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Hopper : l’expo

01.03
2013

Quand vous êtes jeune maman depuis presque trois mois, 24h sur 24h avec votre bébé que vous allaitez, que vous ne sortez plus, et que l’on vous dit : « voilà, tel jour, je peux te le garder. », vous feriez quoi de cette journée du 28 janvier ? Eh bien non, je n’ai pas fait les soldes, même si j’ai tout de même piétiné deux heures dans le froid avant de pouvoir entrer (je m’en doutais bien) : j’ai pris le train pour aller voir l’exposition de Hopper au Grand Palais. Forcément, j’en suis ressortie non pas avec le gros catalogue d’exposition, mais avec le petit format, avec absolument toutes les oeuvres aperçues, les commentaires en moins. Alors que dire de ce catalogue, sinon qu’il retranscrit les différents éléments biographiques donnés dans l’ordre chronologique au cours de l’exposition, ainsi que toutes les oeuvres exposées sur la belle page, leur légende en vis-à-vis. Seulement, bien sûr, rien ne vaut de les avoir vues, réellement : impossible dans ces reproductions, qui ne servent là que de béquilles à une mémoire défectueuse, de retrouver les couleurs et l’extraordinaire luminosité des tableaux de Hopper. Rien à voir. Avoir l’opportunité de contempler ces toiles et gravures ne se représentera plus de sitôt, la plupart appartenant aux musées des plus grandes villes américaines.

Citons ses plus belles oeuvres à mon sens :

-  l’huile sur toile Soir bleu (1914), allégorique, clôt ses séjours en Europe (1906,1909,1910) qui l’ont beaucoup inspiré jusqu’alors : des gens attablés, bourgeois, bohèmes et même un maquereau, regardent un Pierrot lunaire (l’artiste).

- notons aussi parmi ses influences celle de Charles Burchfield, avec par exemple sa Promenade (1927-1928), qui fait penser à un cartoon :  dans un décor sont tout en rondeurs (de belles maisons de ville de style victorien, des voitures, un arbre noueux au centre), une vieille dame promène son petit chien vêtu d’un manteau – une espèce de Yorkshire ?-, que suivent en riant, semble-t-il, trois grands chiens.

- ses 26 gravures, au crayon très précis, telle House on a hill (1920) où un couple arrive chez quelqu’un ? dans leur nouvelle demeure ? – …

 

Maison de Wimereux

S’inspirant des sujets photographiés par Eugène Atget (Paris) et Mathew B. Brady (E.U.), Edward Hopper a en effet peint de magnifiques maisons, les plus célèbres étant

House by the rail road, qui me fait songer à une autre, dans la ville balnéaire de Wimereux, au bord de la Manche, ci-contre. Sur un ciel vague, la lumière brumeuse d’un jour de grand soleil est projetée sur son profil. Elle est peinte de trois quart, en légère contre-plongée, avec la voie ferrée en premier plan, dont la rouille rappelle le toit rouge de la maison, laquelle semble presque humaine, vivante.

La lumière fait tout, même quand elle est artificielle comme dans Drug store (1927)

et Lighthouse hill (1927) : là aussi, la lumière vient sur le profil de la maison et du phare, peints de trois quart. Un beau ciel bleu, des rouges, des verts.

Devant ces maisons, ni personnage ni animal.

- Summer twilight : que dit l’homme à la femme sur le balcon ?

- East Side Interior (1922) :  une femme, près de la lumière d’une fenêtre, se penche pour regarder… quoi à l’extérieur ?

- Eleven A.M. (1926) : cette femme est-elle vraiment nue ? Blafarde ? Cela reste indéterminé. Elle regarde par la fenêtre, semble s’ennuyer, observe peut-être la circulation en contrebas ou l’effervescence des passants.

- Two on the Aisle : des gens avant le spectacle réunis pour ressentir une même émotion.

Vues de loin, les toiles sont magnifiques. Si ce n’est pas sur une maison, un terrain vague devant mur enserrant quelques habitations et une église - Freight Cars, Gloucester (1928) - un paysage - éblouissant dégradé de verts de The Camel’s hump (1931) ou splendide coucher de soleil de Railroad Sunset (1929) avec encore le motif de la voie ferrée - , c’est sur des personnages que se pose la lumière, ainsi les deux femmes attablées (avec le chapeau bleu canard au milieu de la toile) dans Chop Suey (1929). Dans Gas (1940), une belle lumière transfigure également cette station service, avec de forts contrastes de rouge et de vert.

