Mots-clefs ‘Honoré de Balzac’

Abymes de Mangin & Griffo/Malnati/Bajram

18.02
2015

cop. Aire libre

 

Trilogie fantastique 

Le premier tome nous plonge dans le tout Paris littéraire de 1831. Balzac est d’abord désagréablement surpris de voir que la Revue de Paris a suspendu la publication de La peau de chagrin sans l’en avertir, pour y proposer sa propre biographie écrite par un anonyme sacrément bien informé. Il s’enorgueillit ensuite du succès du feuilleton, pensant assoir ainsi sa notoriété. Mais décidément l’auteur anonyme en sait long sur lui et commence à divulguer tous ses secrets, au risque de ruiner son couple et sa carrière d’écrivain et de le conduire tout droit en prison. Dès lors, il n’a de cesse de trouver cet auteur qui le conduit tout droit à la déchéance…

Dans le second tome, en septembre 1946, Henri-Georges Clouzot est étonnamment absent à la première de son film Le Mystère Balzac. A la fin du tournage, il avait constaté que certaines scènes avaient été ajoutées à son insu. Tout comme Balzac, plus d’un siècle avant, il avait commencé à soupçonner son entourage…

cop. Aire libre

Dans le dernier tome, en février 1993, Valérie Mangin, étudiante, découvre dans le rayon de BD d’occasion chez Gibert un album intitulé Abymes dont le scénario est signé d’une auteure homonyme. Le lendemain, la bande dessinée a disparu. Lorsqu’elle tente de la retrouver chez les libraires, elle apprend que l’album n’existe même pas dans la base de données de la Bibliothèque de France ! Cette curieuse histoire va déterminer le choix de son sujet de sa thèse sur Balzac. C’est alors qu’elle tombe sur le tome 2 d’Abymes, de la même scénariste homonyme, mais dont le dessinateur a changé. Mais, au moment où elle souhaite l’acheter, quelqu’un s’en empare avant elle. Quelques jours plus tard, elle rencontre en dédicace un auteur de bande dessinée, Denis Bajram, dont elle tombe amoureuse…

Abymes, vous l’aurez compris, c’est la mise en abyme d’une oeuvre ou d’une partie de l’oeuvre dans une oeuvre, l’exemple le plus connu étant celui de la boîte de la Vache qui rit. Dans le premier tome, il s’agit de Balzac se découvrant lui-même lisant la Revue de Paris,de nouveau mis en abime dans le film du cinéaste Henri-Georges Clouzot. Dans ce second tome, d’ailleurs, Clouzot se voit lui-même dans les scènes filmées à son insu. Enfin, dans le dernier tome, c’est Valérie Mangin et Denis Bajram qui se découvrent, à plusieurs années d’intervalle, à l’intérieur de cette trilogie renfermant le destin de Balzac, Clouzot et d’eux-mêmes. Le livre au 19e siècle, le cinéma au 20e siècle et la bande dessinée au 21e…

cop. Aire Libre

Si le concept de mise en abime de cette trilogie est proprement génial (c’est le genre de choses que j’aurais aimé faire !), la violence des personnages principaux m’a en revanche beaucoup dérangée, au point de rendre Balzac, Clouzot et Bajram assez antipathiques. D’ailleurs, là réside l’audace de cette trilogie, dans cette liberté qu’elle prend avec la « vraie » biographie de ces personnes célèbres et d’elle-même. Et où elle m’a vraiment grillée, puisque c’est exactement le concept du scénario de bande dessinée que j’ai écrit l’an dernier, mais qui n’a pas encore été proposé à un éditeur, faute de dessinateur… faire du biopic fantastique.

Alors que je préférais ne pas trop égratigner la biographie de mon artiste, elle en a fait des hommes violents, stratèges, voire des meurtriers. Difficile ici de distinguer la réalité de la fiction : que vont retenir les lecteurs de la vie de ces personnages ? Ne brouille-t-elle pas la réalité par sa fiction ? Grande question, que soulève Valérie Mangin. Et un final en posant une autre, celle de l’immortalité accordée par cette mise en abime d’un destin fantasmé matérialisé par une oeuvre.

Appelés à retranscrire cette trilogie inventive, Griffo, Loïc Malnati et Denis Bajram ont chacun à leur manière grandement contribué à donner une atmosphère à chaque période, chaque coup de crayon correspondant bien à son siècle. Avec un petit coup de coeur pour Griffo.

Au final, un véritable coup de maître que cette trilogie ! Vraiment excellente. A ne pas manquer.

 

Le chef-d’oeuvre inconnu de Balzac

01.02
2015
cop. Folio classique

cop. Folio classique

Ce dimanche retour à un classique : la nouvelle de Balzac intitulée Le Chef-d’oeuvre inconnu, que j’admets n’avoir encore jamais lue.

Un jeune artiste alors inconnu, Nicolas Poussin, profite de la visite du vieux maître Frenhofer à l’atelier de Porbus pour lui emboîter le pas et écouter ses commentaires constructifs sur le tableau Marie l’Égyptienne, que Porbus et Poussin pensent achevé, mais qui parait encore au maître bien insuffisant à rendre compte du vivant. En quelques coups de pinceau, Frenhofer joint le geste à la parole et sublime le tableau à tel point que celui-ci semble prendre vie. Il n’en faut pas moins pour susciter la curiosité de Poussin qui n’a plus qu’un désir, découvrir la toile sur laquelle travaille en secret le grand maître depuis dix ans, La Belle Noiseuse. Il lui propose alors en échange de faire poser pour lui la femme qu’il aime, Gillette, au risque de perdre son amour. Frenhofer accepte…

Texte mythique qui fut adapté au cinéma, Le Chef-d’oeuvre inconnu constitue une réflexion sur la création artistique aux limites de la folie, mais surtout sur l’art, et notamment sur l’art figuratif : comment reproduire avec simplement des pinceaux et des couleurs le mouvement de la vie ? Ne faut-il pas justement s’éloigner de la réalité pour mieux la faire apparaître ? Balzac n’aurait-il pas pressenti la force de l’abstraction ? N’aurait-il pas eu, au travers de cette nouvelle qui se voulait fantastique, l’intuition malgré lui des grandes révolutions picturales ?
Une passerelle littéraire intéressante avec les arts plastiques et l’histoire des arts. 

BALZAC, Honoré de.

Le chef-d’oeuvre inconnu.

Gallimard (Folio classique, 5880 ; 2015)

120 p.

EAN13 978207046284 : 2 €.