Mots-clefs ‘érotisme’

Un barrage contre le Pacifique * de Marguerite Duras (1950)

10.06
2010

Duras

La mère de Suzanne et Joseph a offert toutes ses économies pour avoir le droit d’exploiter son lopin de terre dans cette Indochine colonisée des années 20. Mais la crue du « Pacifique », chaque année, réduit chaque année ses espoirs à néant. Elle a bien cru pouvoir la défier en édifiant un barrage… qui s’écroulera, dévoré par les crabes. Tous trois depuis vivotent misérablement dans un bungalow sur cette terre marécageuse, et voient en le riche Mr. Jo, amoureux de Suzanne, une aubaine, voire un gogo à plumer…

Un troisième roman de Marguerite Duras, de facture classique, un roman de la souffrance, de la misère de ces petits blancs exploités par les riches colons blancs, où fusent ses sarcasmes, sa critique acerbe des pratiques coloniales, où néanmoins miroite déjà un érotisme latent et interdit. Une histoire avec Mr Jo qui préfigure celle de l’Amant. Loin de le considérer parmi ses meilleurs romans, je le qualifierai plutôt de galop d’essai virulent.

Petite anthologie de la littérature érotique * de Gilles Guilleron (2009)

15.06
2009

Ne dites pas : « J’ai douze godmichés dans mon tiroir. »
Dites : « Je ne m’ennuie jamais toute seule. »
Ne dites pas : « Les romans honnêtes m’emmerdent. »
Dites : « Je voudrais quelque chose d’intéressant à lire ».

Pierre Louÿs, Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation (1926)

Eh bien, voilà une petite anthologie de la littérature érotique effectivement  intéressante à lire. Suivant le schéma rôdé d’une phrase introductive, d’un extrait choisi et d’une courte biographie et bibliographie, Gilles Guilleron nous livre ici un aperçu de ces échappées coquines et lutines des plus grands écrivains français (Ronsard, La Fontaine, Diderot, Baudelaire, Mallarmé, Duras,…), et de quelques-uns moins connus, de l’enlacement pudique de Chrétien de Troyes jusqu’au rêve de Zelda décrit par Gilles Leroy ou encore la mise en scène d’une exposition sexuelle d’huîtres humaines par Frédéric Ciriez. L’érotisme y est ainsi mis en mots d’une bien belle manière avec ces grandes plumes. Certes, peut-être n’aurais-je pas porté mon choix sur les mêmes extraits – certains sonnets de Louise Labé me paraissent par exemple beaucoup plus évocateurs – mais cette anthologie classique, encore trop sage à mon goût, a le mérite de dresser l’arborescence chronologique de textes littéraires au parfum de fruits défendus, dont il ne reste plus ensuite au lecteur novice qu’à cueillir ceux de son choix pour prolonger le plaisir du texte par une lecture intégrale, comme autant de pistes à explorer.

GUILLERON, Gilles. – Petite anthologie de la littérature érotique. – Paris : First Editions, 2009. – 158 p. ; 12*9 cm. – ISBN 978-2-7540-1075-7 : 2,90 €.

Voir les 3 commentaires sur l’ancien blog

Art nouveau et érotisme de Ghislaine Wood

20.04
2009

Dans cet essai, Ghislaine Wood démontre, en brossant un historique détaillé et en s’appuyant sur de nombreuses œuvres – phare, à quel point l’art nouveau, ce mouvement artistique qui marqua la fin du 19e siècle, fortement influencé par les « shunga » et « netsuke » japonais, reflétait la fascination des artistes d’alors, tels que Klimt ou Rodin, pour l’identité sexuelle et érotique. Par le biais d’affiches publicitaires pour Alfons Mucha et Leo Putz, de bijoux pour René Lalique, de détails architecturaux pour Hector Guimard et Antoni Gaudi, d’objets quotidiens pour Rupert Carabin, Auguste Ledru, Maurice Bouval, Jules Desbois, Max Blondat, Frans Hossemans et Egide Rombaux, ils mettent ainsi en exergue le corps féminin, ou masculin, afin de repousser les frontières des codes établis, et d’envahir le quotidien d’un érotisme latent.

