Mots-clefs ‘discrimination sociale’

L’individu qui vient… après le libéralisme de Dany-Robert Dufour

16.01
2016
cop. Folio

cop. Folio

Pour le philosophe Dany-Robert Dufour, nous ne vivons pas, comme on le dit souvent, une époque individualiste mais une époque d’égoïsme grégaire… car dans l’Histoire, l’individu, qui pense et agit par lui-même, n’a encore jamais existé (p. 13). Dans les grands récits théologico-politiques, le communisme, le fascisme, le libéralisme, l’individu en effet est soit prié de se taire, soit réduit à ses pulsions et à la satisfaction de ses appétences égoïstes. Il n’y a donc pas d’excès d’individualisme comme on le croit à tort (p. 36) mais tout au contraire une négation de l’individu. Dany-Robert Dufour rappelle que le libéralisme est lié à la prescription du « self love » d’Adam Smith, à l’opposé du transcendantalisme de Kant dans ses Fondements de la métaphysique des mœurs, pour qui tout soit a un prix, soit est affaire de dignité. La société ne prend dès lors plus en compte que le PIB et le PNB, les relations sociales en étant dépendantes, et non l’inverse.

Dans le premier chapitre, Dany-Robert Dufour souligne la contradiction entre l’accumulation infinie des richesses et la finitude des ressources offertes par la planète.

Dans le second chapitre, il évoque Deleuze et Guattari qui, selon lui, n’ont pas trouvé la bonne solution. Il revient sur les grands récits monothéistes qui ont asservi les femmes pour pouvoir transmettre le patrimoine des hommes qui ne sont jamais sûrs d’être les vrais pères. Selon lui, Freud a bien compris que les femmes n’avaient pas de pénis et aimeraient en avoir un, mais a oublié de dire que les hommes n’avaient pas d’utérus et aimeraient en avoir un. C’est là une proposition évidente de la différenciation des sexes. Il évoque aussi la modernité de la pensée de Socrate qui prônait le communisme sexuel (p. 187-188). Enfin, il passe à une autre forme d’oppression, celle du prolétaire qui, à la différence de l’esclave, choisit celui qui va l’exploiter contre un salaire, et non plus contre son achat et son entretien, qui reviendrait plus cher.

Dans le troisième chapitre, Dany-Robert Dufour remarque que le patriarcat a éclaté avec la théorie du genre : changement de sexe, changement d’habitudes culturelles,… alors que nonobstant demeure la distinction entre avoir un pénis ou un utérus ou pas. Il observe également l’amenuisement de la différence entre l’animal et l’homme dans la prise de conscience que l’animal souffre souvent pour le plaisir de l’homme (élevage intensif, abattoir,…). Il y a pour finir de moins en moins d’ouvriers, de prolétaires de la production certes, mais de plus en plus de prolétaires de la consommation : « Travaillez plus pour gagner plus ! Gagnez plus pour consommer plus ! » A cette vindicte il n’y a pas d’alternative.

Dans le quatrième et dernier chapitre, Dany-Robert Dufour s’interroge et émet un certain nombre de propositions (p. 339). Il avance l’idée que selon lui le capitalisme, contrairement à la doxa, est le seul régime véritablement révolutionnaire car la bourgeoisie a bafoué les relations féodale, patriarcale, idyllique, les rapports sociaux,… Il faut donc au contraire refuser la révolution permanente des rapports sociaux que le capitalisme met en oeuvre. Il en va ainsi du massacre de l’éducation pour donner de vastes troupeaux de consommateurs et l’affaiblissement de la fonction réflexive et critique. Il prône une éducation dont le devoir serait de maîtriser les passions-pulsions des élèves, à l’opposé de la télévision qui attire pour mieux diffuser sa publicité. Il revendique une éducation qui permette aux citoyens de s’avoir plus que de savoir.

