Mots-clefs ‘immigration’

Dheepan de Jacques Audiard (2015)

02.02
2016

Dheepan-O-Refúgio-posterAprès son magistral Un Prophète, Jacques Audiard s’est vu récompensé pour Dheepan en 2015 par la Palme d’or avec un jury présidé par les frères Coen.

L’histoire

Dheepan est un Tigre, un soldat de l’indépendance tamoule au Sri Lanka. Après avoir brûlé les cadavres de ses compagnons d’armes, il récupère les passeports d’une famille disparue pour laisser derrière lui cette vie sans avenir, seul désormais. Seul ? Non, pas vraiment, une jeune femme s’arrange pour le suivre, emmenant avec elle une fillette de neuf ans orpheline. Avec cette fausse épouse et cette fausse fille, Dheepan choisit la France comme terre d’accueil, au grand dam de la jeune femme qui a une cousine en Angleterre. Mais cette dernière obtempère : il a les passeports, ils forment une famille aux yeux de l’administration, ils auront bientôt des papiers. En attendant, Dheepan devient le gardien d’un immeuble HLM dans un no man’s land d’une banlieue parisienne, où de jeunes caïds font leur petit trafic…

Mon avis

Jacques Audiard nous surprend, une fois encore : d’abord en mettant en scène ces trois individus tellement isolés, qui semblent former une famille au regard de tous, et donc trouver un réconfort dans leur affection ; or la petite fille réclame en vain auprès de sa fausse mère un peu de tendresse, laquelle ne pense qu’à sauver sa propre peau. Ensuite en montrant que même si la France n’est pas en guerre, elle baigne dans la violence dans certaines banlieues que le gouvernement a abandonnées, une violence qui fascine Dheepan, et réveille en lui ses fantômes, alors qu’il l’observe la nuit depuis sa fenêtre. On tremble pour lui, pour elle, pour cette petite fille. Jusqu’au bout on appréhende, et non, Jacques Audiard n’a pas le glauque facile, et c’est tant mieux, mais le spectaculaire, si, caron n’a encore jamais vu autant de morts autour d’une barre d’immeubles. Un bon film, mais pas du niveau d’Un prophète, ça non.

Un homme de joie de François et Hautière

29.04
2015

hommedejoie

Fuyant la misère en Russie, Sacha Bujak débarque à New-York, où un cousin lui trouve une chambre de bonne d’une maison cossue dont ont hérité trois clébards qu’il doit promener chaque jour. Un soir où il s’aventure dans les bas-fonds avec le plus teigneux, il sauve la vie d’un homme qui lui trouve bientôt du travail. Sacha est un taiseux, et dans ce milieu aux marges de la loi, ce n’est pas pour déplaire. C’est ainsi qu’il fait la connaissance de Lena…

Une histoire d’intégration d’un immigré dans les milieux mafieux new-yorkais en 1932 magnifiquement dessinée par Régis Hautière dans des tonalités ocres. David François nous réserve une petite surprise en dernière planche, de quoi nous inciter à une relecture rapide de ce premier tome. A suivre.

FRANCOIS, David, HAUTIERE, Régis.

Un homme de joie : la ville monstre : tome 1.

Casterman (2015).

54 p.

EAN13 9782203074170 : 13,95 €.

La commedia des ratés d’Olivier Berlion

02.11
2011

 

cop. Dargaud

Lors d’une visite à ses parents à Vitry-sur-Seine, Antonio Polsinelli rend un curieux service à un ami d’enfance, Dario, qui l’attendait sur le chemin du retour, en écrivant pour lui une lettre à une mystérieuse femme. Le lendemain, ce dernier est retrouvé assassiné, et Antonio apprend qu’il hérite d’une vigne en Italie, à proximité du village d’où viennent ses parents et ceux de Dario. Victime à son tour d’une tentative de meurtre, il décide de se rendre sur place afin de comprendre pourquoi ce vin médiocre attire tant de convoitise…

 

Premier volet d’une adaptation du fameux roman de Tonino Benacquista, cette histoire, laissée en suspens, donne une représentation tout à fait juste des paysages et des caractères des personnages. Elle est particulièrement fidèle à l’intrigue originale, même si, fatalement, elle va à l’essentiel, coupant de savoureuses réflexions. C’est pourquoi, pour ma part, je préfère, et de loin, la lecture du roman à son adaptation en planches de couleurs.