Un petit documentaire richement illustré, ajoutant quelques exemples à mon intérêt pour l’art nouveau.  

Une éducation libertine de Jean-Baptiste del Amo

02.09
2008
RENTRÉE LITTÉRAIRE 2008
SÉLECTION GONCOURT
Prix Laurent-Bonelli
«C’est un homme sans vertu, sans conscience. Un libertin, un impie. Il se moque de tout, n’a que faire des conventions, rit de la morale. Ses mœurs sont, dit-on, tout à fait inconvenantes, ses habitudes frivoles, ses inclinations pour les plaisirs n’ont pas de limites. Il convoite les deux sexes. On ne compte plus les mariages détruits par sa faute, pour le simple jeu de la séduction, l’excitation de la victoire. Il est impudique et grivois, vagabond et paillard. Sa réputation le précède. Les mères mettent en garde leurs filles, de peur qu’il ne les dévoie. Il est arrivé, on le soupçonne, que des dames se tuent pour lui. Après les avoir menées aux extases de l’amour, il les méprise soudain car seule la volupté l’attise. On chuchote qu’il aurait perverti des religieuses et précipité bien d’autres dames dans les ordres. Il détournerait les hommes de leurs épouses, même ceux qui jurent de n’être pas sensibles à ces plaisirs-là. Oh, je vous le dis, il faut s’en méfier comme du vice.» (p. 112-113).


C’est de cet homme, Étienne, que tombe amoureux Gaspard, modeste employé d’un perruquier en ce 18e siècle, dormant dans une cave avec les rats, après avoir laissé derrière lui Quimper pour la capitale, puis les bas-fonds de la Seine et Lucas qui l’avait pris sous sa protection, pour la Rive Gauche. Devenir lui, telle est son ambition. Et c’est après avoir connu les bordels de Paris qu’il aura un sursaut et s’introduira coûte que coûte de nouveau dans les salons mondains…

 

« Je n’ai jamais rien désiré. Je n’ai jamais eu le temps de désirer. Chacune de mes attentes est comblée avant même que je ne l’éprouve. Tu souhaitais connaître la noblesse ? La voici. La noblesse, c’est l’ennui et tant de fantômes naissent de l’ennui. Des envies, il faut m’en créer pour me sentir vivant. Mais sitôt consommées, elles m’ennuient à nouveau. De tout temps, c’est l’ennui qui me ronge, un profond, un sempiternel ennui me dévore comme une gangrène. Et déjà je m’ennuie de toi. » (p. 207)
 

Dans ce roman on passe facilement de la fange dans laquelle pourrissent peu à peu les gens du peuple au cercle plus convoité des nobles et parvenus, sans que le sort d’aucun d’entre eux ne soit plus enviable. De peur de l’abîmer précocement dans les eaux de la Seine, le protagoniste du récit n’hésite pourtant pas à vendre son corps pour sortir de sa condition, et c’est de cet apprentissage, de cette abnégation de son propre corps, de cette éducation libertine dont il s’agit ici. Une violation, une souillure de ce corps dont hélas il ne se rétablira pas, le violentant, le meurtrissant, l’abîmant pour tenter d’en extraire tous les sacrifices auxquels il a consenti pour survivre puis pour accéder au gratin mondain, pour obtenir sa place parmi les nobles.
C’est un roman bien troublant que voilà, un premier roman d’un auteur de 26 ans seulement, le seul dans la sélection qui aurait pu suffire à réhabiliter le prix Goncourt qui, s’il suivait à la lettre le testament des deux frères, récompenserait la première œuvre d’un jeune auteur prometteur.

Du Parfum de Patrick Süskind, il en a l’odeur, les odeurs, celles nauséabondes du peuple comme les senteurs de la noblesse destinées à masquer leurs faiblesses, et celle des aisselles de ses multiples partenaires.

Un très bon roman (2 à 3 étoiles), époustouflant par sa maîtrise du verbe, de la progression, de l’analyse des sentiments et surtout des sensations, un jeune auteur à suivre, mais qui, à coup sûr, n’aura pas le prix Goncourt des lycéens, son sujet en ayant choqué plus d’un.

