Mots-clefs ‘féminisme’

Les cent nuits de Héro

22.03
2017
cop. Casterman

cop. Casterman

Non, il ne s’agit pas des mille et une nuits de Shéhérazade, mais bien des cent nuits de Héro. Dans un monde où les dieux à tête d’aigle exigent qu’on les vénère, où les hommes condamnent à mort les femmes qui lisent, accusées de sorcellerie, deux hommes font un pari, celui que Manfred, qui a déjà tué sa femme pour l’avoir soupçonnée d’adultère, pourra ou non séduire la femme de son ami en son absence, qui durera cent nuits. Mais Héro, la bonne et l’amante de l’épouse, Cherry, a tout entendu. Elle décide alors de raconter à Manfred chaque nuit une histoire pour l’empêcher de violer Cherry…  

Isabel Greenberg revisite le récit fondateur en renouvelant la tradition du conte et en insistant fortement sur sa charge féministe. Le dessin noir et anguleux, presque naïf et assez déplaisant, assombrit encore le sort funeste que connaissent les femmes dans cette bande dessinée d’envergure, démontrant un immense talent de conteuse.

GREENBERG, Isabel

Les Cent nuits de Héro

Casterman, 2017

219 p. : ill. n.b. ; 22*31 cm

EAN13 9782203121959 : 29 €

Idées reçues sur l’égalité entre les femmes et les hommes de Thierry Benoit

19.12
2016
cop. Le Cavalier bleu

cop. Le Cavalier bleu

 J’entends d’ici certains s’exclamer : « Ah, elle nous barbe avec son féminisme. Les femmes ont tous les droits, maintenant, faut arrêter d’en parler, les hommes n’arrivent même plus à se positionner. » Oui, mais non, l’égalité n’est pas gagnée, loin de là, ses prémisses pourraient même être menacées, ne serait-ce qu’en constatant à quel point la « théorie du genre » compte d’opposants qui ne savent pas vraiment de quoi il retourne, ou que des radicaux, qui souhaitent restreindre la liberté de choix des autres, menacent le droit à l’avortement.

Eh bien ce petit ouvrage passe en revue 43 idées reçues sur les femmes dans la sphère privée, dans leur vie professionnelle et dans la vie publique, que voici :

Vie privée
– « Le genre est une théorie qui ne fait pas la différence entre les femmes et les hommes. »
– « A la préhistoire, les hommes étaient des chasseurs et les femmes cueillaient. »
– « Les femmes n’ont pas le sens de l’orientation. »
– « Les femmes et les hommes n’ont pas le même cerveau. »
– « Les hommes ont des besoins sexuels plus importants que les femmes. »
– « Sans les hommes, il n’y a pas d’enfants ! »
– « Le prochain, ce sera un garçon ! »
– « Avec la maternité, les femmes développent un instinct maternel. »
– « C’est quand même bien les femmes qui éduquent les enfants. »
– « Le rose, c’est pour les filles… et le bleu, pour les garçons. »
– « Les garçons préfèrent jouer avec des camions et des ballons. »
– « 80 % des gardes d’enfants sont confiées aux mères. »
– « Il y a de plus en plus d’hommes qui participent aux travaux domestiques. »
– « Il y a aussi des hommes battus. »
– « Si elles sont battues… elles n’ont qu’à partir. »

Vie professionnelle
– « Maintenant, elles font des études supérieures comme les hommes ! »
– « Tous les métiers ne sont pas mixtes. »
– « Les femmes ont des compétences naturelles. »
– « Si elles font des métiers d’hommes, elles vont perdre leur féminité. »
– « Elles peuvent déstabiliser s’il n’y a que des hommes dans une équipe. »
– « Les femmes sont souvent absentes. »
– « Entre la crise et les obligations légales, l’égalité ce n’est pas la priorité. »
– « Les femmes demandent moins qu’un homme en termes de salaire et d’avantages. »
– « Si elles n’occupent pas certaines responsabilités, c’est qu’elles le veulent bien. »
– « Ce n’est pas le sexe qui compte, ce sont les compétences. Ce serait dévalorisant pour les femmes que de les promouvoir parce qu’elles sont femmes. »
– « Les hommes ont plus d’autorité que les femmes. »
– « Elles sont encore plus terribles entre elles que les hommes. »
– « La promotion canapé ça n’existe plus. »

