Mots-clefs ‘Guerre d’Algérie’

Petit-fils d’Algérie de Joël Alessandra

22.04
2015
cop. Casterman/Alessandra

cop. Casterman/Alessandra

Natif de Marseille, l’auteur-narrateur part en 2013 à Constantine sur les traces du passé de sa famille : cette dernière a fui la misère en Italie pour rejoindre l’Algérie où elle s’enrichit en construisant quelques-uns des édifices de cette magnifique ville entourée de gouffres. Mais quand De Gaulle prononce son fameux « Je vous ai compris », elle quitte pour toujours cette terre d’accueil pour en chercher une autre, la France, qui se montrera plutôt hostile. L’Histoire achèvera de se faire interroger Joël Alessandra sur l’attitude des membres de sa famille alors en position de colons : les siens étaient-ils des exploiteurs,  des racistes, des esclavagistes ?

Dans ce bel album, Joël Alessandra part en quête de son identité familiale : devra-t-il en avoir honte ? Pourra-t-il au contraire en être fier ? Placé sous escorte, et guidé par le vieux Lockmane, il va aller à la rencontre des vestiges et des témoins de ce passé intimidant, retrouver ses racines et découvrir les recoins secrets d’une ville fascinante. Tantôt sur le monde de la bande dessinée, tantôt sur le mode du carnet de route avec force photographies et documents personnels, des cartouches jouxtant de magnifiques aquarelles, il va emmener le lecteur avec lui dans un voyage qui sera aussi intérieur. Soulagé du poids de la culpabilité d’être le petit-fils d’anciens colons. Un savoir familial reconstitué qu’il pourra enfin transmettre à ses enfants. Un très bel album personnel.

Petit-fils d’Algérie

Préface de Benjamin Stora

Casterman (2015).

115 p. : ill. en coul. ; 22*29 cm. 

EAN13 9782203093997 : 19 €.

Didier Daeninckx nous parle de « Meurtres pour mémoire »

09.03
2013
cop. Carnets de SeL

cop. Carnets de SeL

Nous avons eu le plaisir de l’avoir parmi nous toute une journée, en 2011. Voici ce que ce jour-là Didier Daeninckx nous apprit à propos de Meurtres pour mémoire :

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Meurtres pour mémoire ?

Didier Daenicnkx : Ce qui m’a poussé à écrire Meurtres pour mémoire, c’est une partie de ma vie. Moi, j’ai bientôt 62 ans, donc pendant la guerre d’Algérie j’avais entre 9 et 13 ans, et la guerre d’Algérie se passait principalement sur le territoire de ce qu’on appelait les départements français, mais aussi pour certains épisodes en France ; il y a eu des attentats dans beaucoup de villes de France, des bombes ont été déposées, des gens se sont fait tuer ; il y a eu une sorte de guerre civile entre certains Algériens, qui n’étaient pas d’accord entre eux : ils voulaient l’indépendance, mais pas de la même manière ; il y a eu des centaines de morts dans cette guerre entre ce qu’on appelait le FLN, le Front de Libération National, et le MNA, donc il y a eu tout un tas d’épisodes comme ça, c’était une époque extrêmement tendue, et donc j’ai des souvenirs d’enfance de faits. Par exemple, un soir, j’habitais et j’habite toujours Aubervilliers, dans une cité, il y a deux jeunes qui étaient en scooter, qui n’ont pas répondu à un ordre de la police qui faisait un barrage, et comme ils sont passés sans s’arrêter ils se sont fait tirer dessus, et il y a eu des impacts de balles sur la façade de la maison où j’habitais, et les deux jeunes ont été tués. Ils avaient des cheveux un peu bouclés, ils ont été pris pour des Algériens, c’étaient deux jeunes Italiens qui ont été tués en bas de chez moi. Un autre épisode de la guerre d’Algérie : un coup, je suis place de la mairie avec ma mère, on attend le bus, il y a un Algérien qui, dans mon souvenir, était un vieux (peut-être qu’en réalité il avait 30 ou 40 ans), ; il est arrêté par des policiers municipaux qui lui font ouvrir sa valise, puis lui font retirer sa ceinture, si bien que son pantalon tombe : c’est d’une très grande violence quand vous voyez un adulte comme ça, qui est d’une certaine manière humilié et déshabillé dans la rue. En ce qui concerne Meurtres pour mémoire, moi, je parle du 17 octobre 1961, de la manifestation algérienne qui a été réprimée très violemment et où il y a eu des dizaines et des dizaines de morts, mais de ça, en tant que gamin, je n’en ai aucun souvenir ; en revanche, j’en ai pour une manifestation qui a eu lieu quatre mois plus tard, en février 1962, après un attentat terroriste au cours duquel une gamine avait été défigurée, pas d’Algériens mais de Français qui étaient descendus dans la rue pour protester contre le terrorisme et pour réclamer la paix en Algérie. C’était une manifestation pacifiste, et il y a eu neuf morts, parmi lesquels une amie de ma mère qui a été tuée, et une autre amie de ma mère a été battue à mort, elle est restée pendant vingt ans sans plus jamais prononcer une parole, sans plus jamais bouger. Et ma mère participait à la manifestation comme beaucoup d’adultes de ma famille, et cela aurait pu lui arriver. Et donc ça, cela m’a traumatisé, cela m’a marqué, et quand des années et des années plus tard je suis devenu écrivain, je me suis dit : si maintenant tu as la chance de pouvoir écrire, de publier des livres, une chose que tu dois dire, c’est de parler de cette époque-là, à cette première fois où tu rencontres la mort ; à chacun ça nous arrive, il y a quelqu’un qui meurt autour de vous, un grand-père, une grand-mère qui disparaît, et d’un seul coup vous vous posez beaucoup beaucoup de questions, vous voyez comment se passe un enterrement, etc. Et moi,