 

Beaucoup aimé, vraiment

Ici le blog de Jean-Baptiste Del Amo.

DEL AMO, Jean-Baptiste. – Une éducation libertine. – Gallimard, 2008. –  434 p.. – ISBN 978-2-07-011984-4 : 19 €.
Voir les 2 commentaires sur l’ancien blog

et Ce que la blogosphère en a pensé :

Aurore : « Véritable plongée dans un XVIIIe siècle plein de bruits et d’odeurs, ce premier roman de Jean-Baptiste Del Amo, sur la liste du Goncourt au premier coup d’essai, nous surprend par sa richesse et ses descriptions d’un Paris de luxure, de crasse et de violence. »

Flora : « Et même si sa lecture est plutôt aisée, j’avoue que j’ai eu du mal à finir ce texte plutôt dense mais ô combien riche, d’idées et d’odeurs. (…) Finalement, j’ai avancé dans ma lecture par curiosité de connaître le destin de Gaspard, d’abord ouvrier misérable, employé d’un perruquier à la faveur du hasard, prostitué et finalement… »

Isil : « Une éducation libertine est un roman que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire donc, qui pourtant me laissera une impression, forte certes, mais assez imprécise, impression plus due à l’ambiance qu’à l’intrigue au final peu développée. Del Amo est pourtant un jeune écrivain à suivre. »

In Cold Blog : « De l’ascension à la déchéance, le parcours de Gaspard, arriviste amoral pour le moins antipathique, est captivant de bout en bout. La galerie de personnages secondaires participe également à faire d’Une éducation libertine un premier roman remarquable, du généreux Lucas au médiocre Billod, en passant par Emma, prostituée au grand cœur, le pathétique baron de Raynaud ou la clairvoyante Adeline d’Annovres… sans oublier, Paris, personnage capital(e) à part entière. « 

Kalistina : « J’ai eu la sensation de lire avec ce roman ce qui pourrait bien être un classique de demain. Un chef d’œuvre à mon sens. »

Karine : « Je reconnais que la plume est soignée, originale et qu’elle m’aurait beaucoup plu si elle ne m’avait pas levé le cœur à toutes les 10 lignes. Un roman intéressant, dont j’ai apprécié la finale, tout particulièrement, mais auquel j’ai quand même trouvé quelques longueurs. Pour les lecteurs au cœur bien accroché. »

Lau : « J’ai aimé voyager dans les profondeurs de Paris et de l’âme. Roman très fort qui ne laisse pas indemne. Roman qui dérange mais qu’on ne peut qu’admirer. »

Laurent : « Il est vrai que le sujet n’est pas neuf, mais la griffe de l’auteur est bien là, avec son style et son monde. »

Liliba : « Un livre à lire, qui ne peut je crois laisser indifférent, et qui me semble être une très belle description de la vie de cette époque. »

Lou : « J’attendais peut-être un peu trop de ce roman mais Jean-Baptiste Del Amo est sans aucun doute un écrivain prometteur que je serais curieuse de relire un jour. Et, malgré mes réserves, Une éducation libertine est un bon roman, voire plus encore. »

Mazel : « Roman d’apprentissage, Une éducation libertine retrace l’ascension et la chute d’un homme asservi par la chair. »

Nanne : « Nul lecteur ne pourra s’empêcher de faire le rapprochement avec « Le ventre de Paris ». A la différence que les halles ne sont pas la toile de fond de ce roman intense, touffu, fouillé parfois jusqu’à l’overdose, mais plutôt les bordels de bas étage, la fange, la lie de la société du 18e siècle. »

Pascal : « Que dire de cet ouvrage, si ce n’est qu’au delà de toutes ces descriptions morbides et répugnantes, on ne peut plus lâcher ce roman tant le style y est éclatant et la narration captivante ? Une fois ouvert ce livre, impossible de se détacher de Gaspard et de ne pas suivre son parcours au sein de cette grouillante fourmilière parisienne dans le but de s’arracher à ce magma d’immondices qui l’étouffe. »