Nonobstant on peut remarquer que pour aborder la notion d’un individualisme enfin sympathique, il se réfère curieusement à Marx, beaucoup, mais pas à Stirner qui a pourtant beaucoup travaillé sur l’Unique, sur l’individu (p. 371-372). Il développe enfin une règle d’or universelle qui préexiste dans toutes les religions et philosophies (p. 376-377) et qui peut se traduire par :

« Ne fais pas à l’autre ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse. »

Cette règle souffre quelques exceptions, comme l’attente d’une réciprocité qui, si elle ne vient pas, la rend caduque (on ne tend pas l’autre joue pour une seconde gifle !), et l’attitude de l’adulte vis-à-vis de l’enfant. Soit un individualisme altruiste et offensif.

Or seul l’Etat pourrait permettre à chacun de devenir un individu sympathique, selon lui. C’est donc un Etat à reconstruire, à l’opposé de l’Etat actuel qui privatise tout ce qui peut l’être, qui favorise la concurrence internationale et libéralisation du secteur financier (p. 392).

Dans son épilogue, Dany-Robert Dufour conclut que l’Etat doit se charger des intérêts collectifs pour transcender les intérêts particuliers. Et dans son annexe, il liste 30 mesures pour changer le monde….

Dany-Robert Dufour, philosophe, détaché au CNRS puis directeur de programme au Collège international de philosophie, est actuellement professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris-VIII, en résidence à l’Institut d’études avancées de Nantes. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont La Cité perverse – Libéralisme et démocratie (Denoël, 2009).

Un essai un peu décevant : pourquoi avoir attendu l’annexe pour proposer ces mesures sans les développer ? Finalement, l’auteur aura expliqué en quoi nos différentes formes de société ne permettent pas l’affirmation de l’individu mais au contraire son oppression, mais parle peu justement de l’avenir qui semblait au coeur de son titre et de son propos…

N’empêche, cela m’a permis de commencer mon petit Framindmap, LUtopie qui faisait partie de mes résolutions de cette année, soit faire un brainstorming d’une société meilleure à partir de mes lectures :

DUFOUR, Dany-Robert
L’individu qui vient… après le libéralisme
Gallimard (2015, Folio essais)
484 p.
EAN13 978-2-07-046755-6 : 9,70 €

Ce qu’on dit des Rroms

20.04
2015

cop. Le passager clandestin

 

Nomades ?! Apatrides ?! Incapables de s’intégrer ?!

Mendiants ?! Délinquants ?!

Un livre pour faire le point sur les préjugés et les mensonges !

Pour en finir avec les préjugés, pour lutter contre les politiques du bouc émissaire qui refont aujourd’hui surface, ce livre se veut un précis de déconstruction des idées reçues sur les Rroms en même temps qu’un outil pour toucher du doigt la diversité et de la richesse de la culture romani.

Au fil de sept siècles de présence en Europe (antérieure à la naissance de la plupart des États-nations qui le composent), il a fallu aux Rroms survivre au mieux dans l’indifférence, au pire dans la haine, et se construire dans l’adversité. Il est évidemment plus commode de nier, voire de rejeter l’existence de ces millions d’individus dont la manière d’être, les habitudes culturelles, le rapport aux frontières… sont de plus en plus ouvertement jugés inassimilables.

Et pourtant les Rroms, par les multiples liens (linguistiques, culturels, historiques) qui les unissent au continent européen pris dans son sens le plus large, par la richesse de leur imaginaire et l’originalité de leur inscription dans les territoires qu’ils traversent, par leur conception libertaire de l’espace géographique, de la propriété du sol, de l’économie de marché, détiennent quelques-unes des clés du changement de paradigme dont les sociétés du vieux continent ont si cruellement besoin.

Dans cet ouvrage, Jean-Pierre Dacheux, docteur en philosophie, reconnu comme l’un des meilleurs connaisseurs de la question Rrom en Europe revient sur chacun de ces clichés que véhiculent les médias, les formations politiques et les pouvoirs publics. Et j’avoue qu’il m’a fait tout bonnement découvrir leur culture.

DACHEUX, Jean-Pierre

Ce qu’on dit des rroms

Le Passager clandestin (2015).