On reste également stupéfait devant ces énormes formats, tel Hotel Room (1931), à la composition assez géométrique, avec de grandes plages de couleurs : que lit la femme ? Pourquoi est-elle assise sur le bord du lit, et non allongée ou installée plus confortablement dans le fauteuil vert ? Elle lit en attendant, mais en attendant quoi ? Dans Room in New-York (1932), le spectateur reste à l’extérieur, dans la nuit, et observe un couple qui se retrouve le soir, sans se parler, dans un décor et des vêtements aux couleurs acidulées. Dans Summertime (1943), une jeune femme au chapeau, à la robe diaphane, attend qui ? Voit quoi ?

Comment ne pas en venir enfin à Nighthawks (1942) aux tonalités vert-rouille / bois, dont l’ennui sourd de ce pub très propre, à l’instar de la rue déserte. Cette toile avait inspiré un roman à Philippe Besson, comme tant d’autres par l’oeuvre d’Edward Hopper. Et comment pourrait-il en être autrement ? Il n’y avait rien de plus amusant et de plus intéressant dans cette magnifique exposition que d’écouter les multiples hypothèses de lecture des uns et des autres. D’une toile fusaient une multitude d’histoires possibles. Chaque univers solitaire et silencieux ouvrait des portes sur un avant et un après à deviner. Et c’est bien cela qui me plait tant chez Hopper. L’exposition s’achève sur Sun in a empty room (1963), comble de la solitude, une lumière vidée de ses personnages ; il ne reste plus qu’une pièce complètement vide : la vie passe, des histoires se font et se défont entre ces murs.

Sublime !

 

Dictionnaire des Etats-Unis ** (2010)

10.10
2010
Professeur émérite de civilisation et littérature américaines à l’université de la Sorbonne Nouvelle, Daniel Royot nous invite ici à explorer toute l’histoire et la culture des Etats-Unis au gré d’entrées aussi diverses que le réalisateur Woody Allen, l’avortement, la philosophe Hannah Arendt, les beatnicks, le Coca-Cola, les comics, la country, John Fitzgerald Kennedy, le créationnisme, la NASA, l’architecture avec l’incontournable Franck Lloyd Whright,…
Il consacre plusieurs pages à certains articles, tel celui sur la littérature américaine, où il en dresse l’historique, ou encore sur la volonté de changement affichée par Barack Obama. Un ouvrage de référence.
Dictionnaire des Etats-Unis / sous la direction de Daniel Royot. – Paris : Larousse, 2010. – 606 p. ; 21 cm. – (A Présent). – ISBN 978-2-03-585024-9 : 28 euros.

Les enfants de l’envie ** de Gabrielle Piquet (2010)

03.10
2010

Basile est obsédé par les Etats-Unis et New-York, à tel point qu’il ne peint que cela, alors qu’il n’y a jamais mis les pieds. Sa mère, elle, s’adonne toute entière au piano. Depuis longtemps, ils se reprochent mutuellement leur obsession. Celle-ci n’est pas le fruit du hasard, elle s’explique par l’absence du père américain, Henry, soldat à la base américaine implantée près de la ville à la libération, que n’a jamais connu Basile, qui, après avoir fait les Beaux-Arts à Paris, est rentré à Laon, sans y trouver l’âme soeur. Le maire décide alors pour la Thanksgiving d’inviter à Laon les anciens vétérans américains…

Cette histoire de quête des origines permet également de rappeler l’importance que les Américains ont eu après des Français dans l’immédiat après-guerre. Entre symbole de réussite et réalité, le récit va faire le tri, pour révéler des drames familiaux. Le trait fin et délicat, tout en rondeur et douceur, où seuls le père et le fils prennent un peu plus de consistance dans ce dessin en noir et blanc, sert un roman graphique à l’histoire subtile et émouvante.

Casterman écritures, 2010. – 198 p. : ill. n.b. ; 24 cm. – ISBN 978-2-203-02217-1 : 14,95 euros.