la première fois où j’ai rencontré la mort, c’était une amie de ma mère qui a été tuée par la police parce qu’elle demandait la paix.

Ca vous bouscule la tête, parce que la police, son rôle, ce n’est pas de tuer les mères de famille, c’est de les protéger. Donc d’un seul coup vous avez plein d’interrogations et d’idées, et toutes ces idées, j’ai voulu les mettre dans Meurtres pour mémoire. Quand j’ai écrit mon deuxième livre, je me disais : « Si tu as quelque chose dans ta vie à écrire, c’est cette histoire-là. Après tu verras ce que tu fais, mais écris ça.« > »

 

meurtres-pour-memoireConsidérez-vous Meurtres pour mémoire comme un roman historique ou policier ?

Ni un roman historique ni un roman policier, c’est-à-dire que le roman, c’est l’école de la liberté, c’est-à-dire que chaque écrivain peut inventer sa forme d’écriture : il peut inventer son langage, il peut inventer des mots, il peut mettre des mots d’une violence incroyable, il peut les modifier. Un écrivain a tous les droits. Et souvent on essaie de l’enfermer en disant : « Lui, il écrit des romans de science-fiction », et on met des règles, on définit un roman de manière trop contraignante comme ça, alors qu’un écrivain a envie de faire original, de faire quelque chose que personne n’a jamais fait, sinon cela ne sert à rien. Pour un musicien, c’est pareil : si vous faites de la musique, vous avez envie que votre musique, ce soit votre musique, que cela ne ressemble pas à la musique du copain, donc il cherche toujours à être original. On appelle les artistes des créateurs : ils créent quelque chose qui n’a jamais existé, et donc il y a cette aspiration des créateurs de faire quelque chose de totalement original, et il y a l’aspiration de la société qui est de classer les choses pour que cela soit rangé dans une case. Et donc Meurtres pour mémoire, c’est un roman qui utilise la structure du roman policier, des moyens du roman historique, donc j’utilise tout ce que je veux. De même, le meilleur modèle pour écrire des dialogues, c’est encore d’écouter ceux du cinéma. Quand les gens parlent au cinéma, vous avez l’impression qu’ils parlent pour de vrai. Si vous disiez ça dans la vie réelle, cela ne marcherait pas : vous vous apercevriez que c’est totalement écrit, totalement fabriqué. De même, je m’intéresse aux slogans publicitaires, je prends des techniques aux gens qui écrivent des chansons. C’est donc toujours ça, le roman, c’est de prendre là où vous avez besoin, c’est de faire votre marché. On peut prendre ce qu’on veut. Dans beaucoup de domaines, il faut obéir à des règles très précises. Dans le roman, non, on se les invente.

 

cop. Gallimard

cop. Gallimard

J’aimerais savoir ce qui vous a donné l’idée du personnage principal, de cet inspecteur Cadin au caractère peu commun.