97 p. ; 17*11 cm.

EAN13 9782369350231 : 7 €.

Autres lieux et autres nouvelles ** de Didier Daeninckx (1993)

20.03
2011

Copyright Librio

On sait combien les lieux sont importants pour Didier Daeninckx. Il se crée une interaction entre ses personnages et les quartiers où ils vivent.

Quartier du globe. A partir d’une vieille photo datant des années 50, représentant un jardin ouvrier et une bicoque, le narrateur reconstitue le puzzle des identités des personnes qui y figurent, et exhume le parfum d’un paradis perdu… Sur une île de la Seine, un homme a été assassiné, l’enquête piétine tandis qu’on déloge une SDF de la tanière qu’elle s’est façonnée en récupérant de l’électroménager… Un fou s’installe un jour dans la maison abandonnée au bord de la falaise et lui redonne vie, jusqu’au jour où il se fait agresser par un adolescent… En Alsace, le corps d’Isabelle Fisch est retrouvé dans la forêt, frappé, soûlé, violé, puis attaqué par les animaux de la forêt où on l’a laissé : ses parents refusent d’accepter le non-lieu d’une enquête bâclée… En pleine guerre, le survivant d’une escouade se retrouve enfermé dans un blockhaus… Un taulard sort de prison et conduit ses acolytes à la cache de leur butin… Une vieille femme meurt, laissant un cent cinquante mètres carrés à un célibataire qui le vide entièrement et tombe sur une pile de 437 lettres de dénonciation, commençant en 1937… Rodolphe, Marie-Claire et leurs enfants habitent une tour dont ils se font déloger un beau matin par les CRS, alors qu’ils payaient un loyer…

Didier Daeninckx gratte le non-dit de ce qui ne mérite jamais que trois-quatre lignes parmi les faits divers, et lève le voile sur une réalité sociale et politique pas très glorieuse… Huit nouvelles situées aux quatre coins de la France composent ce recueil, parlant d’hier et d’aujourd’hui, huit nouvelles qui tirent autant de flèches contre la bétonnisation des banlieues, l’exclusion sociale, la discrimination raciale, les violences sexuelles, la délation, etc.

Didier Daeninckx a réussi son coup : il est difficile de ne pas sortir révolté par une telle lecture.

Autres lieux :  nouvelles / Didier Daeninckx. - Paris  : J’ai Lu , 1995.- 93 p.  : couv. ill. en coul.  ; 21 cm .- (Librio  ; 91). - ISBN 2-277-30091-8 (br.) : 10 F

Daeninckx par Daeninckx ** de Thierry Maricourt (2009)

18.03
2011
« 

Copyright Franck Crusiaux/Gamma

Né le 27 avril 1949, ayant grandi à Saint-Denis puis à Stains, fils de parents divorcés, avec une famille d’anarchistes d’un côté, libres et solidaires, vivant dans des jardins ouvriers arborés, et des gens vraiment bolcheviques de l’autre, travailleurs, dans le béton de HLM, Didier Daeninckx en a gardé cette attention constante en direction de la vie de petites gens, et cet esprit de révolte qui l’a poussé à écrire.

« J’écris uniquement quand ça va mal, sur les choses qui me font réagir, me révoltent. Je n’arrive pas à écrire sur la beauté des choses. Peut-être plus tard, quand je deviendrai sage… J’écris non pas sur le fait divers brut, mais sur le fait divers qui a une résonance plus large, le fait divers qui parle très fort d’un malaise. » (p. 83)

« Le moteur de mes fictions est la colère, l’injustice toujours endémique, toujours recommencée. » (p. 84)

Renvoyé à 16 ans, le jour de sa rentrée en seconde, du lycée technique Le Corbusier d’Aubervilliers, et par contre-coup mis à la porte de chez lui par sa mère, Daeninckx va travailler douze ans comme ouvrier imprimeur. Et puis un beau jour, lassé par ce boulot répétitif, il démissionne, et c’est en 1977, pendant ses trois mois de chômage, qu’il écrit son premier roman, Mort au premier tour, que les éditeurs ont refusé.