Vie publique
– « Tous les hommes sont des machos. »
– « Seuls les hommes ont des idées reçues envers les femmes. »
– « Il n’y en a plus que pour les femmes. On parle d’inégalités mais ce sont elles qui ont le vrai pouvoir. »
– « Elles rendent les hommes fragiles. Il faudrait arrêter de culpabiliser les hommes. »
– « Elles veulent tout et son contraire. »
– « Il y a déjà égalité entre les femmes et les hommes. »
– « Le féminisme, c’est un combat d’arrière-garde. »
– « Féminiser à tout prix le langage est ridicule. »
– « Vous avez vu ce que ça donne lorsqu’elles sont au pouvoir. »
– « Elles manquent souvent d’humour. »
– « Si elle s’habille sexy, c’est bien pour plaire, non ? »
– « C’est quand même aux hommes de faire des avances ! Alors, il ne faut plus être galant ? Il faut savoir ce que l’on veut. »
– « Il y a des sports de garçons et des sports de filles. »
– « Les femmes ne savent pas conduire. »
– « Le peu de femmes artistes peintres ou sculptrices connues montre bien que les hommes sont plus créatifs. »

A ces clichés sexistes l’auteur oppose des réponses synthétiques faites en une à trois pages. Si je connaissais certaines réponses et pourrais même en faire d’autres, j’en ignorais quelques-unes, comme celle de la soit-disante répartition des tâches à la préhistoire.

Un petit ouvrage à posséder dans les CDI de collège et de lycée, pour empêcher, par l’éducation, la pérennisation des préjugés sexistes.

Nous sommes tous des féministes de Chimamanda Ngozi Adichie

08.03
2015

cop. Folio

Chimamanda Ngozi Adichie raconte certains détails de sa vie particulièrement éclairants sur la condition féminine, tels cet épisode à l’école primaire où le chef de classe ne pouvait être qu’un garçon, celui où une femme ne peut pas entrer dans un hôtel sans être soupçonnée d’être une prostituée, où une femme est ignorée par les serveurs d’un restaurant car c’est l’homme seul qui est important et qui a l’argent. Elle se considère comme une Féministe Africaine – car le féminisme ne serait pas africain – Heureuse – car les féministes seraient « malheureuse(s), faute de trouver un mari« -  qui ne déteste pas les hommes - car être féministe serait synonyme de haine des hommes… et rêve d’un monde plus équitable, qui commence par l’éducation des enfants.

Dans Les Marieuses, Chimamanda Ngozi Adichie évoque l’arrivée d’une jeune mariée nigérienne aux Etats-Unis chez son « mari tout neuf« , médecin traitant à l’hôpital, choisi par son oncle et sa tante…

Version modifiée d’une conférence, le premier texte est paradoxalement très personnel puisqu’il tire du vécu de l’auteure des preuves quotidiennes de l’existence de préjugés sexistes et de l’inégalité entre les sexes, à l’école, dans la rue, au travail. Simple, clair, direct.

Dénonçant les mariages forcés, le second texte décrit tout à la fois la soumission d’une jeune épouse nigérienne à son mari diplômé et américain, et sa distanciation ironique vis-à-vis de ce mode de vie qu’il compte lui imposer, dans l’espoir de pouvoir s’intégrer.

NGOZI ADICHIE, Chimamanda.

Nous sommes tous des féministes suivi de Les marieuses.

Trad. De l’anglais (Nigeria) par Sylvie Schneiter et Mona de Pracontal.

Gallimard (Folio 2€, 5935 ; 2015).

 87 p.

EAN13 9782070464586 : 2 €.

De l’égalité des deux sexes de François Poullain de La Barre

02.02
2015

cop. Gallimard

Sur les pas de Descartes, François Poullain de La Barre (1647 - 1725) fait table rase des opinions communément répandues sur l’inégalité des deux sexes. Dans cet ouvrage qu’il publie anonymement en 1673, il se propose de réfuter dans un premier temps l’opinion vulgaire, et dans un second temps celle des savants, poètes, écrivains et philosophes comme Platon, Aristote, Socrate, Diogène, Démocrite et Caton. Car cette inégalité entre les sexes n’a rien de naturelle, si ce n’est les moyens de reproduction, mais est bien une construction culturelle du fait des hommes. Si l’on proposait aux femmes une véritable éducation, elles pourraient embrasser n’importe quelle carrière, même scientifique, politique ou militaire, aussi bien que les hommes.