Weegee par Weegee

27.11
2009

«Guerres des gangs, fusillades, hold-up, kidnappings… J’étais à nouveau plein aux as. Mes photos, ma signature « Photo par Weegee », étaient quotidiennement dans le journal. Life Magazine me remarqua, et consacra deux pages et demie à ma façon de travailler au QG de la police dans sa rubrique « Parlons images ». Je signai la « Photo de la semaine » à plusieurs reprises. » (p. 99)

 

cop. Weegee

Né en Autriche en 1899, Arthur Fellig, surnommé Weegee, débarque à Ellis Island à l’âge de dix ans. Fils de rabbin, il va grandir à Lower East Side. Très vite attiré par la photographie, il commence par travailler dans un studio de photos d’identité avant de deenir pigiste et d’hanter le QG de la police de Manhattan, à l’affût de clichés au cœur de l’action. Les plus grands journaux, Life et Vogue, font alors appel à lui. Avant de décéder en 1968, il voyage à travers l’Europe, faisant l’expérience de ses distorsions photographiques et d’autres formats, comme le panoramique.
Avec cette autobiographie, c’est plus qu’une vie, c’est l’atmosphère de toute une époque quenous fait respirer Weegee, comme il l’avait fait pour ses heures les plus sombres.

Un autre article à lire ici.

Découverte

WEEGEE. – Weegee par Weegee : une autobiographie / trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Myriam Anderson. – La Table ronde, 2009. – 287 p. : photogr. en n.b… – ISBN 978-2-7103-3121-6 : 18 €.

 


La coulée de feu de Valerio Evangelisti

17.05
2009

 

cop. Métailié et Carnets de SeL

A Brownsville, en 1859, à  l’arrivée des rangers, la veuve Marion Gillepsie décide de partir avec ses deux enfants, Christine et Ruppert, aux côtés de Don José San Ramon, tandis que la petite Mexicaine Margarita Magon échappe des griffes du sudiste William Henry pour se placer sous la protection de Carvajal, dans les tumultes de trente ans de guerre dont surgira la nation mexicaine.

Valerio Evangelisti nous transporte avec talent dans une grande fresque historique, dont on suit le destin d’une galerie de portraits, souvent tragique. En filigrane, il y dénonce les discriminations raciales, le sort réservé à ces indiennes et mexicaines considérées au mieux comme de petits animaux, et le massacre des Indiens. Un roman-fleuve qui nous permet d’appréhender un sujet que maîtrise bien l’auteur, ancien professeur d’histoire.

« La dame chez qui, à quatre heures du matin de ce 16 septembre 1859, William Robertson Henry, dit « Big Bill », se trouvait, n’était nullement mexicaine. Marion Salstreet Gillepsie, veuve quadragénaire d’un sous-officier de Fort Brown tombé deux ans plus tôt dans un guet-apens des Comanches, avait du mal à cohabiter avec les quatre esclaves nègres qui la servaient. Et pourtant, elle trouvait encore plus repoussants les Mexicains qui s’obstinaient à vivre à Brownsville (…). » (incipit, p. 19)

 

EVANGELISTI, Valerio. – La coulée de feu / trad. de l’italien par Serge Quadruppani. – Métailié, 2009. – 413 p.. – (Bibliothèque italienne). – ISBN 978-2-86424-645-9 : 22 €.

Un brillant avenir ** de Catherine Cusset (2008)

