blancs et un homme répètent ce que les enfants disent. La fillette confie à la vieille dame qu’elle les a tués avec un oreiller. Ce à quoi les intrus leur disent « Vous êtes morts. » (révélation 4 des 1er et 2e mystères ET TWIST FINAL) « Pourquoi restez-vous dans cette maison ? » (mystère non élucidé). Grace a tué ses enfants avec un oreiller, puis a pris son fusil et s’est suicidée. Elle a cru que Dieu lui avait donné une deuxième chance quand elle les a entendu rire dans la pièce voisine, en se réveillant. Lydia a cessé de parler quand elle a su qu’elle était morte (renforcement de la révélation 2 du 4e  mystère). Son mari est mort. Elle décide que « cette maison est à nous » : ils vont donc rester hanter la maison. Victor les voit, en partant avec ses parents, qui apposent un panneau « for sale » sur le portail du manoir.

Critique du scénario

Ce thriller fantastique d’Alejandro Amenabar revisite entièrement le genre de la maison hantée. Terriblement efficace, il instaure dès l’incipit les thèmes principaux (la croyance religieuse très forte, l’autoritarisme de la mère mêlé à son désir de protection, l’atmosphère lugubre du manoir isolé dans la brume, l’illusion, les fantômes, la maison hantée) et les principaux mystères énoncés ci-dessus, fait durer le suspens et assène coup sur coup dans le 3e acte toutes les révélations, avec un twist final achevant le spectateur : l’histoire dès lors doit se comprendre complètement différemment, et tout s’éclaire. La caractérisation des personnages les verrouille extrêmement bien également, si bien que tout est savamment orchestré. Rien n’est de trop, tout est choisi en fonction de la révélation finale et de la transformation du personnage principal : l‘amour maternel de Grace devient en effet plus fort que sa croyance en Dieu. Nul besoin d’effets spéciaux dont ce thriller fait l’économie : des portes qui s’ouvrent et se ferment, des voix, un morceau de piano, des rideaux qui disparaissent, de la brume, quelques tombes, et le tour est joué. Une économie de moyens pour des effets maximaux. C’est de bout en bout angoissant, terriblement efficace. Sans être subtil, force est de constater que ce scénario a été écrit dans les règles de l’art.

Le jeu de l’ange de Carlos Ruiz Zafon

18.08
2013

le jeu de lange« Un écrivain n’oublie jamais le moment où, pour la première fois, il a accepté un peu d’argent ou quelques éloges en échange d’une histoire. » (incipit, p. 11)

Carlos Ruiz Zafon utilise le « je », la première personne du singulier, pour favoriser l’identification du lecteur au jeune narrateur alors âgé de dix-sept ans. D’emblée, David Martin raconte dans ce premier chapitre « le soir qui devait changer le cours de ma vie » (p. 12), c’est-à-dire le défi lancé par son patron au journal, défi qu’il relève haut la main, celui d’écrire une bonne histoire : « d’après Vidal, vous ne seriez pas si mauvais que ça » (p. 13). Pour ce faire, il invoque une image pour l’inspirer. A partir de ce moment, ses feuilletons d’histoires sombres font la joie des lecteurs du journal, avant que la jalousie de ses collègues ne le pousse vers la porte. Qu’à cela ne tienne, « L’envie est la religion des médiocres. » (p. 24), et Vidal, son bienfaiteur, lui trouve des éditeurs pour le lancer dans une carrière d’écrivain à succès sous pseudonyme. Arrive une mystérieuse enveloppe scellée par un cachet de cire avec un ange, l’invitant à un curieux rendez-vous d’initiation sexuelle assez inquiétante, un cadeau de la part d’un éditeur, semble-t-il. Mais quand David Martin y retourne peu de temps après, le lieu n’existe plus depuis belle lurette, et tout semble avoir été reconstitué de toutes pièces pour lui seul, dans un décor proche de l’atmosphère de ses romans. La saveur de cette initiation lui fait songer à celle qui occupe toutes ses pensées, Cristina Sagnier, la fille du chauffeur de Vidal, lequel bien sûr l’épousera, ce qui séparera le narrateur de son bienfaiteur…

Passée la première page, qui joue à la perfection son rôle d’attrape-lecteur, j’avais bien envie de… ne pas poursuivre.

Certes, il est normal que ce cinquième roman de Carlos Ruiz Zafon (publié n 2008 en Espagne, en 2009 en France) exploite la même thématique que dans L’Ombre du vent, son quatrième roman, puisqu’il constitue le second volet de cette trilogie du Cimetière des livres oubliés. Mais cela n’est pas bien différent non plus de Marina, que je viens de lire. Une pointe de surnaturel pour tenir en haleine, un Méchant pour faire peur, souvent les mêmes ficelles (d’ailleurs on retrouve une allusion à des pantins à un moment donné, dans la vieille maison près du parc Güell, sans donner d’explication, après les horribles marionnettes de Marina), du pathos en vois-tu en voilà, des séquences émotion à la pelle. La recette est censée marcher à chaque fois, mais là j’avoue avoir ma dose, d’autant que le dénouement me semble quelque peu bancal. Page 299 c’est même la deuxième fois (cf. Marina) que CRZ nous fait le coup de la jeune fille amoureuse écrivant sur le héros sans qu’il sache quoi exactement.

