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Au coeur de la tempête ** de Will Eisner (2009)

29.12
2009

To the heart of the storm / trad. par Anne Capuron

1942. A bord d’un train militaire qui l’emmène dans un camp d’entraînement pour partir ensuite en guerre, Will Eisner repense à l’installation laborieuse de sa famille à New-York…

J’avais précédemment découvert sa trilogie New-Yorkaise, hymne à la Grosse Pomme ou au Flatiron Building, dont j’avais beaucoup apprécié les petites histoires de gens, de lieux, épinglés par un regard à la fois lucide et poétique.

Près de cinquante ans après, Will Eisner établit ici un parallèle entre cette seconde guerre mondiale qui, avec la solution finale, poussait à son point le plus extrême l’antisémitisme, et l’accueil que son quartier de New-York avait réservé à sa famille immigrée. Pour ce faire, il fait défiler à l’encre noire l’enfance misérable de sa mère, les désillusions de son père, sa jeunesse à travers laquelle il dénonce les préjugés dont il fut victime. Un témoignage fort.

Paris : Delcourt, 2009. – 206 p. : couv. ill. en coul.. – ISBN 978-2-7560-1682-5: 17,50 €.
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Sous le charme de Lillian Dawes ** à *** de Katherine Mosby

21.03
2009

The Season of Lillian Dawes (E.U., 2002)

« Apprendre à connaître quelqu’un est un plaisir à savourer, comme du chocolat. On ne peut pas l’avaler tout rond, il faut le laisser fondre lentement afin que le palais en goûte chaque infime nuance. De plus, la confiance se gagne (…). » (p. 218-219)

Cet été-là, après avoir été expulsé de son pensionnat, Gabriel, dix-sept ans, se retrouve hébergé chez son frère, intellectuel bourgeois bohème avant l’heure, dans un Manhattan des années 50. Seulement, du jour où il croise Lilian Dawes, il n’aura de cesse d’en savoir toujours plus sur elle, mais curieusement plus il en apprend plus le mystère autour de ses origines et de sa véritable identité s’épaissit… Qui est donc Lillian Dawes ?

« Il y a presque toujours dans la vie un moment-clé, un point divisant le temps entre un avant et un aprèsun accident ou une histoire d’amour, un voyage ou peut-être un décès. Dans le cas de Spencer, les quatre, tels les points cardinaux sur une boussole, se combinèrent sous la forme de Lillian Dawes. Et comme il est impossible d’être le témoin d’un drame sans en conserver l’empreinte, cette femme marqua, pour moi aussi, le grand tournant. » (incipit)

 

Souvent est réservé aux titre et incipit le privilège de l’ouverture, de la mesure, de la première note, du ton donnés à l’œuvre entière. Sous le charme, on ne peut que l’être, en effet, à la lecture de ce roman d’une rare élégance, à l’image de l’héroïne qui l’illustre sur le bandeau et qui en est le sujet, écrit avec une finesse psychologique et une subtilité choisie. On y tombe, comme les deux frères Spencer et Gabriel, amoureux de la figure énigmatique de Lillian Dawes, aux talents et qualités aussi démultipliés que ses identités. On ne saurait non plus résister au charme désuet d’un New-York des années 50 que l’on découvre à travers les yeux du narrateur de dix-sept ans, Gabriel, qui, malgré sa nature indolente, est prompt à saisir avec opportunité les plaisirs de la vie et de la bouche, tout comme les occasions de fréquenter la belle. Ajoutez à cela une plume raffinée, quelques scènes phare (par exemple celle du premier soir chez Clayton, avec Lillian jouant à reconnaître à l’aveuglette les arbres du parc ; p. 133-136), quelques portraits bien sentis (celui de Clayton p. 187-188), et vous comprendrez que ce roman d’apprentissage, qui figurait dans les sélections du National Book Award et du prix Pulitzer, mérite amplement un détour par la bibliothèque ou la librairie.

« - C’est très différent, vous verrez, de boire dans de vraies tasses, dit-elle. C’est plus intime : cela étend notre espace personnel dans le monde – comme d’avoir un salon qui ouvre sur l’horizon. » (p. 216)

 

MOSBY, Katherine. – Sous le charme de Lillian Dawes / trad. de l’américain par Cécile Arnaud. – La Table Ronde, 2009. – 285 p.. – (Quai Voltaire). – ISBN 978-2-7103-3049-3 : 21 €.