08.10
2008
GONCOURT des LYCEENS 2008

Le soir où Helen, agacée par les allées et venues de son mari devenu sénile aux toilettes qui l’empêchent de dormir, décide de faire chambre à part, elle retrouve Jacob  asphyxié, la tête enveloppée d’un sac plastique. A quoi peut bien rimer sa vie désormais, sans lui qu’elle a épousé en Roumanie contre la volonté de ses parents adoptifs, lesquels avaient offert les meilleures études à leur fille pour qu’elle réussisse sa vie, pas pour qu’elle se marie à un juif et parte en Israël ?! Certes, il lui reste son fils adoré, Alexandru, qui a fait Harvard, promis à un avenir brillant, à sa petite-fille et à sa belle-fille française. Mais leurs relations n’ont pas toujours été roses…
Unanimement salué par la critique et par la blogosphère, ce roman promettait une lecture enthousiaste. Or, si ses qualités sont réelles, il n’a pourtant pas comblé l’attente que j’en avais : ce n’est ni un roman inoubliable, ni le roman de l’année, ni un roman délicieusement surprenant ; c’est juste un bon roman, ce qui n’est déjà pas si mal, évidemment, sans aucun effet de style, traitant simplement, avec finesse et intelligence, les rapports inter-générationnels et plus précisément aussi ceux entre une mère et sa belle-fille. La déconstruction chronologique du destin de chacune d’entre elles permet de mieux faire résonner cet écho entre elles, extrêmement touchant et parfois révoltant. Il permet aussi de mieux appréhender le poids des attentes d’une mère ou d’un père vis-à-vis de son enfant, ce rêve pour lui d’un brillant avenir, en témoigne le parcours de la combattante née que fut l’Elena roumaine devenue Helen aux Etats-Unis, comme devrait l’être celui de son fils…

Un roman émouvant qui avait donc du potentiel… pour recevoir le  prix Goncourt des lycéens.

« Assise près du téléphone raccroché dans le bureau de son père, tandis que son regard erre par la fenêtre sur l’horizon de collines et de petits immeubles de la banlieue ouest de Paris, Marie se voit soudain du point de vue d’Helen : elle est cette femme qui passe ses étés sur les plages sauvages de Bretagne et danse le rock avec des étudiants en médecine dans le sud-est de la France pendant que son mari sue à New-York. Pour Helen, Marie aurait sans doute dû renoncer à ses vacances puisque Alex ne pouvait pas en prendre. L’idée ne lui en est même pas venue. Elle n’est pas capable d’un sacrifice. Alex ne le lui a pas demandé : il respecte trop la liberté d’autrui. Le résultat est là, sous ses yeux : elle va perdre l’homme qu’elle aime. » (p. 208-209)

CUSSET, Catherine. – Un brillant avenir. – Gallimard, 2008. –  369 p.. – ISBN 978-2-07-012198-4 : 21 €.

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Farrago de Yann Apperry

21.09
2005

Copyright Grasset

Homer Idlewilde, c’est tout un poème. Cet espèce d’Huckleberry Finn est le vagabond sédentaire de la petite ville de Farrago du fin fond de l’Amérique : il dort dans le tambour de la fonderie de son ami Elijah, évite le shérif, refuse de se laisser corrompre par le Révérend Poach, qui lui ne veut surtout pas le voir assister à sa messe, reste tétanisé à la vue des seins d’Ophélia au bordel, va boire un whisky à la décharge, chez son copain Duke, qui dit avoir vu un jour la lumière. Homer, sa lumière, il la voit lorsqu’il va consulter Fausto l’épicier, « le sage » du village, une première fois en l’entendant énoncer la phrase la plus belle qu’il ait jamais entendue : « La droite est le chemin le plus court entre deux points. » ; la seconde fois, après avoir écouté le drame de l’épicier, et avoir formulé un vœu, pressé par Fausto, en voyant passer une étoile filante : lui aussi veut vivre une histoire qui fasse de sa vie un destin…

On s’immerge avec délice dans cette atmophère d’Amérique profonde aux personnages pittoresques à la simplicité désarmante, aux histoires pleines de rebondissements et on ne peut plus invraisemblables. On sourit, on rit de ce conte du vilain petit canard, on pousse un ouf de soulagement pour son happy end après avoir cru que Cendrillon était définitivement partie à Hollywood à bord de la superbe limoursine du grand méchant loup. Bref, c’est un régal de suivre la transfiguration épique de ce héros à travers sa vision naïve et ahurie, mais pourtant si lucide de la vie. Ne passez donc surtout pas à côté de ce roman de Yann Apperry, un jeune auteur qui, s’étant vu récompenser par le Prix Médicis en 2000 pour « Diabolus in musica », avait fui le cirque médiatique en se réfugiant comme barman à Honolulu !

Prix Goncourt des lycéens 2003 (12 novembre 2003)

APPERRY, Yann. – Farrago. – Paris : Bernard Grasset, 2003. – 460 p. ; 23 cm.. – ISBN 2-246-61481-3 : 20 €.