Alors pourquoi ai-je lu les 666 pages de ce best-seller ? Justement par curiosité à la fois pour ses techniques d’écriture, dont il a l’ironie de nous distiller quelques recommandations au fil du récit, pour ce mystère de l’éditeur doublé du mystère de cette maison, et enfin pour ce fameux livre d’une religion-somme. Or ces trois sources d’intérêt se sont terminées de façon un peu décevantes. Le mystère de la maison et celui du fameux livre ont été vite éventés, peu délayés, et auraient pu ne faire qu’un avec celui de l’éditeur : j’avais un autre horizon d’attente, celui d’une nouvelle Bible pour convertir les hommes dont les prêtres seraient à présent des vampires qui recueilleraient leur sang pour en faire du vin pour le Diable, qui aurait séjourné dans cette maison. Voilà ma fin à moi, dans l’esthétique du roman quasi-gothique. Bon, vous l’aurez compris, je n’en lirai pas d’autre de lui : quand on en a lu un, on les a tous lus !

Marina de Carlos Ruiz Zafon

14.07
2013
cop. Pocket jeunesse

cop. Pocket jeunesse

Retour dans la Barcelone des années 80, au milieu de ses vieilles demeures laissées à l’abandon, où aime errer Oscar, âgé de quinze ans, avant de regagner le soir le pensionnat où il est interne. Son aventure commence le soir où il pénètre dans l’une d’entre elles, y entend une voix merveilleuse puis voit un vieillard qui l’effraie et lui fait prendre la fuite, emportant avec lui une montre sans s’en rendre compte. Quand il y retourne pour la rendre, c’est pour y rencontrer Marina, qui l’éblouit aussitôt avant de l’emmener dans un cimetière ne figurant sur aucune carte pour y guetter une mystérieuse dame en noir…

« « Nous ne nous souvenons que de ce qui n’est jamais arrivé », m’a dit un jour Marina. » (incipit)

Qu’est-ce qui en fait un best-seller ? Tout y est machiavéliquement bien pensé pour ferrer le lecteur : sans vouloir révolutionner l’histoire littéraire, Carlos Ruiz Zafon a imaginé une mécanique bien huilée pour attraper son lecteur et le tirer par la manche avec beaucoup de suspens, avant de lui soutirer une belle larme d’émotion au dénouement. On a beau le savoir, on s’y laisse prendre avec délectation. Chapeau !

paru en 1999
trad. par François Maspero

Mon petit mari de Pascal Bruckner

17.06
2012

cop. Grasset

Une fable moderne imaginée à partir de L’Homme qui rétrécit

Dans un couple, l’homme se doit d’être plus grand que sa femme, sous peine de voir sa virilité en prendre un sacré coup, aux yeux de tous, y compris de ses enfants. Alors que dire du beau Léon, 1,66 m., marié à la rutilante Solange, 1,80 m., qui continue à perdre 39 cm à la naissance de chaque enfant, le quatrième le laissant réduit à la taille d’un orteil, et ô combien vulnérable…

Hélas, Pascal Bruckner manque de chance puisque j’adore le formidable roman de Richard Matheson, écrit il y a plus de cinquante ans, L’Homme qui rétrécit***, et que j’ai revu l’adaptation à laquelle il avait lui-même procédé au cinéma. Et le verdict est là : dans la lignée des oeuvres parcourues par ce même thème de l’homme confronté à un changement de proportion (Swift, Matheson et beaucoup d’autres avant lui), cet énième roman ne fait vraiment pas le poids !

C’est peut-être voulu, me direz-vous : la comédie se veut légère, la fable moderne, symbolisant le mal-être actuel de ces hommes qui ne savent plus où se trouve leur place, qui ont leur part des tâches et qui pouponnent, perdant dans leur mariage et leur paternité leur virilité. C’était déjà frapper à la mauvaise porte, ce genre de considération me semblant plus sexiste qu’autre chose.

« Léon faisait le tour du propriétaire, se disait : Tout ça est à moi ! Ouah, je suis riche. La Corpulente le fascinait. Il grimpait vers son visage, traversait la longue plaine qui sépare le haut des seins de la base du cou, se hissait, grâce à quelques plis judicieusement placés, jusqu’au promontoire du menton et s’asseyait en tailleur juste en dessous de la bouche. Il promenait alors le faisceau de sa torche sur le paysage tel un touriste assis au pied d’une pyramide. Quelle merveille que cette femme ! » (p. 122-123)

Au demeurant, Pascal Bruckner s’est très probablement inspiré de certains épisodes du roman de Matheson pour construire son intrigue, déclinant sur un ton humoristique ce que le premier avait fait vivre de manière tragique à son protagoniste : le désir sexuel, l’interrogation sur ce qui fonde le rôle éducatif du père, la menace de l’animal domestique, le recours à une maison de poupée à sa taille,… tous ces éléments ont été repris et développés, faisant de ce « petit roman » quelque chose de tendre, de cruel et de divertissant, émaillé de blasons du corps féminin. Enfin, sa jolie couverture qui en fait un bel objet m’empêcherait presque de m’en séparer pour qu’il aille courir sa chance chez d’autres lecteurs. Bref, une lecture qui pourrait être sympa si vous n’avez pas en tête ses précurseurs.

Vous trouverez des critiques plus élogieuses chez Lily et ses livres et dans Le journal d’une lectrice.

Grasset, 2007. – 211 p.. – ISBN 978-2-246-73141-2 : 13,90 €.