Pierre Maury : « L’éducation est ici celle, et uniquement celle, de l’argent et du pouvoir – pouvoir illusoire en un temps où le pays vacille sur ses bases. Les philosophes mettent en doute bien des certitudes. La Révolution n’est plus très loin. En attendant, Paris pouilleux danse une funèbre farandole, emporté dans un délire comparable au fleuve malsain qui infecte plus qu’il nettoie. »

Plaisirsacultiver : « Une éducation libertine est une extraordinaire fresque sur un jeune arriviste nauséabond dans un Paris proche de Sodome et Gomorrhe. »

Voyelle et Consonne : « Pour son premier roman, Jean-Baptiste Del Amo marche dans des sentiers balisés – le roman d’initiation dans un cadre historique – mais il parvient dès les premières pages à imposer une écriture sensuelle, très travaillée et néanmoins prenante. »

Yspaddaden : « En ignorant les tentations de l’autofiction auxquelles cèdent bien des premiers romans, Del Amo signe la victoire du romanesque le plus flamboyant sur le nombrilisme germanopratin. Et réjouissons-nous : il n’a que vingt-six ans ! »

Henry & June : tome 1 ** d’Anaïs Nin (1986)

21.02
2007

Anaïs, mariée au loyal Hugo, est irrésistiblement fascinée par June, la compagne d’Henry Miller, avec laquelle elle entame une relation sexuelle. Quand cette dernière repart pour New York, elle se rapproche alors d’Henry Miller, comparant leurs textes sur leur amour commun et assouvissant un désir physique quasiment bestial. Anaïs, épanouie, répond alors aux avances d’Eduardo, qu’elle avait jadis comparé à l’homme idéal, et, sur ses conseils, entame une psychanalyse, pensant chercher dans ses amants la figure paternelle absente de son enfance, et leur envier leur pouvoir sexuel…

Ce journal intime dépeint par touches impressionnistes la relation triangulaire naissante entre la narratrice, Anaïs Nin, et le couple formé par June, cette magnifique coquille vide, et Henry Miller, l’impressionnant intellectuel. A l’époque, ce duo sulfureux d’écrivains emblématiques de la littérature érotiqueétait encore inconnu. Anaïs trouve dans l’infidélité (« J’ai découvert le plaisir de diriger ma vie comme un homme en faisant la cour à June. »), assouvissant ses instincts triviaux avec Henry, retrouvant la même sensibilité chez Fred, éprouvant quasiment de la compassion pour Eduardo à qui elle ne sait pas dire non.

Passé le premier tiers de ce journal, j’ai commencé à véritablement savourer la sensualité de son écriture, cette subtile mise en mots des désirs d’une femme (« Assise au coin du feu à côté d’Hugo hier soir je me suis mise à pleurer – femme écartelée, devenue à nouveau homme-femme -(…). »), tantôt femme séductrice et dominatrice, tantôt femme soumise à ses propres instincts et à ceux de son amant, tantôt femme-enfant fragile recherchant le réconfort paternel. une échappatoire à un amour exclusif et étouffant conduisant fatalement à une attente trop grande et inassouvie : plus que jamais elle se sent vivre, épanouie et équilibrée, révélant chacune de ses facettes avec ses multiples conquêtes : épouse aimante avec Hugo, complice et presque virile avec June.

223 p.

300 contes pour solde de tout compte ** de Jacques Sternberg (2002)

27.09
2005


La culture :

« Il avait une soif de connaissances tellement dévorante qu’il ne pouvait pas acheter un kilo de tomates sans avoir potassé l’évolution de la tomate à travers l’univers et les siècles. »

300 contes pour solde de tout compte, un titre ô combien adéquat puisqu’il s’agit du dernier livre publié par Jacques Sternberg, qui s’éteindra quatre ans plus tard, un mercredi 11 octobre 2006, à l’âge de 83 ans. Comme dans son œuvre, il aura achevé sa vie sur une note d’humour noir, d’abord en mourant d’un cancer du poumon alors qu’il avait arrêté de fumer depuis 20 ans, ensuite en choisissant de se faire incinérer… Ses cendres sont déposées au cimetière du Père Lachaise.

