Mots-clefs ‘immigration clandestine’

La dernière fois où j’ai eu un corps de Christophe Fourvel

03.11
2017
cop. Natalie Lamotte / les éditions du chemin de fer

cop. Natalie Lamotte / les éditions du chemin de fer

« La dernière fois où j’ai eu un corps, c’était à Elbasan, sous le pont où l’oncle Sazan m’avait emmenée pêcher des écrevisses. » (incipit)

 La dernière fois où j’ai eu un corps est le récit d’une jeune Albanaise, d’abord violée par son oncle puis droguée et donnée à ses amis par son petit ami Marco, qui la vendra juste après, lui faisant passer les frontières en camion jusqu’aux trottoirs français. Jamais elle n’entre dans le détail scabreux, tout au plus elle mentionne cette fameuse nuit, dans cette chambre rouge garance, où elle a perdu le compte à partir du vingtième homme et où il semblerait que 79 lui soient passés sur le corps…

Ce monologue est terrible, terrible : « On n’apprend pas à empiler autant de mauvaises choses », dit-elle. Pour elle, c’est comme si elle était morte, son sexe le premier d’ailleurs. Seuls ses pieds aux ongles vernis, protégés par des cuissardes qu’elle ne quitte pas, survivent, dernier bastion de son intimité. Les bites, dans sa langue à elle, pas sa langue maternelle, sa « langue pourrie », sont des « charlatans », et le sourire de Saïda, c’est celui qu’elle offre systématiquement au client à la fin de son affaire. Christophe Fourvel nous livre là une poésie d’une noirceur sans fond, sans une étincelle d’espoir.

Paroles sans papiers

21.12
2016
cop. Delcourt

cop. Delcourt

Vous vous souvenez peut-être de l’évacuation médiatisée des sans-papiers de l’église Saint-Bernard, soutenus par Emmanuelle Béart.

Plus de dix ans après, en 2007, Alfred, Michaël Le Galli et David Chauvel, offrent la parole à ces « sans papier ». Ce sont ainsi neuf tranches de vie différentes qu’ils nous donnent à voir et à lire, anxiogènes, humiliantes, autant de drames où les droits humains les plus élémentaires sont reniés, pour ne pas dire piétinés. Neuf destins mis en scène par neuf illustrateurs reconnus pour bien démarquer chacune de ces situations emblématiques : marches dans le désert, pluies de coups et de balles, traumatisme des enfants, prostitution, esclavage, survie sans papiers et sans possibilité d’avenir professionnel, expulsions,…

Un album terrible et tellement beau à la fois, porté par des dessinateurs aussi talentueux que Mattotti, Gipi, Frederik Peeters, Cyril Pedrosa,…

Eldorado ** de Laurent Gaudé (2007)

22.07
2007

Le commandant Piracci intercepte depuis vingt ans dans les eaux italiennes les embarcations d’immigrés clandestins tentant d’aborder la citadelle Europe. Un jour, une jeune femme qu’il a sauvée d’une mort certaine deux ans auparavant vient le trouver, lui demandant déterminée une arme pour se venger. Dès lors, sa foi en sa mission vacille…
Parallèlement, deux frères s’apprêtent à quitter pour toujours leur mère, la douceur de leur ville natale et le Soudan pour atteindre l’Eldorado européen.

Laurent Gaudé met en lumière la volonté farouche de ces immigrés clandestins qui traversent tous les obstacles, détroussés et frôlant sans cesse la mort, pour parvenir jusqu’en Europe. Volonté qui contraste avec ces mêmes Européens qu’aucune détermination ni courage n’animent. Il construit ainsi son roman sur ce personnage pivot qu’est le commandant Piracci avec deux éléments déclencheurs qui vont le résoudre à radicalement se détourner de sa mission pour accepter un autre destin. Ce dernier roman de Laurent Gaudé, plus engagé, cherchant à nous révolter, frôlant parfois l’invraisemblance pour rendre son message plus fort, n’est pourtant pas porté par le voix des romans précédents, cette ampleur émanant d’un phrasé si beau, mais plutôt par une concision et des dialogues forts qui permettraient presque une adaptation au théâtre.