Ordonné prêtre après ses études de théologie, ce libre-penseur cartésien est l’un des premiers à combattre pour l’égalité des sexes, et inspirera entre autres Simone de Beauvoir. Un texte qui pourrait paraître pour d’aucuns dépassé de nos jours en France, et la cause de l’égalité des esprits entendue : ce serait oublier le succès d’ouvrages contemporains inversant cette tendance, tels que Les Hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus… 

Vous pouvez lire ce texte intégralement ici.

 

POULLAIN DE LA BARRE, François.

De l’égalité des deux sexes : discours physique et moral : où l’on voit l’importance de se défaire des préjugés.

Gallimard (Folio 2€, 5901 ; 2015)

139 p.

EAN13 9782070462162 : 2 €.

Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir

30.09
2012

 

Lecture-plaisir in situ

Titre peu aguicheur s’il en est, les Mémoires d’une jeune fille rangée s’inspirent du titre d’un roman de Tristan Bernard, publié en 1899, qu’il féminise.

C’est en fait le premier volet du récit autobiographique de Simone de Beauvoir, qui nous décrit là les vingt et une premières années de sa vie, de sa toute petite enfance jusqu’à la réussite en 1929 de son agrégation de philosophie et la mort de sa meilleure amie.

Rangée de par l’éducation que l’on réserve aux jeunes filles de l’époque, promises à des mariages arrangés, Simone de Beauvoir ne le sera pas longtemps : le fait que sa famille bourgeoise soit désargentée va lui permettre de poursuivre ses études pour embrasser la carrière d’enseignante, au prix de la gêne et de l’incompréhension de ses parents réactionnaires.

Servi par une belle qualité d’écriture, ce récit relatant la construction de l’identité de cette grande figure intellectuelle du 20e siècle m’a définitivement séduite.

Cette révolution intérieure passe d’abord par la lecture d’ouvrages littéraires et philosophiques autorisés par le père, puis prohibés, prêtés par son complice, le cousin Jacques, qu’elle adule. Cette rencontre livresque se double ainsi d’une rencontre de personnes qui vont durablement l’influencer : son cousin, dont elle est longtemps amoureuse, Zaza, sa meilleure amie au cours Desir, et enfin Herbaud, grâce à qui « le Castor » fera la connaissance de Jean-Paul Sartre.

Lecture-plaisir in situ 2 (in situ 3 : vous verriez le Mont-Blanc en arrière-plan)

 

Plus que toute autre crise d’adolescence, la construction identitaire de Simone de Beauvoir passe par son opposition au modèle véhiculé par son milieu familial et par les cours Desir régis par les nonnes. Alors que son père épouse les idées de l’Action française, elle pense à s’engager pour lutter contre l’injustice, et cache à son entourage qu’elle ne croit plus en Dieu. A la vue de toutes ses amies et cousines contraintes d’épouser le mari que leurs parents ont choisi pour elles, elle se révolte également contre ce joug qui bride leur personnalité et les destine à un rôle d’épouse et de mère, annonçant dès lors Le Deuxième sexe, qui influencera durablement le mouvement féministe.

« Papa disait volontiers : « Simone a un cerveau d’homme. Simone est un homme. » Pourtant on me traitait en fille. Jacques et ses amis lisaient les vrais livres, ils étaient au courant des vrais problèmes (…) Ils avaient pour professeurs des hommes brillants d’intelligence qui leur livraient la connaissance dans son intacte splendeur. Mes vieilles institutrices ne me la communiquaient qu’expurgée, affadie, défraîchie. On me nourrissait d’ersatz et on me retenait en cage.

Je ne regardais plus en effet ces demoiselles comme les augustes prêtresses du Savoir mais comme d’assez dérisoires bigotes. » (p. 161)

Le récit de ces destins brisés, celui de son cousin Jacques comme celui de son amie Zaza, lui permet en quelque sorte de leur rendre hommage, de révéler à la postérité qui ils auraient pu être, et comment l’étau de l’obéissance familiale a pu détruire leur belle individualité, et parfois leur amour.