On comprend mieux pourquoi son quatorzième et dernier recueil fait la part belle au cynisme et à l’humour noir, omniprésents même dans ses quelques 17 récits fantastiques et 19 de science-fiction qui le composent, ou encore érotiques.

Comme toujours, Jacques Sternberg se refuse à tout réalisme topographique, onomastique et à toute psychologie individualisée. Pas de patronyme donc, pas d’épaisseur psychologique des personnages. Il emploie presque toujours la troisième personne du singulier, la plupart du temps masculine, et féminine une quinzaine de fois, pour s’en moquer tout autant ou pour en louer les atouts de séduction.

Comme toujours aussi, ses textes brefs relatent un événement particulier, qui apparaît souvent comme le résultat explicite d’un choix dans un large éventail des possibles. Jacques Sternberg épure l’intrigue du récit par une technique du raccourci qui rendent plus percutantes encore ses attaques contre la société actuelle qui l’écœure, mais aussi contre le monde de l’édition.

D’ailleurs, plus que dans tout autre ouvrage, Sternberg s’attarde ici beaucoup sur ce qui le préoccupe personnellement, soit sur la non-reconnaissance dans le monde de l’édition, sur les affres de l’écriture, sur la difficulté à être connu, et puis sur la maladie, la vieillesse et plus que tout, sur la mort.

Les récits que j’ai le plus appréciés :

L’Auteur, La Certitude, Les Chiffres, La Culture, Le Déclin, La Fascination, L’Essayiste, L’Indifférent, L’Exergue, La Rue

La certitude :

« Sa vitalité (…), son inconséquence également, lui avaient permis d’avoir une existence pleine de détours passionnés, d’élans irréfléchis (…), mais comme sa lucidité ne l’avait jamais quitté, il ne put jamais oublier que la vie n’était jamais que le seul raccourci d’un rien terrifiant à un autre. » (citation tronquée pour ne pas dépasser quelques lignes – cf droits)

A déguster lentement, mais sûrement : deux minutes suffisent pour lire l’un de ces contes qui peuvent faire deux lignes comme une page, mais combien de temps ensuite la plupart restent gravés dans l’esprit !

STERNBERG, Jacques. – 300 contes pour solde de tout compte. – Paris : Manitoba / Les Belles Lettres, 2002. – 318 p. : couv. ill. en coul.. – (« Le grand cabinet noir »). – ISBN 2-251-77168-9 : 20 euros.

Eloge de la marâtre *** de Mario Vargas Llosa (1988)

22.09
2005

Copyright Gallimard

Elogio de la madrastra, 1988 (Éloge de la marâtre, 1990)

Pour ses 40 ans, Dona Lucrecia trouve sur son oreiller une lettre attendrissante de son beau-fils Alfonso, un chérubin blond aux yeux bleus, qui promet à celle qui embellit ses jours et ses nuits d’être le premier de sa classe. Pour Dona Lucrecia, qui vient d’épouser en secondes noces son père, Don Rigoberto, c’est plus qu’un soulagement : avec son époux, elle craignait en effet de ne pas être acceptée par Alfonso. Elle le rejoint donc en chemise de nuit, presque nue,  dans sa chambre pour le remercier, passablement surprise par les embrassades comme amoureuses du jeune garçon, qui malgré elle produisent leur petit effet. Quand sa servante, Justiniana, lui apprend que le petit l’espionne depuis le toit dans son bain, elle cherche soudain à éloigner Alfonso par sa froideur. Mais quand, quelques jours plus tard, il la menace de son suicide, tel un amant déchu,  » (…) ce fut comme si au fond d’elle-même une digue avait soudain cédé et un torrent submergeait sa prudence et sa raison, pulvérisant des principes ancestraux qu’elle n’avait jamais mis en doute et même son instinct de conservation (…) elle l’embrassa et le caressa, libre d’entraves, se sentant autre et comme au cœur d’une tempête (…) Quand la bouche de l’enfant chercha la sienne, elle ne la lui refusa pas « …

Eloge de la marâtre est un roman érotique nous venant d’Amérique latine, écrit d’une des plus belles façons qui puisse être, sur l’un des sujets les plus osés qui soit en Occident : les amours entre un très jeune garçon et sa belle-mère, femme accomplie d’une quarantaine d’années.

