Mots-clefs ‘Engagement politique’

Fatherland de Nina Bunjevac

03.06
2015
cop. éd. ici même

cop. éd. ici même

Chaque soir, au moment de coucher ses enfants, la mère place les meubles devant la fenêtre de la chambre, à Toronto. Nina et sa soeur partent quinze jours avec leur mère en Yougoslavie rendre visite à leurs grands-parents. Leur père, Peter Bunjevac, serbe exilé, a accepté à une condition : que le petit frère âgé de sept ans reste à ses côtés. Ils ne se reverront plus : le militantisme de son mari au Canada pour l’indépendance de la Serbie et contre le régime de Tito lui ont fait craindre le pire pour ses enfants et l’ont amenée à vouloir les protéger, au prix de se séparer de son fils et de son époux. La grand-mère communiste l’incite à rester ferme aux supplications de son nationaliste de gendre. Peter mourra deux ans plus tard dans l’explosion d’une bombe artisanale.

Incroyable graphisme que celui proposé par cette dessinatrice : avec une patience infinie et beaucoup de soin, elle donne ombre et clarté, volume et surface à ses décors et personnages en noir et blanc, dont elle dessine précisément les contours avant de les remplir de trames. Dès le premier regard, le dessin hyper­réaliste donne le ton et l’ambiance de cette autobiographie marquée par le sceau de l’Histoire à travers cet insoutenable « choix de Sophie » d’une mère contrainte de se séparer d’un fils pour garder ses deux autres filles sauves. Une bande dessinée qui joue tour à tour sur le registre de l’autobiographie et du documentaire historique. Un destin tragique mis magistralement en images.

Le site de l’auteure
Dessin : Bunjevac Nina
Traduit de l’ang. (Canada) par Ludivine Bouton-Kelly
148 p. : n.b. ; 22×29 cm
EAN13 9782369120087 : 24 €

Les gaspilleurs de Mack Reynolds

29.03
2015

cop. Le Passager clandestin

Réputé comme étant l’un des meilleurs agents secrets au service des Etats-Unis, Paul Kosloff dérange lorsqu’un rapprochement entre les deux superpuissances est au goût du jour. Il est insidieusement mis au placard en étant chargé d’infiltrer un groupuscule de révolutionnaires d’extrême-gauche. Ce faisant, il est confronté à une vision de la société radicale qui va lui ouvrir les yeux…

Ce récit d’anticipation datant de 1967 n’a hélas pas pris une ride : ses dialogues, comme l’intrigue, permettent au narrateur/lecteur de découvrir une nouvelle lecture du monde, dépouillée du capitalisme, plus respectueuse du genre humain et des ressources naturelles. Une éthique politique au vernis fictif, vers laquelle il serait bon de se tourner, en ces années de repli sur soi.

 

REYNOLDS, Mack

Les gaspilleurs

trad. de l’amér. par J. de Tersac

Le Passager clandestin (2015).

106 p. ; 17*11 cm.

EAN13 9782369350293 : 7 €.

Ni Dieu ni maître : Auguste Blanqui, l’enfermé

12.03
2014
cop. Casterman

cop. Casterman

Sur ses 76 années d’existence, Auguste Blanqui (1805-1881) en vécut plus de 43 emprisonné, privé de sa liberté de mouvement, mais pas de sa liberté de penser. Pour dépeindre la biographie de cet homme engagé, Maximilien Le Roy a choisi de faire revivre le parcours de ce grand révolutionnaire républicain socialiste non marxiste par l’intermédiaire du journaliste Aurélien Marcadet qui vient lui rendre visite chaque vendredi dans sa cellule. Enfermé, Blanqui le fut, lui qui ne mâchait pas ses mots en s’adressant à la foule ou à ses lecteurs, par l’intermédiaire de journaux, lui qui prônait la révolution des prolétaires par la violence pour renverser le pouvoir, sous le règne de Charles X, de Louis-Philippe puis de Napoléon III. Il fait d’ailleurs tellement peur au gouvernement que durant la Commune, Thiers, ayant peur de relâcher ce révolutionnaire qui pourrait prendre la tête des Communards, refuse de l’échanger contre 74 otages, dont un archevêque. A la fin de sa vie, enfin libéré, Blanqui fonde le journal au titre désormais célèbre Ni Dieu ni maître.

Pari gagné que cette biographie de Blanqui qui fut pourtant plus de la moitié de sa vie contraint à l’inactivité, en utilisant la mise en abime du protagoniste se prêtant à l’exercice de ses mémoires. Loïc Locatelli Kournwsky aide à la compréhension de ses va-et-vients en alternant pour ses traits simples et directs les tons chauds des flash-back avec les tons froids du présent. Un rappel révoltant d’un grand homme au fort sentiment de Justice et d’Egalité injustement mis au ban de la Société et de sa propre vie.

 

LOCATELLI KOURNWSKY, Loïc, LE ROY, Maximilien. - Ni Dieu ni maître : Auguste Blanqui, l’enfermé. – Casterman, 2014. – 208 p. : ill. en coul. ; 28 cm. – EAN13 9782203051577 : 23 €.

A quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra (1999)

11.09
2010

« – Lève-toi, c’est un ordre.
– Je ne peux pas, je te dis.
Je braquai mon pistolet sur lui e
t je l’abattis.

Nous nous engouffrâmes dans les forêts, marchâmes une partie de la nuit et observâmes une halte dans le lit d’une rivière. Et là, en écoutant le taillis frémir au cliquetis de nos lames, je m’étais demandé à quoi rêvaient les loups, au fond de leur tanière, lorsque, entre deux grondements repus, leur langue frétille dans le sang frais de leur proie accrochée à leur gueule nauséabonde comme s’accrochait, à nos basques, le fantôme de nos victimes. » (p. 264)

 

A Alger, en cette fin des années 1980, Nafa Walid est engagé comme chauffeur au service de la famille richissime des Raja. Pas pour longtemps : dès que son collègue lui demande de l’aider à se débarrasser d’un cadavre que Junior, son patron, laisse derrière lui, il démissionne, révolté et écœuré. Lui qui rêvait de devenir une star du grand écran finit par se faire escroquer par un ancien acteur, qui lui promet de quitter ce pays, qui prend un visage austère et inquiétant avec la montée de l’intégrisme, pour partir en France faire du cinéma. Sans argent, sans travail, il trouve dans ses prières à la mosquée un peu de sérénité. Un jour, l’imam lui propose de faire le taxi et de donner sa recette pour la cause du FIS, en lui reversant un salaire correct. Nafa accepte…

 

Dès son chapitre d’ouverture, ce roman frappe très dur : ici nulle tendresse, nulle compassion. Dès les premières lignes, le narrateur vient d’égorger un bébé devant sa mère. Quoi de plus inhumain ? Les policiers ont encerclé l’immeuble où ses comparses et lui se sont réfugiés. Ils sont tous morts. On devine sa fin imminente. Comment en est-il arrivé là ?

C’est l’histoire de Nafa Walid que raconte ensuite Yasmina Khadra, ce jeune homme comme tant d’autres qui va finir par se faire enrôler par les islamistes radicaux. Il nous fait vivre le « printemps d’Alger », le refus par l’armée de la victoire du Front islamique du salut (FIS) aux élections législatives de 1991 et la guerre civile entre deux forces qui se déchirent avec l’armée d’un côté et les islamistes radicaux de l’autre.

Parfois les caractères sont tellement tranchés que l’auteur semble avoir un peu forcé le trait, mais le message est on ne peut plus clair. C’est bien d’un roman d’apprentissage qu’il s’agit ici, mais d’un apprentissage vers une véritable descente aux enfers, où la notion de bien et de mal disparait, où l’individu se dissout pour une cause dont il ne peut discuter les ordres.

Une mise en garde imparable.

 

KHADRA, Yasmina . – A quoi rêvent les loups. – Pocket, 2009 . – 274 p.. – (10979). – ISBN 978-2-266-20086-8 : 6,50 euros.

Acheté en septembre à la librairie Chantelivre d’Orléans.

A lire aussi de lui Les hirondelles de Kaboul ***


L’Ombre de ce que nous avons été de Luis Sepulveda (2010)

13.01
2010

cop. Métailié

Titre original : La sombra de lo que fuimos

« Je suis l’ombre de ce que nous avons été et nous existerons aussi longtemps qu’il y aura de la lumière. » (p. 19)

Au cours d’une scène de ménage, à Santiago, Conception Garcia fait tomber par la fenêtre le vieux tourne-disque de son mari. Erreur fatale puisque l’objet tue sur le coup un passant, et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de Pedro Nolasco Gonzalès, plus connu sous  le nom de l’Ombre dans le milieu clandestin des opposants au régime dictatorial. Ce soir-là ce dernier était attendu pour organiser un gros coup par trois vétérans, trois anciens militants contraints à l’exil par le coup d’état de Pinochet et revenus, réunis de nouveau pour la première fois, trente-cinq ans après, dans un hangar désaffecté…

L’incipit démarre avec des références musicales, deux chanteurs compositeurs, deux Carlitos : Santana et Gardel. Nous sommes au Chili et un homme, quelques pages plus loin, sera tué par accident par un tourne-disque qui sûrement aura permis d’écouter les chansons ou tangos de l’un et l’autre. Premier clin d’oeil, suivi de beaucoup d’autres.  Car on rit beaucoup dans ce nouveau roman de Luis Sepulveda rendu célèbre par son Vieux qui lisait des romans d’amour, et du même coup sa maison d’édition indépendante, Métailié, un message délivré au cours de cette histoire de vieux de la vieille,  car c’est tout ce qu’il reste quand on nous a tout pris, c’est ce qui permet de continuer à vivre.