Didier Daeninckx : J’ai réfléchi à Meurtres pour mémoire en 1982, et je l’ai écrit en 83, et en 1983, c’était une époque totalement différente de celle d’aujourd’hui. Et ça explique le personnage littéraire de l’inspecteur Cadin. C’est-à-dire que la société française que j’ai vécue en tant que gamin, était une société complètement fermée, une société qui sentait le moisi. Les portes étaient fermées, les fenêtres étaient fermées. On n’avait pas changé la moquette depuis des années, et tout. Par exemple, vous avez la majorité à 18 ans, à mon époque, la majorité c’était 21 ans. Moi, à partir de 16 ans, j’avais envie de vivre ma vie. Et je me disais « il faut que j’attende 5 ans. » Cinq ans, c’était une éternité. Je me disais que je n’y arriverai jamais. Et on était sous la coupe des adultes pendant encore 5 ans. A cette époque-là, une femme, mariée, n’avait pas le droit de faire un chèque sans l’autorisation de son mari. Et je ne vous parle pas d’il y a 300 ans, mais d’il y a 40 ans. Il y avait aussi l’aspiration des jeunes à maîtriser la sexualité. C’était complètement interdit par la loi. Vous aviez 200 à 250 000 femmes chaque année qui, pour tout un tas de raisons, voulaient avoir recours à l’avortement. C’était totalement interdit. On avait même guillotiné des femmes dans les années 40 pour avoir pratiqué des avortements. On était vraiment dans une société où la jeunesse ne parvenait pas à respirer. Il y a eu un bouleversement dans la société avec le soulèvement des jeunes en mai-juin 68, et à partir de cette époque-là, d’un seul coup, tous les gens en France et les politiciens, députés ou sénateurs, se sont aperçu qu’il fallait ouvrir les fenêtres et redonner de l’air dans la société française. La majorité est alors passée de 21 ans à 18 ans ; on a eu le droit d’acheter la pilule ; on a gagné tout un tas de droits comme ça, et la société française nous a ainsi redonné, dans une sorte de mouvement de balancier, des raisons de vivre. Mon inspecteur Cadin, c’est un policier qui s’aperçoit qu’en fin de compte, c’étaient pas les gens qui étaient hors-la-loi, celles qui se faisaient avorter par exemple, mais que c’étaient les lois qui étaient hors-la-loi. C’est-à-dire qu’on pourchassait 200 000 femmes alors que les femmes étaient totalement dans leur droit. Et donc, pour un policier, c’est compliqué d’être dans une société où on lui dit maintenant : « Ah ça, tu les pourchassais, mais maintenant, tu arrêtes, tu les laisses tranquilles, ce sont elles qui ont raison. » Et il n’arrête pas de voir que la liberté gagne du terrain dans la société. Et donc mon personnage d’inspecteur Cadin, c’est un personnage un peu bizarre parce qu’il s’aperçoit de ça, mais en avance, si bien que ses collègues, par exemple, lui disent « ceux-là, faut les taper », et lui répond « non, non, non, vous verrez, c’est eux qui ont raison. » C’est pourquoi il est complètement isolé. Or, à mon avis, jusqu’à la fin des années 80, tout début des années 90, la société française a gagné des libertés. Par exemple, jusqu’en 1981, il était impossible d’écouter d’autres radios que celles de l’Etat, de même pour les chaînes de télévision ; depuis, il y eu une libération des ondes, il n’y a plus de monopole. Mais j’ai l’impression que, depuis les années 90, le balancier est reparti en arrière pour redevenir une société qui referme ses volets. Donc mon personnage Cadin est un personnage qui a pris conscience de vivre, d’exercer dans une société qui se libère.

 

 

Comment est-ce qu’on peut être amené à tuer l’inspecteur Cadin ?