« Si je suis devenu écrivain, c’est que j’étais lecteur, enfant. Lecteur de romans. C’est avant tout Martin Eden, de Jack London. Pour une part, c’est grâce à ce bouquin, à cet écrivain, que j’écris. » (p. 56)

Il vit alors de quelques petits boulots avant d’être engagé comme journaliste local à 93 Hebdo, métier qui l’aide à comprendre les mécanismes de l’écriture. Il fait alors le choix d’un vocabulaire peu compliqué, d’une structure de phrase épurée au service de l’émotion, en incorporant « des bribes, des échos du réel« , et surtout d’un point de vue : quel point de vue adopter dans chaque roman, celui d’un jeune Kanak ou d’un visiteur de l’exposition coloniale dans Cannibale, celui d’un policier dans Itinéraire d’un salaud ordinaire ? Ses personnages se situent souvent rejetés dans la marge sociale, souvent associée à une marge géographique (banlieue, Nord,…).

« J’ai choisi d’écrire dans les marges de la littérature et de vivre dans celles de la ville, en banlieue. Aubervilliers fait corps avec ma vie, avec ce que j’écris. » (p. 32)

« Dans mes livres, j’essaie de mêler l’intime des personnages à l’endroit où ils évoluent. Corps et décors se répondent. Les personnes sont modifiées par les lieux où elles vivent. » (p. 43)

Il dit ne pas retravailler son texte, issu d’un premier jet, car tout ce qu’il écrit, il l’a d’abord essayé dans sa tête, et préfère le genre de la nouvelle, qu’il a abordé depuis 1985.

« Aujourd’hui, je me lève tôt et je travaille ainsi : pendant deux tours d’horloge, je me pose des tas de problèmes sur mon histoire ; je fais un break de même durée, puis je repars ; et ainsi de suite. Et c’est souvent en allant m’aérer que je trouve les solutions.

Le matin, tôt, reste un moment privilégié. J’écris toujours dans la même pièce, encombrée de livres, de dictionnaires, de revues, de coupures de presse, de photos, de tout un bordel non rangé, non classé. Je me perds dix fois par jour dans ce fatras, à la recherche d’un document que je ne trouve pas, mais le chemin de cet échec me permet de croiser toute une série d’informations qui viennent se glisser dans le texte en cours. Comme quoi, il y a du retour dans l’aléatoire. » (p. 81-82)

Il affirme également écrire de vrais faux romans policiers car ce qui l’intéresse, c’est davantage les techniques du genre qu’il utilise pour que l’enquête sur la vie du personnage qui vient de mourir « en soit également une sur l’Histoire et sur la mémoire collective. » (p. 111) : « Je conçois le roman comme un révélateur, traquant les failles de la mémoire collective. » (p. 118).

« Mes romans fouaillent l’Histoire. Tous sont conçus de cette manière : la rencontre d’un individu sans importance avec l’irruption du fleuve tempétueux de l’Histoire. » (p. 214)

Suivent des explications de la plupart de ses romans et recueils de nouvelles, dans l’ordre chronologique, avec une attention accrue pour Meurtres pour mémoire, pilier de son oeuvre, et des réflexions en tant qu’écrivain « impliqué », « concerné » plutôt qu »engagé », dans la mesure où il ne souhaite pas faire passer un message politique, mais donner la parole à un tas de gens qui ne l’ont pas eue, et dont il raconte l’histoire.

Ce livre rassemble ici toutes les réponses aux questions que l’on pourrait se poser sur Didier Daeninckx et son oeuvre. Au final il confirme l’impression que nous donnait la lecture de son oeuvre… « impliquée » : celle d’un type qui a su rester simple, celle d’un homme bien.

Daeninckx par Daeninckx [publié par] Thierry Maricourt /Paris  : le Cherche midi , 2009 .- 310 p. ; 22 cm .- (Collection Autoportraits imprévus). - Bibliogr. des oeuvres de D. Daeninckx p. 297-304. - ISBN 978-2-7491-1096-7 (br.) : 17 €.