« Le vendeur lui indiqua une des trois tables recouvertes de toile cirée et abandonna son comptoir pour apporter une bouteille de vin et deux verres. Il les remplit, les deux hommes se regardèrent brièvement dans les yeux et y découvrirent les mêmes ombres, les mêmes cernes, le même glaucome historique qui leur permettait de voir des rélaités parallèles ou de lire l’existence résumée en deux lignes narratives condamnées à ne pas coïncider : celle de la réalité et celle des désirs. » (p. 23)

Les ombres, ce sont aussi bien sûr ces vétérans dont on apprend l’histoire au fur et à mesure, ces célibataires sexagénaires, au crâne chauve ou dégarni, revenant au « pays de la mémoire ». L’Ombre, c’est enfin cet homme mystérieux qui connait toutes les ruses pour déjouer la surveillance, ce petit-fils d’anarchiste qui avec trois autres à visage découvert, un 16 juillet 1925, fit la « première attaque de banque dans l’histoire de Santiago« , un hold-up à la Robin des bois, contre le capitalisme et pour le « bonheur des damnés de la terre« . Car L’ombre de ce que nous avons été, c’est avant tout le roman d’un autre sexuagénaire en exil, Luis Sepulveda, un roman engagé qui dénonce les dictatures de toute tendance politique et rappelle l’existence de certains mouvements comme le MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria). C’est ce qui en fait un bon roman, non par son intrigue, mais par sa capacité à nous faire sourire et réagir, penser et réfléchir, et à nous faire rester vigilants : nous ne sommes pas à l’abri nous non plus de devenir un jour l’ombre de ce que nous avons été…

Ce roman a reçu en Espagne le PRIX PRIMAVERA 2009.

SEPULVEDA, Luis. – L’ombre de ce que nous avons été / trad. de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg. - Paris : Métailié, 2010. – 149 p. : couv. ill. en coul.. – (Bilbiothèque hispano-américaine). – ISBN 978-2-86424-710-4 : 17 euros.

Le palmier et l’étoile de Leonardo Padura

29.01
2009

cop. Métailié

De retour à La Havane, après 15 ans d’exil, Fernando Terry continue à être tourmenté par deux quêtes : celle d’apprendre lequel de ses amis l’a trahi et brisé sa vie, et celle de trouver enfin le mystérieux manuscrit autobiographique de son modèle, le grand poète José Maria Heredia, auquel il a consacré sa thèse.

« Ce décès, le premier des nombreuses disparitions d’êtres chers que je devais affronter tout au long de ma vie, me confronta violemment à l’évidence de la fragilité de l’existence humaine : cet enfant, que j’avais vu rire et grandir, avait soudain contracté de terribles fièvres et deux jours plus tard, il n’était plus qu’une dépouille humaine, placée dans un cercueil blanc. La fragilité de la ligne de vie m’apparut aussi dramatique et réelle que les vanités et les prétentions matérielles des hommes pouvaient sembler irréelles. » (p. 70)


Indistinctement, deux destins s’entremêlent, Leonardo Padura passant allègrement d’un narrateur à l’autre, de Fernando à Heredia, voire au fils de ce dernier, d’une époque à l’autre, si bien que leurs vies semblent se faire écho et se confondre dans un troublant cycle historique, entre leurs rencontres avec leur muse, leurs amours impossibles, leurs ambitions poétiques, leur engagement politique, la trahison de leurs amis et leur exil. Habitué à ses polars, on découvre là un premier grand roman de Leonardo Padura, riche, ample et complexe, donnant à voir à travers les décennies un même visage de Cuba.

« Ce retour imprévu de l’amour et de la poésie était trop alarmant et le besoin physique et mental d’avoir Delfina à ses côtés lui était douloureux, comme la sensation vivifiante de se tuer à petit feu chaque fois qu’il allumait une cigarette et qu’il emplissait ses poumons de cette fumée maligne et délectable. » (p. 232)

 

PADURA, Léonardo. – Le palmier et l’étoile / trad. de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas. – Métailié, 2009. – 389 p.. – (Suite hispano-américaine ; 143). – ISBN 978-2-86424-672-5 : 11 euros.

 

10 jours en Espagne d’Elsa Triolet

01.10
2006

10 jours en Espagne  fut écrit et publié (avec des passages censurés) en russe en 1937. Elsa Triolet y fait le reportage d’un séjour en Espagne avec Aragon et d’autres écrivains afin d’y rencontrer des Républicains. En quelques flashes, elle nous fait entrevoir tantôt une Espagne l’arme au poing  tantôt le quotidien des petites gens ordinaires.

Un court texte suit, J’ai perdu mon cœur au Boulou : le style s’avère plus maîtrisé, plus lyrique, pour relater, deux ans après, l’immigration à la frontière française de réfugiés espagnols. Ces deux textes, certes très accessibles, sous-entendent néanmoins une connaissance de cette période historique et de l’engagement politique du couple Elsa-Aragon.

TRIOLET, Elsa.- 10 jours en Espagne. – Rambouillet : Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, 2005. – 103 p..- ISBN : 2-84109-586-x : 8 euros.