D.D. : J’écrivais ce que je voulais être la dernière aventure de l’inspecteur Cadin, et j’ai eu un coup de fil du groupe anarchiste de Nantes, chez qui j’avais fait une intervention, pour me prévenir que la gendarmerie de Nantes me recherchait. Je n’ai rien à me reprocher, donc je leur ai dit que s’ils revenaient, ils pouvaient leur transmettre mes coordonnées. Je reçois donc un coup de téléphone de la gendarmerie qui veut se déplacer jusqu’à Aubervilliers avec toutes ses pièces judiciaires : « depuis six mois, en prison, on a un gars qui se fait passer pour vous, sous votre nom ». Un des gendarmes, en effet, avait lu dans le journal que je venais à Nantes donner une conférence alors qu’un autre homme du même nom était enfermé en prison. Ils m’expliquent qu’en effet le type en question, un mythomane, se faisait passer pour moi depuis six mois, dans la région, après avoir été général, évêque,… Il a été arrêté en train de casser une voiture pour en dérober les papiers. Et quand ils l’ont arrêté et qu’ils sont allés perquisitionner chez lui, ils se sont aperçu qu’il y avait une centaine de bouquins signés Didier Daeninckx. Et donc ce type était imprimeur, comme je l’avais été, et écrivait des livres, mauvais à mourir, qu’il imprimait lui-même sous mon nom. Le titre du premier bouquin, c’était Le Foetus de Madame est avancé, signé Didier Daeninckx. Il arrivait dans une ville, Pornic, se présentait sous mon identité, offrait le champagne à tout le monde, puis il allait proposer à la librairie de commander des livres à Gallimard pour faire une signature. Quand un bouquin valait 20 €, avec la signature, il le vendait 40 € en n’acceptant que des espèces. A la fin de la séance, il disait à la libraire : « Tout l’argent je le prends. J’emporte aussi les invendus. Gallimard vous enverra un chèque pour tout. C’est d’accord avec eux. » Comme le type faisait bien son boulot, tout le monde se faisait avoir. Et c’était comme ça dans chaque ville. Et ensuite les gens s’apercevaient trop tard que les factures restaient impayées par Gallimard. Moi j’allais au siège de Gallimard pendant ce temps-là, sans que personne n’ose m’en toucher un mot. Vous imaginez ce qu’ils devaient penser ! Cela a duré six mois. Ce type a été jugé. Moi, je ne voulais pas porter plainte, mais le juge m’y a incité, car si jamais il avait fait des enfants sous mon nom -c’était avant les tests ADN-, j’allais au-devant des ennuis de recherche de paternité. Le gars a donc pris 3 ans. Pour en revenir à la mort de Cadin, je me suis interrogé : à qui c’est déjà arrivé comme écrivain ? C’est déjà arrivé à Victor Hugo, à Graham Green, à plein d’écrivains, mais le premier à qui c’est arrivé, c’est à Miguel Cervantès : un faussaire a écrit la suite des aventures de Don Quichotte. Et Cervantès, très affecté, n’avait pas prévu d’écrire une suite, mais écrit donc un second tome pour se venger du faussaire, et ce n’est plus Cid Hamet Ben Engeli qui prend la parole, mais Don Quichotte lui-même et qui dit : « On raconte de drôles de choses sur moi. » Il règle des comptes avec tous ses personnages, avec lui-même et fait la clarté sur sa vraie vie. Et, à la fin du roman, pour que plus jamais on ne lui vole son personnage, il invente la mort du héros. Et donc, quand je suis tombé sur cette info, je me suis dit : « Inspecteur Cadin, ton compte est bon. »

cop. Carnets de SeL

cop. Carnets de SeL

Qu’est-ce qui vous a poussé à dénoncer des moments forts de l’histoire de France ?

D. D. : Dans le cas de Meurtres pour mémoire, c’est la mort de ma voisine, Suzanne Martorel. Les gens qui ont été tués le 17 octobre, plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines, il n’y a jamais eu aucun procès. Les trois quarts de ces personnes-là, on ne connait même pas leur nom. Ils n’ont pas de tombe. Il y a une injustice complète. Des gens ont disparu. Ils sont venus sur la planète, ils ont été rayés comme ça. Même leur nom a disparu, même la mémoire de leur nom a disparu. Les gens de leur famille ne peuvent même pas aller leur rendre hommage, aller mettre des fleurs sur leur tombe. La famille de ma voisine qui a été tuée à Charonne, Suzanne Martorel, a été anéantie, cela a remis tout en cause, il n’y a jamais eu de compensation, jamais eu de pension qui a été versée, pas une seule aide pour ses enfants. C’est-à-dire que ce sont des gens qui ont été victimes, mais il n’y a jamais eu de réparation. Et ça, c’est la pire des choses, quand vous êtes victimes et qu’il n’y a pas réparation, vous vivez quelque chose qui peut vous anéantir totalement. Et d’une certaine manière, que ce soit un livre, une chanson, une pièce de théâtre ou un tableau, ça sert de réparation d’une certaine manière. Le livre est là pour dire que les choses ne sont pas réparées, mais que nous ne les avons pas oubliées. Il y a quelque chose qui est en suspens. Je prends beaucoup de plaisir à écrire des livres, et j’ai cette conception du livre comme quelque chose qui rattache les hommes entre eux, et qui les rattache à leur passé, à leur avenir.

Est-ce que vous êtes allé en Algérie pour écrire Meurtres pour mémoire ?

D. D. : Non, le roman, vous vous souvenez, se déroule à Paris. Mon beau-frère, qui est kabyle, m’a conseillé d’aller voir un certain Monsieur Jean, qui tient maintenant un cinéma porno, mais qui était un ancien responsable du FLN pendant la guerre d’Algérie. Il y était. Il m’a donc tout raconté dans les détails, sur l’organisation du FLN, de la manifestation de cette nuit-là. Lui-même y a participé, il m’a présenté des gens, donc j’ai de nombreuses informations de cette manière-là.