Aussi, très tôt, elle décide justement de ne pas s’emprisonner dans le carcan du mariage, mais de consacrer sa vie à une grande oeuvre :

 

« Si j’avais souhaité autrefois me faire institutrice, c’est que je rêvais d’être ma propre cause et ma propre fin ; je pensais à présent que la littérature me permettrait de réaliser ce voeu. Elle m’assurerait une immortalité qui compenserait l’éternité perdue ; il n’y avait plus de Dieu pour m’aimer, mais je brûlerais dans des millions de coeurs. En écrivant une oeuvre nourrie de mon histoire, je me créerais moi-même à neuf et je justifierais mon existence. En même temps, je servirais l’humanité : quel plus beau cadeau lui faire que des livres ? Je m’intéressais à la fois à moi, et aux autres : j’acceptais mon « incarnation » mais je ne voulais pas renoncer à l’universel : ce projet conciliait tout ; il flattait toutes les aspirations qui s’étaient développées en moi au cours de ces quinze années. » (p. 187)

Beaucoup aimé - Livre de chevet

 

Combien de fois me suis-je clairement identifiée à elle durant ce long témoignage autobiographique ! Sans aucun doute, une lecture marquante.

Une lecture édifiante aussi, qui, non contente d’éclairer la trajectoire de cette grande figure intellectuelle, peut conforter la voie de jeunes lecteurs / lectrices.

Le mariage est une mauvaise action ** par Voltairine de Cleyre

30.06
2010

Cet ouvrage très court est composé de moitié par les extraits d’une courte biographie qu’a retracé Chris Chras de Voltayrine de Cleyre, et de l’autre par la conférence que cette dernière donna en réponse au plaidoyer de la Dr Henrietta P. Westbrook en faveur du mariage, dans les locaux de la Radical Liberal League, à Philadelphie le 28 avril 1907.

Née en 1866 dans le Michigan, Voltairine de Cleyre fut influencée par un père libre-penseur et socialiste, grand admirateur de Voltaire et de sa critique de la religion, et par un grand-père ardent défenseur des positions abolitionnistes. Pour qu’elle ne connaisse pas la pauvreté, son père la place néanmoins pour étudier trois années dans un couvent, dont elle sortira réfractaire à toute autorité. Elle assure alors sa subsistance en donnant des cours particuliers de musique, de français, d’écriture et de calligraphie, tout en commençant à donner des conférences et à écrire dans différents hebdomadaires libre-penseurs. Découvrant l’anarchisme puis le socialisme, sans en épouser les conceptions étatistes, elle défend l’idée d’un anarchisme sans étiquettes, tolérant, féministe et non-violent. En 1905, elle ouvre avec plusieurs de ses amies anarchistes la Bibliothèque révolutionnaire.

Voltairine entame son argumentation par deux questions :

- Comment peut-on distinguer entre une bonne et une mauvaise action ?

- Quelle est ma définition du mariage ?


Pour la première, elle observe que la tendance sociale actuelle s’oriente vers la liberté de l’individu, ce qui implique la réalisation de toutes les conditions nécessaires à cette liberté.


Pour la seconde, elle considère non pas la cérémonie en elle-même, civile ou religieuse, qui rend publique une affaire strictement privée, mais « son contenu réel, la relation permanente entre un homme et une femme, relation sexuelle et économique qui permet de maintenir la vie de couple et la vie familiale actuelle.« (p. 39).

En ce qui concerne la vie de couple, elle a la conviction que

« le moyen le plus facile, le plus sûr et le plus répandu de tuer l’amour est le mariage« 


car il est voué à être souillé par les « mesquineries indécentes d’une intimité permanente. »(p. 40). Mieux vaut garder une certaine distance que fusionner en une entité.

Quant à la vie familiale, elle remarque qu’à notre époque, on peut avoir d’autres soucis que l’effort reproductif pour perpétuer l’espèce. Donc

« l’épanouissement de l’individu n’implique plus nécessairement d’avoir de nombreux enfants, ni même d’en avoir un seul. » (p. 47) « Pour une minorité, l’éducation des enfants représentera le besoin dominant de leur vie tandis que, pour une majorité, cela constituera seulement un besoin parmi d’autres« , physiques et spirituels, élémentaires et sexuels, artistiques et intellectuels. L’enfant d’ailleurs n’a pas forcément besoin d’un couple sclérosé pour grandir, bien au contraire.