 

Apprécié

La commedia des ratés. Première partie / Olivier Berlion ; d’après un roman de Tonino Benacquista. – Dargaud, 2011. – 76 p. : ill. en coul., couv. ill. en coul. ; 32 cm. - EAN 9782205067194: 14,95 €.

Le fils du pauvre ** de Mouloud Feraoun (1950)

20.02
2011

Copyright Points/Hulton archives/Getty Images

Instituteur, le narrateur (qui n’est autre que Mouloud Feraoun lui-même) décide de se peindre comme le firent avant lui Montaigne, Rousseau, Daudet et Dickens. Rien que ça.

Le Fils du pauvre décrit son enfance dans une ville kabyle de deux mille habitants, Tizi, pendant l’entre-deux-guerres.

Chaque chapitre est consacré à un sujet précis : après la description de son village, des classes sociales qui y sont visibles, et de l’intérieur des habitations, le narrateur présente les occupations quotidiennes des différents membres de sa famille, de son oncle et de ses tantes, les questions de mariages, de jalousies et d’héritages, comment ils cohabitent entre eux, avant de faire le récit quasi-autobiographique de fils choyé par rapport à ses soeurs, de sa vie d’écolier et de collégien, avant son départ pour l’École normale.

« Je ne sus le nom de chacune de mes tantes qu’après les avoir bien connues elles-mêmes. Le nom ne signifiait rien. C’était comme pour mes parents. Je me rappelle avoir appris avec une surprise amusée, de la bouche de ma petite cousine, que son père s’appelait Lounis, le mien Ramdane, ma mère Fatma, la sienne Helima. Je compris tout de suite, cependant, que c’étaient les autres qui les désignaient ainsi et que dans la famille nous avions des mots plus doux qui n’appartenaient qu’à nous. Pour moi, mes tantes s’appelaient Khalti et Nana. » (p. 46-47)

Au travers du roman c’est tout un témoignage d’une vie rude que l’on découvre. Comme le titre l’indique, la famille du narrateur vit de peu, de figues, d’olives, de blé, rarement de viande si ce n’est pour l’aïd ou pour complaire au chef du village lorsqu’il y a conflit entre deux familles. Sa famille vit de quelques bêtes, figues et olives. Seul le père travaille sur un chantier, puis au champ, rentré chez lui. Ses tantes travaillent l’argile pour la poterie et la laine.

Il est aussi question d’éducation d’un fils, et comment les garçons sont élevés comme de petits dieux dans leur famille, avec toute la discrimination sexuelle que cela induit :

« J’étais destiné à représenter la force et le courage de la famille.

Lourd destin pour le bout d’homme chétif que j’étais ! Mais il ne venait à l’idée de personne que je puisse acquérir d’autres qualités ou ne pas répondre à ce voeu.

Je pouvais frapper impunément mes soeurs et quelquefois mes cousines : il fallait bien m’apprendre à donner des coups ! Je pouvais être grossier avec toutes les grandes personnes de la famille et ne provoquer que des rires de satisfaction. J’avais aussi la faculté d’être voleur, menteur, effronté. C’était le seul moyen de faire de moi un garçon hardi. Nul n’ignore que la sévérité des parents produit fatalement un pauvre diable craintif, gentil et mou comme une fillette.(…) » (p. 28)

D’éducation à l’école aussi, et comment l’enfant décide, après avoir redoublé sa deuxième classe, de devenir bon élève, et comment l’adolescent s’applique studieusement à réussir ses études pour devenir instituteur, et ne pas retourner travailler au champ.

Enfin ce roman résonne aussi de toute la tendresse d’un petit garçon pour ses tantes qui connaîtront une fin tragique, pour sa famille et surtout pour son père, qui se saigne aux quatre veines pour lui et sa famille, partant endetté pour la France, lui permettant de partir faire des études alors qu’il se retrouve seul à assumer la charge de travail pour nourrir sa famille :

« Ce repas, sous l’oeil dédaigneux des hommes, fut un supplice pour moi. Kaci et Arab se moquaient de ceux qui ne savaient pas élever leurs enfants. L’allusion était directe, je rougissais et je pâlissais. Je me disais, pour diminuer ma faute, que mon père n’avait pas faim. Mais je dus me détromper car, en rentrant à la maison, je lui trouvai, entre les mains, mon petit plat en terre cuite, orné de triangles noirs et rouges. Ce jour-là, il retourna au travail le ventre à moitié vide, mais il grava, une fois pour toutes, dans le coeur de son fils, la mesure de sa tendresse. » (p. 71)