 

 

cop. Carnets de SeL

cop. Carnets de SeL

Est-ce que l’on a déjà essayé de vous censurer ?

D. D. : Il y a eu en effet des tentatives de censure, mais tout ce que j’ai écrit a été publié. Quand j’ai écrit Meurtres pour mémoire, je n’étais absolument pas connu. En 1977, j’avais écrit un livre qui a fait un bide total, Mort au premier tour, sur les centrales nucléaires.Et quand le livre a été publié, j’ai eu une critique de 3 lignes dans un journal : « livre surprenant qui aborde des problèmes assez polémiques, mais l’auteur n’aura jamais de succès en raison de son nom impossible à prononcer.» Peu après, j’ai écrit Meurtres pour mémoire. J’ai mis dedans tout ce que j’avais envie de mettre. A aucun moment dans ma tête je ne me suis dit : « Il faut que je fasse attention à ceci.» Ce qui s’est passé – il y a plein de hasards dans la vie – quand j’ai envoyé mon manuscrit à Gallimard, c’est arrivé dans le bureau de la Série noire, dont le directeur à l’époque, Robert Soula, avait été résistant et le jour où l’Allemagne nazie capitulait, le 8 mai 1945, il avait assisté, en tant que soldat, au massacre de Sétif par l’armée française – 10 000 personnes. Sentant ses idéaux trahis, il ne s’en est jamais remis. Quand il a lu mon manuscrit, c’est comme si le livre, une fois publié, lui permettait de se venger de ce qu’on lui avait imposé. Vous voyez l’importance du livre ?

 Une autre interview de lui dans Carnets de SeL sur le reste de son oeuvre.

Octobre noir de Daeninckx et Mako

18.04
2012

Vincent chante dans un groupe de rock, Les Gold Star. De retour chez lui, en banlieue parisienne, Vincent redevient Mohand, le fils d’une famille immigrée algérienne qui subit en France les nombreuses stigmatisations dues à la guerre d’Algérie. Mais il semble vouloir garder ses distances avec toute cette agitation politique, et même lorsque se déroule sous ses yeux le meurtre d’un innocent par la police, il n’en parle à personne. Aussi, en ce soir du 17 octobre 1961, lorsque son père l’oblige à participer avec lui à la manifestation pacifique, appelée par le FLN, pour protester contre le couvre-feu discriminatoire instauré par le Préfet de police Maurice Papon, il préfère s’esquiver au milieu de la foule dans le métro pour rejoindre son groupe qui participe ce soir-là à un tremplin rock donnant accès au gagnant à la scène réputée de l’Olympia. En sortant du Golfe Drouot il découvre un Paris baignant dans le sang…

 

Vingt-sept ans après la publication de son roman Meurtres pour mémoire, Didier Daeninckx évoque de nouveau ce grand massacre, longtemps occulté, de centaines de manifestants pacifistes dans la Seine et dans les rues de Paris, cette sorte de Saint-Barthélémy des immigrés algériens, qui s’éleva à deux morts et soixante-quatre blessés selon la police à l’époque, et que les historiens ont estimé depuis à deux cents morts, plus de deux mille blessés et onze mille arrestations. Mais cette fois, il choisit aux côtés de son vieux complice Mako le support de la bande dessinée, qui l’oblige à se faire plus concis et plus suggestif, mais qui présente l’avantage d’être plus largement lu par un public jeune. Tout comme dans son roman où il avait suivi le destin de quelques manifestants, et intitulé ses premiers chapitres de leurs noms, pour les sauver de l’oubli, Didier Daeninckx a donc fait un choix, celui de rendre hommage à travers cette nouvelle histoire à Fatima Bédar, une jeune algérienne de quinze ans, sous les traits de Khelloudja, la soeur de Vincent-Mohand.

Le trait légèrement grossier et les couleurs sombres de Mako et la simplicité du découpage des cases servent bien le scénario dénonçant les heures sombres de la France, préfacé par Benjamin Stora, historien grand spécialiste de la guerre d’Algérie. Car si Didier Daeninckx a contribué en 1984 à lever le voile sur les exactions de Maurice Papon, alors préfet de police, bien avant son procès en 1998 pour son rôle sous l’Occupation, ce massacre est longtemps resté occulté, la honte de ce qui s’est joué cette nuit-là, les policiers français devenant alors des assassins, le condamnant au silence.

Voilà pourquoi c’est une bande dessinée qui mérite sa place dans les bibliothèques et  dans les centres de documentation et d’information de lycées : pour que l’on n’oublie pas, mais aussi pour que les nouvelles générations découvrent jusqu’où un gouvernement pouvait aller, lorsqu’il stigmatisait une partie des citoyens français, six ans seulement après la fin de l’organisation de la déportation des Juifs sur son territoire.