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New York trilogie : 1. La Ville * de Will Eisner (2008)

10.01
2009

Nul besoin de mot souvent pour exprimer en une planche comme ci-dessous combien le paysage urbain peut influer sur le moral. Ce sont donc des récits souvent muets, parfois accompagnés de musique ou de dialogues, qui vont ici se succéder, suscités par un motif du quotidien : une bouche d’égout ou d’incendie, un perron ou la fenêtre d’en face, le métro, des poubelles ou des boîtes aux lettres, un lampadaire.

A l’époque où ces chroniques urbaines ont été conçues, au début des années 80, Will Eisner enseignait à l’Ecole des Arts Visuels de New-York. Les éditions Delcourt les rééditent à la suite de sa trilogie du Bronx.

Comme tant d’autres séduite par Manhattan et Brooklyn, je ne pouvais pas manquer cette B.D. ! J’y ai découvert le trait de Will Eisner, rond et tendre, son sens de l’humour et sa sensibilité, son intelligence des milles facettes de la vie quotidienne des gens, mais… ce sont ses deux autres tomes (tomes 2** et 3**) qui m’ont véritablement plu.

New York trilogie : 2. L’immeuble ** de Will Eisner (2008)

09.01
2009

Dans ce tome plus que dans tout autre, la vie humaine s’incruste dans les pierres, tout comme un immeuble peut profondément marquer la vie des gens. Tiens, prenons celui-là : oui, bien sûr, il n’est pas imaginaire comme il n’a pas non plus été choisi par hasard, vous le reconnaissez, il s’agit du Flatiron Building (Daniel Burnham, 1902), dont Will Eisner ne mentionne pas le nom, mais qu’il utilise comme symbole, à la fois de la Grosse Pomme et de tous les beaux immeubles riches d’un passé et de souvenirs que menacent les exigences de conformité et les promoteurs.

« Ce qui me perturbait le plus, c’était la destruction impitoyable des immeubles. J’avais le sentiment que, quelque part, ils avaient une âme.
Je sais maintenant que ces structures, incrustées de rires et tachées de larmes, sont plus que des édifices sans vie. (…) » (p. 6)


Un jour, ce bel immeuble est démoli pour faire place à un nouvel immeuble, « The Hammond Builing », à l’entrée duquel apparaissent quatre fantômes, dont Will Eisner va nous raconter tour à tour l’histoire, avant d’aborder celle de P.J. Hammond…

Dans la seconde partie du tome, Eisner renoue, comme pour le premier tome, avec son principe des saynètes douces-amères en les déclinant cette fois autour du temps, de l’odeur, du rythme et de l’espace, les quatre principaux facteurs qui caractérisent la ville selon lui.

Aucune sensiblerie ni complaisance dans ces différentes histoires, mais bien au contraire une lucidité cinglante issue d’un sens de l’observation étonnant, que viennent toujours adoucir la rondeur de son trait, son humour et sa tendresse pour ses personnages, souvent de petites gens. Un vrai plaisir à lire.

EISNER, Will. - New York trilogie : 2. L’Immeuble. – Delcourt, 2008. - 164 planches. - (Contrebande). - ISBN 978-2-7560-0953-7 : 14,95 €.

New York trilogie : 3. Les gens ** de Will Eisner (2008)

09.01
2009

« Très jeune déjà, dans les rues de ma ville, j’étais déconcerté par l’anonymat des gens autour de moi. L’indifférence qu’ils se témoignent dans les lieux bondés me paraissait contredire l’idée communément admise selon laquelle les villes ont été créées pour garantir la sécurité. »

New York, dans les années 30. Pincus Pleatnick est devenu presque invisible, par commodité, pour éviter les désagréments. Un jour, pourtant, il lit sa propre mort dans la rubrique nécrologique du Daily News. Immédiatement, il appelle la responsable qui refuse de reconnaître son erreur. Furieux, il sort de chez lui prendre l’air. Mais il est loin de se douter que tous ceux qui vont lire la rubrique vont bel et bien le considérer comme mort et agir en conséquence…  Morris, lui, a un don, celui de guérison. Mais personne n’a l’air de s’en préoccuper…  Hilda, enfin, bibliothécaire, s’est occupée toute sa vie de son père. Lorsque ce dernier meurt, elle s’entiche d’un collègue qu’elle n’avait jamais remarqué, la cinquantaine sonnante, entièrement dévoué à sa mère malade…

L’anonymat dans la foule, la solitude dans une ville surpeuplée, voici le thème de ce dernier volet de la trilogie sur New-York. On préfère ignorer l’autre pour se protéger. C’est oublier qu’on est tout aussi vulnérable sans l’autre. Une bien belle leçon de vie que nous donne là Will Eisner.

EISNER, Will. – New York trilogie : 3. Les Gens. – Delcourt, 2008. - 111 planches. - (Contrebande). - ISBN 978-2-7560-0953-7 : 12,90 €.