Un livre devenu culte de cet écrivain qui fut assassiné par l’OAS à Alger le 15 mars 1962.
Le fils du pauvre / Mouloud Feraoun. – Paris : Éd. du Seuil, 1995. – 145 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Points ; 180). - ISBN 2-02-026199-5 (br.) : 29 F.
Emprunté au CDI
Écrivain algérien de langue française (Tizi Hibel, Grande Kabylie, 1913 - El Biar, Alger, 1962).

Indignez-vous !* de Stéphane Hessel (2010)

14.01
2011

Fort de son âge et de son expérience d’ancien résistant et d’ancien déporté torturé, Stéphane Hessel adresse aux citoyens français : « Indignez-vous ! ». Non seulement, dit-il, il y a de nombreux motifs pour ne pas être fiers de ce qui se passe dans notre pays (« cette société des sans-papiers, des expulsions, des soupçons à l’égard des immigrés », (…) où l’on remet en cause les retraites, les acquis de la Sécurité sociale, (…) cette société où les médias sont entre les mains des nantis »), mais surtout l’indignation est salutaire pour un pays, c’est par elle que commence la résistance civile. La politique menée dans ce pays est contraire aux principes et aux valeurs adoptés par le Conseil National de Résistance. Elle remet en cause toutes les conquêtes sociales d’après-guerre : une Sécurité sociale permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours, la nationalisation des sources d’énergie, des compagnies d’assurance et des banques, « une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général », une presse indépendante « à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent et des influences étrangères. »


Que nous apporte la lecture de ce petit discours, sorti en octobre et meilleure vente en France depuis fin décembre, de ce « pamphlet » de 13 pages tout au plus, qui fait le choix de consacrer deux pages à la Palestine parmi toutes les guerres dans le monde ? Pas grand’chose à vrai dire. Mal construit, un peu fouillis, évoquant l’influence de Sartre et de l’existentialisme, rappelant les causes du fascisme et du régime de Vichy, ce discours, prononcé au nom de tous des vétérans des mouvements de résistance (furent-ils consultés ?), et non en son seul nom qui figure sur la couverture, s’élève contre l’indifférence et clame haut et fort ce que le commun des citoyens pense de manière un peu triste, défaitiste, voire révoltée.

Or, c’est bien là que le bât blesse, faisant de ce petit livre que l’on s’arrache un objet consensuel : l’auteur nous demande de regarder autour de nous et de nous indigner, tout en prônant la non-violence, la violence n’ayant jamais rien fait avancer. Oui, et alors ? N’est-ce pas ce que nous faisons ? Ne sommes-nous pas déjà allés au-delà, agissant réellement, manifestant publiquement notre « indignation » ? Ne nous a-t-il pas vu défiler dans la rue pour les retraites ? Depuis longtemps, le stade de l’indignation est dépassé pour beaucoup d’entre nous : du changement, voilà ce que la plupart d’entre nous voulons, un refus net et catégorique de cette société qu’on nous impose, de cette société qui avantage outrageusement ses riches, fait culpabiliser ses actifs en leur demandant de travailler plus, et méprise ses inactifs, jeunes ou vieux, et l’éducation des premiers.

Sur ce point, nous sommes bien d’accord, et c’est pourquoi ce petit fascicule, qui n’a absolument rien de révolutionnaire dans tous les sens du terme, est finalement le bienvenu : il donne une certaine légitimité à nos réflexions, à nos rancoeurs, en les mesurant à l’aune de toute une vie d’ancien résistant. Et si son succès s’explique par la confirmation qu’il apporte aux doutes de certains sur la justesse / justice d’une politique qui va droit dans le mur, prônant toujours plus d’inégalités sociales sur le grand échiquier des intérêts économiques des multinationales, alors on ne peut que s’en féliciter.

Indigènes éditions, 2010. – 29 p.. – (Ceux qui marchent contre le vent). – ISBN 978-2-911939-76-1 : 3 €.