Enfin, au bout de quelques années d’existence commune, l’interdépendance croît au point d’handicaper chacun dans sa liberté individuelle : sans l’appui économique d’un mari, l’épouse ne peut subsister, tandis que ce dernier, se retrouvant sans elle, se déclare incapable de tenir une maison, de se nourrir et de se vêtir décemment.

Les deux individus ne savourent plus la présence de l’autre, les petits détails mesquins de la vie commune les irriteront, et leur attirance physique, au fil des ans, s’émoussera avec l’altération de leur corps et l’habitude.

Sa conclusion ? « Le mariage défraîchit l’amour, transforme le respect en mépris, souille l’intimité et limite l’évolution personnelle des deux partenaires. » (p. 59-60)

Une conclusion ferme et catégorique s’il en est… A nous de faire en sorte que la personnalité de l’un n’absorbe pas l’autre, mais qu’elle aille dans le sens du partage.

D’autres pistes de libre-penseurs :

Wendy Mc Elroy, auteure féministe canadienne,

Thomas Paine, journaliste et pamphlétaire britannique,

Mary Wollstonecraft, écrivaine britannique féministe, épouse de l’anarchiste communiste William Godwin et mère de la future Mary Shelley,

Emma Goldman, célèbre figure de l’anarchisme américain,

Natasha Notkin, militante révolutionnaire russe,

Perle McLead, militante anarchiste d’origine écossaise,

Jean Grave, cordonnier autodidacte, vulgarisateur des thèses de Kropotkine,

Francisco Ferrer, pédagogue et anarchiste espagnol,

Sharon Presley,

Ricardo Flores Magon.


Traduit et annoté par Yves Coleman. – Paris : éditions du Sextant, 2009. – 59 p.. – (Les increvables). – ISBN 978-2-84978-029-9 : 7 euros.

Journal 1902-1924 * d’Aline R. de Lens (2007)

09.06
2007

Autodidacte, reçue à l’Ecole des Beaux-Arts en 1904, Aline R. de Lens ne veut pas ressembler à ses amies du même milieu, se marier et élever ses enfants, non, elle veut vivre de son art, voyager et « L’amour, je le supplie de m’épargner… ». Fort heureusement, il ne l’épargnera pas, mais chaste, son mariage avec André sera à la mesure de son aspiration à la pureté, pureté de l’écriture, pureté des scènes peintes. Avec lui elle voyage, s’installe en Tunisie puis au Maroc, y décrit ses rencontres, ses visites dans les hammams et les harems, mais sans jamais oublier Grenade, où elle s’est éveillée à tout un monde de couleurs et de lumières, de beauté et de sensualité, et où un autre homme s’est épris d’elle.

Le journal d’Aline R. de Lens est tout à la fois. Il constitue d’abord un document historique, celui de la vision d’une femme occidentale dans un Maghreb colonisé. C’est aussi et surtout un magnifique récit de voyage, où la découverte de l’Andalousie à cette époque fait davantage encore rêver, remarquable par la subtilité concise de ses descriptions. Ce sont également autant de tranches de vie d’une femme particulière, marquée certainement par l’éducation religieuse de l’époque qui lui a inspiré ce désir de chasteté, et fortement tournée vers le féminisme, choisissant de vivre pleinement sa vie et son art, et fuyant jeune femme toute idée de mariage pour s’acheminer, malade, vers une introspection douloureuse devant sa mort. « Une seule vie ! Une seule vie ! L’unique chose que nous posséderons jamais ! L’éclair d’une durée, d’une pensée, d’une action, d’une conscience de soir et de l’univers – entre deux néants. » C’est enfin la genèse d’un talent littéraire où, de page en page, la plume se précise et s’épure.
Une belle lecture.

LENS, Aline R. de. - Journal 1902-1924. - La Cause des livres, 2007. – 365 p. : photos, gouaches. – Bibliogr., notes. – ISBN : 978-2-9519363-8-6 : 20 euros.
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