Mots-clefs ‘journal’

Bloc-notes * de François Mauriac (1952-1964)

26.11
2010

« Lundi 24 février 1958

Au triste réveil, devant le journal, cette coupe d’amertume de chaque matin, cette ration quotidienne de honte, je me dis qu’en vérité lorsque j’écris le nom de De Gaulle, ce n’est pas dans l’idée qu’il sauverait tout, à coup sûr. Mais il nous rendrait l’honneur. » (Tome II, p. 37)

Cette ration quotidienne de la honte, François Mauriac va longuement l’évoquer en sa qualité de collaborateur à L’Express, car ses bloc-notes commencent par trois années sinistres, au cours desquelles cet homme pourtant ouvertement de droite, grand admirateur de De Gaulle, n’a de cesse de critiquer la poursuite en politique d’intérêts aveugles pour un mythe de l’Algérie française, sans véritable force d’opposition. Ce chrétien loue la démarche de La Croix à propos de la guerre d’Algérie, tandis qu’il avoue son incompréhension face aux positions de Camus et de Vercors. Lui-même hostile à la peine de mort, il ne comprend pas qu’on puisse évoquer son éradication par une loi, alors qu’en pleine guerre d’Algérie, elle continue d’être appliquée à tout va, sans jugement. De même, il s’étonne de la saisie de La Question d’Henri Alleg, d’abord parce qu’elle survient trop tard, des milliers d’exemplaires ayant déjà été vendus et lus, ensuite parce qu’elle condamne ouvertement toute liberté d’expression sur le sujet, ce qui est bien plus grave. Il retient cette phrase de Benjamin Constant, dans ses Principes de politique :

« Il existe dans tous les pays, et surtout dans les grands Etats modernes, une force qui n’est pas un pouvoir constitutionnel, mais qui en est un terrible par le fait, c’est la force armée. » .

Les chroniques politiques de ce membre éminent de l’Académie française se doublent évidemment de chroniques culturelles, qui nous permettent de saisir sur le vif ses impressions de l’époque – par exemple le théâtre de Claudel, ou de partager ses souvenirs de lecture : on apprendra qu’être un homme de droite ne l’empêche ni d’admirer Tolstoï ou le Dr Jivago de Boris Pasternak, ni d’être bouleversé par L’Enfer qui avait fait connaître Henri Barbusse, écrivain communiste du Feu. Le suicide de Virginia Woolf, qu’il évoque à plusieurs reprises, semble aussi tourmenter ce lecteur très croyant, de même qu’il regrette, dans Mémoires d’une jeune fille rangée, que Simone de Beauvoir ait pu perdre la foi alors qu’une autre Simone (Weil) y fut convertie. Il préfère l’histoire de deux prêtres à celle de Zazie dans le métro qu’il trouve idiote. Mais il est touché par sa rencontre avec Henri Miller, le censuré.

Dans son article daté du dimanche 18 septembre 1960, François Mauriac hésite à quitter L’Express, dont l’esprit, qui s’était forgé autour de la personnalité de Pierre Mendès France, a changé, regrette-t-il, un peu plus « Nouvelle Vague ». Il rumine encore la critique de son cher De Gaulle dans le dernier éditorial, et fait celle de ses confrères journalistes, nous donnant l’occasion de percevoir la nature, selon lui, de l’engagement politique d’un écrivain :

« (…) à quoi bon pour un écrivain de toucher à la politique s’il n’y apportait pas plus de réflexion que les hommes du métier trop souvent condamnés à écrire vite, qui ne visent qu’à utiliser l’événement, à frapper fort plus qu’à frapper juste. » (p. 469)

De fait, les articles réunis dans ces Bloc-notes, brillamment écrits, font tous état d’une pensée longuement pesée, gaulliste avant tout. Si l’on en approuve pas forcément la teneur, du moins peut-on y reconnaître tout l’intérêt qu’il peut y avoir de bénéficier dans les colonnes d’un journal de la réflexion politique et culturelle d’un écrivain. Aussi faut-il également lire, en contre-point, les chroniques de son contemporain, non moins célèbre, Albert Camus.

Bloc-notes [Texte imprimé] / François Mauriac ; avant-propos de Jean Lacouture ; présentation et notes de Jean Touzot. – Nouv. éd.. – Paris : Éd. du Seuil, 1993 (45-Manchecourt : Impr. Maury). – 5 vol. (583, 545, 595, 589, 415 p.) : couv. ill. ; 18 cm. – (Points : essais ; 269-273).
Comprend : T. I, 1952-1957 ; T. II, 1958-1960 ; T. III, 1961-1964 ; T. IV, 1965-1967 ; T. V, 1968-1970
Index
ISBN 2-02-021002-9 (éd. complète). – ISBN 2-02-012814-4 (vol. 1). – ISBN 2-02-012815-2 (vol. 2). – ISBN 2-02-012816-0 (vol. 3). – ISBN 2-02-012817-9 (vol. 4). – ISBN 2-02-012818-7 (vol. 5) (br.) : 54 F (le vol.).
Empruntés à la médiathèque.