Fables amères de Chabouté (2010)

24.11
2010

De tout petits riens : une grasse matinée le dimanche, le passage en caisse d’un supermarché, un chat entre deux pseudonymes souffrant d’une même solitude, un immigré qui balaie un trottoir parisien, un couple qui hésite sur la couleur à poser sur les murs de leur appartement alors qu’en bas de leur immeuble dort un sans-abri, un pianiste payé pour mettre un fond sonore derrière les conversations des clients d’un restaurant…

Onze histoires indépendants. Onze anecdotes de la vie quotidienne, où, dans le non-dit de ces quelques pages, se glisse chaque fois l’amertume, née de l’indifférence ou de l’incompréhension de ces personnes qui se côtoient pourtant. Certaines frappent plus l’esprit que d’autres, celles de la caissière en deuil, des deux voisins n’étant capables d’un vrai dialogue que sur Internet, de la vieille dame regardant passer le jeune corps qu’elle n’a plus, ou de la fillette Nahema, reconduite à la frontière par charter.  Peu de dialogues sur ces belles planches en noir et blanc où tout est dit. Il suffit de les regarder…. puis, après avoir refermé cette bande dessinée, d’ouvrir les yeux autour de soi.

 

Fables amères : de tout petits riens / Chabouté. – Grenoble : Vents d’Ouest, 2010. -102 p. : ill., couv. ill. ; 25 cm. - ISBN 978-2-7493-0509-7 (rel.) : 12 €.

Cadeau de Claire & Jonas.

Ceinture rouge précédé de Corvée de bois ** de Didier Daeninckx (2001-2002)

27.07
2010

Corvée de bois ** (2002)


A la sortie d’un concert de Gilbert Bécaud, deux amis étudiants en médecine, Jacques et le narrateur, se retrouvent au commissariat de l’Opéra Garnier, inculpés pour dégradation de biens privés, saccage et vol. Pour leur éviter la prison, on leur propose de mettre un terme à leur sursis en les envoyant directement en Algérie. Dès lors, le narrateur s’intègre très vite à son commando de paras…


« Je relève le canon de ma mitraillette vers son torse. Ce n’est pas son refus qui a décidé de son sort, mais la moue méprisante qu’il a laissée traîner sur ses lèvres. La rafale disperse les pièces du boîtier, le verre concave du flash, puis il s’affaisse sans un râle sur son scoop inutile. » (p. 33)


Au début, on s’interroge, notamment lors de l’impassibilité du narrateur en assistant au viol d’un appelé qui a refusé de sauter, une gonzesse, un dégonflé. Et puis, dès son arrivée en Algérie, tirant sans sourciller sur femme, vieillard, journaliste, on comprend qu’on regarde cette guerre à travers les yeux d’un salaud. C’est écœurant. Didier Daeninckx a choisi de frapper fort en concoctant ce petit concentré de tout ce qui a pu être commis d’innommable au cours de cette « opération de pacification ».


Ceinture rouge (2001)


A la mort de sa grand-mère qu’il connaissait à peine, le narrateur est chargé de trier ses affaires. Dans le grenier, à l’intérieur d’une valise, une dizaine de clichés font apparaître sa grand-mère, de 1961 à 1975, aux côtés de nombreux immigrés, issus du Maghreb, d’Afrique, de Chine, de Russie, d’Espagne. A partir des adresses laissées dans le cahier de condoléances, le narrateur décide alors de partir à la recherche de toutes les personnes qui figurent sur ces photographies, pour apprendre qui était vraiment sa grand-mère.


« La famille s’était retrouvée au grand complet autour d’une immense paëlla, au stand du Parti communiste espagnol. Rose était là, en bout de table. J’ai fait un effort pour ne pas perdre son image, obligeant à revenir de l’enfance les senteurs mêlées de forêt mouillée, de riz, de safran. Elle s’est levée et s’est mise à parler, en français d’abord, puis en castillan. Quand elle a eu terminé, ils se sont tous levés pour chanter El Paso del Ebro, un hymne de la république espagnole. » (p. 96-97)


La quête du narrateur sert de prétexte à un rapide tour d’horizon des différentes vagues d’immigration qu’a connu la banlieue parisienne, formant une ceinture rouge par ces  réfugiés politiques, pour la plupart communistes. Un aperçu des banlieues du monde.


DAENINCKX, Didier. – Ceinture rouge précédé de Corvée de bois. – Gallimard, 2003. – 106 p.. – (Folio. 2 euros ; 4146). – ISBN 2-07-030533-3 : 2 euros.
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