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L’histoire de l’amour *** de Nicole Krauss (2005)

10.03
2007

Traduit de : The history of love

Léo Gursky attend son heure. Il vit seul depuis toujours. Pas tout à fait : depuis qu’il a retrouvé par hasard, dans les rues de New-York, Bruno, un ami d’enfance polonais, ce dernier, devenu veuf, est venu habiter le petit appartement juste au-dessus du sien. Ils se voient, se surveillent l’un l’autre, comme pour se prouver qu’ils existent encore, ne pas être découverts morts plusieurs jours après, comme cette vieille femme dans l’immeuble. Aussi Léo a besoin de se montrer, d’attirer l’attention, il pose même nu dans des cours de dessin. A son arrivée à New-York, il a appris à ouvrir toutes les portes, toutes les serrures, mais pas celles de son coeur, qu’il met en mots, déchiré par son amour perdu, remarié, et un fils, écrivain célèbre, dont il a promis à sa mère de taire la paternité.
Son prénom est Alma. C’est celui de « toutes les jeunes femmes qui se trouvaient dans un livre que (son) père lui a offert et qui s’appelait L’Histoire de l’amour. » Elle a quatorze ans et vit ses premiers émois d’adolescente. Son père est mort, sa mère, inconsolable, se réfugie dans la lecture et la traduction, sa profession, et son frère se prend pour une sorte de Messie. Un jour, sa mère reçoit par courrier la commande d’un homme qui lui demande de traduire pour lui de l’espagnol à l’américain…L’Histoire de l’amour. L’inconnu a éveillé la curiosité d’Alma qui cherche à lui faire rencontrer sa mère.

Je n’ai pas éteint la lumière de mon chevet tant que je n’ai pas eu terminé ce roman dimanche soir. Toujours dans la perspective de mon prochain voyage à New-York,  j’avais choisi de lire ces deux romans d’un jeune couple américain installé à Brooklyn, qui avait beaucoup fait parler de lui en cette rentrée littéraire de septembre dernier : j’avais commencé par son époux, Jonathan Safran Foer, avec Extrêmement fort et incroyablement près, qui s’est révélé être un beau coup de coeur, et j’entamais ce roman, ayant encore en tête des bribes de critiques l’annonçant meilleur, et ce malgré un titre à l’eau de rose, peu prometteur, mettant en abîme l’histoire d’amour entre deux adolescents polonais juifs, séparés par un exil contraint par les persécutions antisémites, en cette veille de la seconde guerre mondiale.

Au début, je l’avoue, je n’ai pas tout de suite été emportée par le récit, comme je l’avais été très facilement par Extrêmement fort et incroyablement près. J’ai trouvé bien sûr quelques points communs entre les deux oeuvres - le deuil, une jeune histoire d’amour interrompue par les horreurs de la seconde guerre mondiale, l’écriture, les retrouvailles entre une génération de grands-parents, qui n’ont pas fait le deuil de leur amour et de leur adolescence volés, et celle de leurs petits-enfants qui sumontent tant bien que mal la perte de leur père-, des clins d’oeil (le vide entre les deux dents, les serrures). Mais je n’ai, par la suite, pas pu le reposer avant de l’avoir achevé, la gorge nouée, émue, prête à le rouvrir pour en relire des passages afin de mieux appréhender cet enchevêtrement d’histoires mêlant filiation naturelle et paternité légitime d’une oeuvre littéraire, qui n’est autre que L’Histoire de l’amour. Quels terribles secrets met en exergue ce roman d’amour polymorphe, amour de l’écriture, de la lecture, de l’amour entre deux adolescents, entre un père et son fils, entre une fille et sa mère ! Celui de publier une oeuvre dont on n’est pas l’auteur, pour l’amour d’une femme et de soi, comme celui de devoir taire à jamais à son fils être son père, de ne jamais connaître l’amour d’un fils après avoir perdu celui d’une femme,…

Polymorphe (narratif, épistolaire, journalistique, nécrologique,…), polyphonique,  ce roman perd son lecteur dans un labyrinthe d’histoires allant et venant dans le temps et l’espace (Pologne, Chili, New-York), avant de de le bouleverser tout à fait, ne lui donnant qu’une envie, celle de tout recommencer, de suivre le bon chemin, bref, aussitôt fini, de le relire.