 

Adlibris, 64 p., 13,50 euros

Rencontre avec Benabdallah Dridj (2011)

26.03
2011

Lundi 7 mars 2011, nous avons eu le plaisir de rencontrer Benabdallah Dridj, auteur du roman Oujda, avec le soutien de l’association « Vivre et l’écrire ».

Fils de harki né en Algérie, Benabdallah Dridj vit aujourd’hui à Blois. Il est éducateur spécialisé.

copyright L'Harmattan

 

« Yacine envisage d’aller en Algérie, mais une étrange hésitation le retient, qui devient l’occasion d’un retour sur le passé de son père, l’évocation de blessures nées de la guerre d’Algérie. Août 1975. Un homme emmène sa femme et ses enfants voir sa famille en Algérie. Il se voit refuser l’entrée de son pays natal et se retrouve seul, bloqué pendant vingt jours à Oujda, ville frontière entre le Maroc et l’Algérie. Plusieurs récits se croisent, plusieurs époques. Roman généreux, Oujda retrace la vie de femmes et d’hommes dissemblables, complexes, mais animés par un même espoir. » (Note de l’éditeur)

 

Mais ce n’était pas tant de son roman dont voulait parler Benabdallah Dridj, mais des questions qu’il s’était posées et qui l’avaient amené à prendre la plume, et en particulier celles sur les harkis pendant la guerre d’Algérie.

Qui sont les harkis ?

« Il s’agit d’Algériens qui combattaient contre le FLN. C’était dans l’Histoire les « traîtres » de l’Algérie.

Dès qu’on parlait de la guerre d’Algérie », nous confia Benabdallah Dridj, « mon père fuyait le dialogue.

Dès que je l’interrogeais : « Est-ce que je peux savoir… », cela dérangeait mon père et j’étais rabrouée par ma mère.

Souvent », fait-il remarquer, « le poids de la religion fait que quand on est Arabe, c’est qu’on est musulman, alors que ce n’est pas vrai : je suis athée. Souvent on pratique certaines coutumes religieuses sans savoir pourquoi, ni d’où elles viennent. C’est ainsi que se transmet une tradition sans que l’on sache d’où ça vient, de quoi il s’agit, et bien souvent les parents ne disent rien à leurs enfants car ils ne le savent pas eux-mêmes, et perpétuent des croyances et des pratiques avec lesquelles ils ont été éduqués.

C’est pourquoi moi j’ignorais tout et j’ai tout appris dans les bouquins. Je vivais en banlieue et je n’attendais qu’une chose, en sortir.

La Zup, à l’époque, les barres d’immeubles, c’était le nec plus ultra, avec eau froide, eau chaude, la supérette en bas et le médecin. Et les immigrés, des hommes seuls souvent, pouvaient se retrouver entre eux. Aujourd’hui les jeunes n’en peuvent plus de vivre dans des ghettos. Et souvent les gens plus âgés pleurent quand leur bâtiment est devenu insalubre et qu’il est démoli. Aujourd’hui on est stigmatisé quand on habite dans la ZUP.

J’avais des tas de questions, et plus j’écrivais, et plus j’avais des questions, et je sortais de l’accusation : « C’est la faute à mes parents.

Comment êtes-vous devenu écrivain ?

« Au début j’écrivais des chansons, puis des récits, et enfin un roman, sans en avoir l’intention au départ. »

Vous avez beaucoup lu ?

« Je suis parti d’aucun livre à 300-400 bouquins. Et c’est ça quand on n’a plus envie de se limiter à sa propre problématique. Et je me suis rendu compte que des gens comme mes parents, il y en avait eu des tas, que cela n’avait rien eu d’exceptionnel. Et si mon père a fait cette connerie, et que d’autres ont fait la même, c’est parce que leur histoire les a embarqués là-dedans.

Au bout de chaque guerre il y a les fameux boucs-émissaires. Il y eut par exemple les femmes tondues parce qu’elles avaient aimé des hommes qui étaient Allemands. En Algérie ce furent les harkis.

Harkis ou membres du FLN, ils sont venus parce qu’ils ont connu une histoire.

Le 8 mai 1945, par exemple, alors que la France était en pleine liesse, il y eut 10 000 morts en Algérie. Qu’est-ce qui s’est passé ? Les Algériens rentraient de la guerre où ils avaient combattu aux côtés des Alliés pour la patrie française, moins 30 000 d’entre eux qui avaient donné leur vie. De retour, ils ont réclamé leur indépendance. On leur a répondu par le mépris le plus total pour leurs sacrifices, par la violence la plus expéditive. Ce fut l’un des moments fondateurs du mouvement. C’est ce qui a fait préférer au FLN les armes plutôt que la négociation.