Tout, dans ce roman, est écrit et décrit avec une magnifique sensualité : les amours de cette femme bien en chair de quarante ans avec cet enfant, mais aussi avec son mari, heureux de la trouver dans son lit chaque soir pour y jouir de sa croupe voluptueuse et de tout son corps. Ces amours trouvent sans cesse un écho dans des toiles célèbres européennes reproduites dans le roman, figuratives ou abstraites, de Jacob Jordaens, Diane au bain de François Boucher, Le Titien, Francis Bacon, Fernando de Szyszlo, Fra Angelico : l’histoire principale est ainsi entrecoupée par des chapitres projetant les protagonistes dans le décor d’une toile, y vivant une scène prophétique de voyeurisme, des relations sexuelles, ou y découvrant leur véritable visage.

Après le blason de la croupe, l’éloge des parties du corps les moins dignes : même la toilette intime de Don Rigoberto, hédoniste comblé, est évoquée de manière sensuelle et pleine d’humour, chacune des parties de son corps ayant particulièrement droit à son attention un soir par semaine, rituels avec force détails, ce qui ne laisse pas de nous faire sourire. Même sa défécation est pour lui une forme de jouissance, ce qui, pour Freud, pourrait le rapprocher de l’érotisme anal propre à l’enfant.

Avec sa nouvelle femme, Don Rigoberto redécouvre ainsi le plaisir des sens, tout comme la jeunesse d’Alfonso fait redoubler de désir de luxure Dona Lucrecia avec l’un et l’autre.

Enfin, je préfère taire ici le dénouement qui clôt la figure du monstre, et m’arrêter sur ce personnage central du chérubin qui questionne le lecteur : a-t-on raison de taxer la jeunesse (belle et pure) d’innocence ? Tout dans le roman interroge sur le degré d’innocence et de vice dont est capable cet enfant, décrit comme un petit angelot descendu des toiles. Le paraître reflète-t-il l’être ? La jeunesse n’est-elle que candeur et naïveté ? Ou stratégie et duplicité ?

Ou plutôt, pour reprendre les thèses de Freud, la sexualité infantile est-elle dénuée de tout tabou, contrairement à la sexualité adulte, soucieuse des bonnes moeurs et coutumes ? La sexualité infantile n’est-elle que jeu et plaisir sans conscience du mal ?

En tout cas, pour Mario Vargas Llosa, la sexualité infantile n’est pas une lubie freudienne, et l’adulte a certainement tendance à occulter ce dont il pouvait être capable enfant. A ce propos, Aldo Naouri, dans Adultères, évoque précisément cette relation trouble du fils avec sa mère, qui « n’arrête pas de (lui) dire qu’il veut (lui) faire l’amour. » Le scandale suscité par Freud à l’époque semble en effet toujours d’actualité, et « provient de la conjonction d’une série d’idées fausses ». « Nous ne sommes pas, en effet, de grossiers adultes cohabitant avec la délicieuse innocence de l’enfant. Nous sommes seulement des enfants qui ont poussé sans que rien d’essentiel ne se soit modifié en eux et qui, seulement dotés de moyens plus performants que ceux des enfants, tels que la maturation affective et psychologique, se trouvent autorisés à s’exprimer et à prétendre assumer leurs actes et leurs choix. »

Un petit chef-d’oeuvre d’érotisme revisitant le genre par des sujets novateurs capables de sensualité… assez choquant (ce qui devient rare à notre époque).

VARGAS LLOSA, Mario. - Eloge de la marâtre / trad. par Albert Bensoussan. – Paris : Gallimard, 2004. - 210 p.. - (Folio ; 2405). – ISBN : 2-07-038542-6.