Mots-clefs ‘moeurs et coutumes’

Les pieds bandés de Li Kunwu

13.08
2014
cop. Kana

cop. Kana

Forcée par sa mère, qui souhaite lui offrir sa seule chance par un beau mariage de s’élever au-dessus de sa condition, Chun Xiu doit renoncer à l’insouciance et aux jeux de son enfance, et à l’amour de son camarade de jeu Magen, pour souffrir le martyr : désormais elle ne peut plus sauter ni courir, ni même marcher comme les autres. Hélas, à peine est-elle en âge de se marier, que la révolution éclate : à bas les coutumes féodales ! De convoitée, Chun Xiu est soudain transformée en paria. Fuyant la violence de la ville, elle se réfugie avec Magen à la campagne. Mais dès le premier jour d’absence de son fiancé, qui n’a encore pas osé la toucher, Chun Xiu subit un viol collectif, et ne peut plus enfanter. Le déshonneur est tel qu’il lui faut alors également renoncer à Magen…

 

Longtemps j’ai tardé à acheter ce one-shot chinois dont Joël de l’ACBD m’avait fait l’éloge : je savais que ce serait terrible… Ce le fut. Aucun doute là-dessus : impossible de retenir une larme à la lecture de l’histoire tragique de cette pauvre femme qui ne connut, à vrai dire, quasiment que peine et douleur tout au long de sa vie… et tout ceci à cause de l’impitoyable tradition millénaire des pieds bandés, que l’on dit alors « aériens », ressemblant à la belle gazelle, mais qui sont tout bonnement horriblement atrophiés, jusqu’à ne mesurer que 7,5 cm ! Si cette histoire mérite d’être connue, la virtuosité de l’auteur, déjà plébiscité pour Une Vie chinoise, mérite d’être, elle, saluée : la page 72, par exemple, renouvelle la mise en page de l’héroïne, cible de tous les regards. Un manhua incontournable.

Le pain nu de Mohamed Choukri (1980)

31.10
2010

Titre original : al-khubz al-hâfî

« Nous habitions une seule pièce. Mon père, quand il rentrait le soir, était toujours de mauvaise humeur. Mon père, c’était un monstre. Pas un geste, pas une parole. Tout à son ordre et à son image, un peu comme Dieu, ou du moins c’est ce que j’entendais… Mon père, un monstre. Il battait ma mère sans aucune raison. » (p. 13)

Dans les années 1940, à Tanger, le jeune Mohammed quitte rapidement sa famille qui vivote avec les ventes dur le marché de sa mère. Son père, qu’il hait, ivre la plupart du temps, les brutalise tous, jusqu’à assassiner son frère. Il survit d’expédients, dormant à la belle étoile et ramassant des poissons morts traînant sur le port, et dépense le peu qu’il gagne auprès des prostituées.

Ecrit en 1952, ce roman autobiographique fut censuré au Maroc jusqu’en novembre 2000, à cause de la crudité des scènes sexuelles. Il ne sera publié en France qu’en 1980, par Maspero, traduit par Tahar Ben Jelloun. Devenu un classique de la littérature marocaine, il dénonce, au travers de ses personnages souffrant de la faim et de la misère, les injustices sociales du Maroc de l’époque. Usant d’un style dépouillé et cru, il dépeint une réalité qui l’est plus encore : ce sont toutes les menaces qui planent sur ce jeune garçon livré à lui-même, de la maladie à la famine, du viol jusqu’au meurtre. On en sort écoeuré par la triste condition de tous ces jeunes adolescents, errant dans le Maroc d’alors comme dans de nombreux autres pays aujourd’hui. On en sort aussi lassé par la sexualité débridée du narrateur. Et pas forcément convaincu par la qualité littéraire intrinsèque du texte. Mais par ce qu’il ose décrire, oui.

Le pain nu [Texte imprimé] : récit autobiographique / Mohamed Choukri ; présenté et trad. de l’arabe par Tahar Ben Jelloun. - Paris : Seuil, 1997. - 160 p. : couv. ill. ; 18 cm. – (Points ; 365). - ISBN 978-2-02-031720-7 (br.) : 5,50 €.
Emprunté au C.D.I.