Les harkis, eux, étaient composés d’une majorité de petites gens qui voualient protéger leur famille.

Pendant la guerre, plus de 2 millions de personnes ont été parquées dans des camps : les Français ont refait aux Algériens ce qu’ils avaient eux-mêmes subi durant la guerre.

Tout cela je l’ai appris en cherchant, en écrivant…

On emprunte des pistes différentes quand on prend des voies artistiques (peinture, cinéma, musique, écriture,…). Ces supports culturels, artistiques, vous emportent ailleurs.

Et avec mon BEP compta, je ne pensais pas que je serai là un jour devant vous.

L’envie de savoir, la curiosité, je ne l’avais pas au collège ou au lycée, je l’ai eue ensuite.

« La vérité, ça n’existe pas », c’est un aspect du monde selon ce que vous êtes.

Chacun d’entre vous est prêt à écrire son roman quand il l’a compris. J’ai donc démarré d’un moment vrai, que la famille a vécu, avant de parler d’autres histoires. Je n’avais pas envie de raconter l’histoire de ma famille, mais une famille traversée par cette Histoire. On parle de ce lien, mais pas de l’un ou de l’autre.

Je raconte par exemple l’histoire de cet homme qui repart au Maghreb en juillet 1975 avec toute sa famille en voiture, pour revoir ses parents, qui traverse l’Espagne et qui est refoulé seul à la frontière.

Dans les manuels d’histoire, en Algérie, on ne sait pas que les résistants ont tué plus d’Algériens que de Français car tous ceux qui n’étaient pas pour le FLN étaient considérés comme étant contre le FLN. Par exemple, le FLN a interdit aux hommes de fumer (car le tabac venait des Français), et il coupait les lèvres et le nez à tous ceux qui bravaient cette interdiction, ce qui les faisait ressembler à une tête de mort, et souvent c’était la gangrène sur 6 mois puis la mort.

C’était une guerre, et ils pensaient que pour la gagner, il fallait terroriser les Algériens, et donc ça passait par une torture inimaginable dans ce but.

Il y a eu beaucoup de tortures, et, comme l’a écrit Laurent Mauvignier, beaucoup de Français se retrouvaient avec un uniforme et dans un pays qu’ils ne connaissaient pas, avec cette trouille énorme de mourir. L’essentiel, pour eux, c’était de rester en vie, à n’importe quel prix, en torturant, en soutirant des renseignements, etc.

Dans mon bouquin, j’en veux à deux choses :

- la tradition, qui ne permet pas de comprendre pourquoi on fait les choses, c’est un dogme,

- et les politiciens, qui peuvent prendre des décisions inhumaines.

Comment se fait-il que vous employez autant de « gros mots » dans votre roman, ou des mots du langage courant ?

« Les mots que j’utilise, ce sont les miens, d’où cette violence parfois verbale pour décrire ce moment où ils doivent faire un choix, en sachant que deux minutes après, ils peuvent tuer un père ou une mère qu’ils connaissent. »

Benabdallah Dridj, avant d’écrire son roman, a commencé par écrire des poèmes et des chansons, et il en a chanté quelques-unes, en rapport avec le thème choisi.

 

L’Amour, la fantasia * d’Assia Djebar (1985)

09.01
2011

Algérie, juin 1830. La ville d’Alger est prise d’assaut par la flotte française. Ce n’est que le début d’une vaste guerre pour conquérir les terres algériennes.  Parallèlement, dans un passé plus proche, les femmes vivent cloîtrées dans un village du Sahel, ce qui n’empêche pas les jeunes filles de rêver à l’amour…

L’Amour, la fantasia fait partie de ces romans qui exigent une lecture attentive, un effort de lecture. Il mérite amplement de prendre son temps pour le lire. Or cela ne devait pas être le bon moment (cela arrive parfois) : sa lecture fut contraignante, il fut souvent abandonné pour d’autres livres, repris, posé, repris, me tombant des mains. Et puis, l’histoire étant entamée à moitié, tout fut soudain plus fluide dans la compréhension des événements.

Du reste, au final, il mérite une seconde lecture. Ecrit par une Académicienne dans une langue française extrêmement travaillée, il constitue pour cette Française native de l’Algérie un roman – somme, LE roman qu’il lui fallait à tout prix écrire pour revenir sur ses racines, sur ses origines.