L’histoire de l’amour / Nicole Krauss ; traduit de l’anglais (États-Unis) par Bernard Hoepffner ; avec la collaboration de Catherine Goffaux. – [Paris] : Gallimard, impr. 2006. – 1 vol. (356 p.) : ill., jaquette ill. ; 21 cm. – (Du monde entier). - ISBN 2-07-077308-6 (br.) : 21 EUR. – EAN 9782070773084
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Extrêmement fort et incroyablement près *** de Jonathan Safran Foer (Etats-Unis, 2005)

03.03
2007

Cette veille du 11 septembre 2001, Oskar, âgé de 9 ans, ne le sait pas, pour lui, cette soirée ressemble à toutes les autres, mais c’est pourtant la dernière où il entendra son père lui raconter une histoire, la dernière où il verra son père. Un an après, Oskar trouve une clé dans une enveloppe où est griffonné le nom « Black », cette dernière elle-même cachée au fond d’un vase. Comme pour les derniers messages laissés sur le répondeur par son père, ce terrible matin, il décide de garder cette découverte pour lui, de n’en parler ni à sa mère, qui ne semble pas beaucoup pleurer son père puisqu’elle s’apprête déjà à le remplacer, ni à sa grand-mère qu’il adore, dont on apprend en filigrane son amour post-traumatique avec le petit-ami d’Ana, sa soeur, morte pendant les bombardements de Dresde. Il part donc, seul mais plein de ressources, frapper à la porte de tous les Black de New-York pour savoir quelle serrure cette clé ouvre et ce qu’elle lui permettra de découvrir sur son père…

Pouvoir faire son deuil, lorsqu’un parent a disparu dans des bombardements,  lorsqu’il n’y a pas eu d’enterrement, c’est difficile, voire impossible. C’est toute l’histoire de ce livre, ressentie sur deux modes différents : alors que le parcours plein d’originalité de ce petit garçon peu commun, jalonné de rencontres diverses et souvent enrichissantes, est essentiellement dialogué et illustré, son grand-père, au contraire, s’est tu, comme mort de l’intérieur, et ne s’exprime plus que par écrit, une main tatouée pour oui, une autre pour non, et un cahier qu’il feuillette pour indiquer sans cesse « je suis désolé ».

Pour décrire cet après-11 septembre, Jonathan Safran Foer a fait le choix d’un roman d’apprentissage, celui d’un enfant, un peu trop éveillé et intelligent peut-être, un surdoué, mais dont les points d’interrogations, les déductions et les trouvailles ingénieuses nous font sourire et nous aident à mieux digérer les épisodes tragiques narrés et les souffrances psychologiques endurées par chacun des personnages, même ceux rencontrés :

« Et si l’eau de la douche était traitée avec un produit chimique qui réagirait à une combinaison de choses, les battements du coeur, la température du corps, les ondes du cerveau, de manière à ce que la couleur de la peau change avec les humeurs ? Quand on serait extrêmement excité, la peau deviendrait verte, et si on était en colère, on deviendrait rouge, évidemment, d’une humeur de mer de Chine on virerait au marron, et quand on aurait le blues on deviendrait bleu.
Tout le monde saurait comment tout le monde se sent et on pourrait être plus attentionné les uns envers les autres. Parce qu’on ne voudrait jamais dire à une personne dont la peau serait violette qu’on lui en veut d’arriver en retard, exactement comme en rencontrant quelqu’un de rose on aurait envie de lui taper dans le dos en disant, « Félicitations ! ».
Une autre raison pour laquelle ce serait une bonne invention, c’est toutes les fois où on sait qu’on ressent très fort quelque chose mais on ne sait pas quoi (…)
«  (p. 211). (n. perso : une invention qui peut aussi se révéler ou pratique ou gênante, pour quelqu’un d’amoureux !).

Illustrations, mots et phrases cerclés de rouge, gribouillis, l’aspect purement formel du roman pourrait paraître original, mais a déjà été testé (La Maison des feuilles, autre roman américain, en avait tiré le maximum) ; de même qu’avait déjà été fait le choix de ce jeune narrateur au regard « naïf » et déformant de la réalité pour apporter une candeur rafraîchissante à un événement à forte résonnance dramatique ; le dénouement, enfin, avec la grand-mère me laisse à demi satisfaite.

Ce n’est donc pas pour son originalité que ce roman m’a plu, mais parce que cette lecture fut un régal à tout point de vue, m’offrant une véritable palette d’émotions toutes plus diverses les unes que les autres. Ce second roman de ce jeune auteur américain fait partie de ce qui nous arrive de meilleur parmi tout ce qui s’écrit actuellement aux Etats-Unis. Un auteur à suivre. D’ailleurs, du coup, il faudra que je lise son premier…

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso

Edition de l’Olivier, 2006 . – 424 p. :ill. en coul.. – ISBN : 2-87929-481-9 : 22 €.
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