Effectivement, L’Amour, la fantasia se présente sous la forme alternée de chapitres autobiographiques à la tournure impersonnelle et non linéaire, et de chapitres historiques évoquant les épisodes sanglants de la colonisation de l’Algérie par les Français en 1840. Les deux, bien entendu, se font écho. Le rapt des femmes promises à d’autres et brillant de mille bijoux répond aux mariages arrangés d’une époque plus contemporaine. C’est l’Histoire de la colonisation vécue enfin par les femmes, vue à travers les femmes, et écrite par une femme. Et comment l’écrire, précisément, sans se mettre en danger personnellement si ce n’est en évoquant son vécu comme s’il s’agissait d’une tiers personne ?

« Dire à mon tour. Transmettre ce qui a été dit, puis écrit. Propos d’il y a plus de un siècle, comme ceux que nous échangeons aujourd’hui, nous, femmes de la même tribu. » (p. 234)

En lire davantage avec des travaux universitaires :

De l’autobiographie à la fiction par Najiba Regaieg, Faculté des Lettres de Sousse

L’Amour – passion dans l’Amour, la fantasia par Aini Betoucche -Akchiche

L’amour, la fantasia [Texte imprimé] : roman / Assia Djebar. – Paris : Librairie générale française, 2001 (impr. en Allemagne). – 316 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Le livre de poche ; 15127). - ISBN 2-253-15127-0 (br.) : 5 EUR.

Dernière demeure ** de Jacques Ferrandez (2007)

23.12
2010

Carnets d’Orient : tome 9

1958 : De Gaulle ne répond pas aux attentes des gradés et aux pieds noirs qui souhaitent le maintien d’une Algérie française. Octave et Samia prennent le risque de partir du Canada, où ils se sont réfugiés après avoir échappé à une tentative d’assassinat, pour rentrer assister aux obsèques de Casimir, le père adoptif d’Octave…

Jacques Ferrandez poursuit l’histoire mouvementée de ses personnages en plein coeur de la guerre d’Algérie. Plus question d’échapper à l’omniprésence de De Gaulle à partir de 1958 : il lui fallait le dessiner ; ce sera en noir et blanc, perçu depuis l’image d’un téléviseur. Impossible aussi de ne pas évoquer la torture : ce sera chose faite par l’intermédiaire d’une jeune recrue, mise au parfum par un légionnaire. Avec beaucoup de sensibilité et d’intelligence, Jacques Ferrandez continue de nous faire saisir toute l’intensité de ces années de lutte, et en particulier la complexité des rapports humains. Un classique désormais.

En préface, le témoignage de Fellag, comédien, écrivain, humoriste né en 1950 en Algérie : en quelques anecdotes il raconte la traque des Fellagha dans les villages, qui passe par des séances de torture morale et physique des plus anciens, la Casbah en pleine ébullition, la ségrégation raciale et sociale.

Dernière demeure / Jacques Ferrandez. – [Bruxelles] ; [Paris] : Casterman, DL 2007 . – 61 p. : ill. en noir et en coul., couv. ill. en coul. ; 31 cm. – (Carnets d’Orient ; 9). - Bibliogr., 1 p.. - ISBN 978-2-203-00368-2 (rel.) : 14,95 EUR. – EAN 9782203003682

Emprunté à la médiathèque

La fille du Djebel Amour ** de Jacques Ferrandez (2005)

22.12
2010

Carnets d’Orient : tome 8

Algérie, été 1957. Octave monte un stratagème, avec l’aide de Saïd et de Baraka, deux harkis, pour délivrer Samia des griffes de Bouzid. Octave lui propose de partir d’Algérie avec lui, puisque désormais son propre camp va chercher à la tuer. Mais Samia refuse de quitter son pays, et souhaite rejoindre le sud, le djebel amour…

A travers l’histoire d’amour entre Octave et Samia, c’est toute la guerre d’Algérie qui se dessine, avec ses stratagèmes, ses vengeances et ses trahisons. Une excellente série.

Autres tomes lus :

Le cimetière des princesses ** de Jacques Ferrandez (1995)

La guerre fantôme ** de Jacques Ferrandez (2002)

Rue de la bombe ** de Jacques Ferrandez (2004)

Terre fatale ** de Jacques Ferrandez (2009)

La fille du Djebel Amour / Jacques Ferrandez. – [Bruxelles] ; [Paris] : Casterman, DL 2005. – 59 p. : ill. en noir et en coul., couv. ill. en coul. ; 31 cm. – (Carnets d’Orient ; 8). - Bibliogr., 1 p.. - ISBN 2-203-36508-0 (rel.) : 14,95 EUR.

Emprunté à la médiathèque