Le fils du pauvre ** de Mouloud Feraoun (1950)

20.02
2011

Copyright Points/Hulton archives/Getty Images

Instituteur, le narrateur (qui n’est autre que Mouloud Feraoun lui-même) décide de se peindre comme le firent avant lui Montaigne, Rousseau, Daudet et Dickens. Rien que ça.

Le Fils du pauvre décrit son enfance dans une ville kabyle de deux mille habitants, Tizi, pendant l’entre-deux-guerres.

Chaque chapitre est consacré à un sujet précis : après la description de son village, des classes sociales qui y sont visibles, et de l’intérieur des habitations, le narrateur présente les occupations quotidiennes des différents membres de sa famille, de son oncle et de ses tantes, les questions de mariages, de jalousies et d’héritages, comment ils cohabitent entre eux, avant de faire le récit quasi-autobiographique de fils choyé par rapport à ses soeurs, de sa vie d’écolier et de collégien, avant son départ pour l’École normale.

« Je ne sus le nom de chacune de mes tantes qu’après les avoir bien connues elles-mêmes. Le nom ne signifiait rien. C’était comme pour mes parents. Je me rappelle avoir appris avec une surprise amusée, de la bouche de ma petite cousine, que son père s’appelait Lounis, le mien Ramdane, ma mère Fatma, la sienne Helima. Je compris tout de suite, cependant, que c’étaient les autres qui les désignaient ainsi et que dans la famille nous avions des mots plus doux qui n’appartenaient qu’à nous. Pour moi, mes tantes s’appelaient Khalti et Nana. » (p. 46-47)

Au travers du roman c’est tout un témoignage d’une vie rude que l’on découvre. Comme le titre l’indique, la famille du narrateur vit de peu, de figues, d’olives, de blé, rarement de viande si ce n’est pour l’aïd ou pour complaire au chef du village lorsqu’il y a conflit entre deux familles. Sa famille vit de quelques bêtes, figues et olives. Seul le père travaille sur un chantier, puis au champ, rentré chez lui. Ses tantes travaillent l’argile pour la poterie et la laine.

Il est aussi question d’éducation d’un fils, et comment les garçons sont élevés comme de petits dieux dans leur famille, avec toute la discrimination sexuelle que cela induit :

« J’étais destiné à représenter la force et le courage de la famille.

Lourd destin pour le bout d’homme chétif que j’étais ! Mais il ne venait à l’idée de personne que je puisse acquérir d’autres qualités ou ne pas répondre à ce voeu.

Je pouvais frapper impunément mes soeurs et quelquefois mes cousines : il fallait bien m’apprendre à donner des coups ! Je pouvais être grossier avec toutes les grandes personnes de la famille et ne provoquer que des rires de satisfaction. J’avais aussi la faculté d’être voleur, menteur, effronté. C’était le seul moyen de faire de moi un garçon hardi. Nul n’ignore que la sévérité des parents produit fatalement un pauvre diable craintif, gentil et mou comme une fillette.(…) » (p. 28)

D’éducation à l’école aussi, et comment l’enfant décide, après avoir redoublé sa deuxième classe, de devenir bon élève, et comment l’adolescent s’applique studieusement à réussir ses études pour devenir instituteur, et ne pas retourner travailler au champ.

Enfin ce roman résonne aussi de toute la tendresse d’un petit garçon pour ses tantes qui connaîtront une fin tragique, pour sa famille et surtout pour son père, qui se saigne aux quatre veines pour lui et sa famille, partant endetté pour la France, lui permettant de partir faire des études alors qu’il se retrouve seul à assumer la charge de travail pour nourrir sa famille :

« Ce repas, sous l’oeil dédaigneux des hommes, fut un supplice pour moi. Kaci et Arab se moquaient de ceux qui ne savaient pas élever leurs enfants. L’allusion était directe, je rougissais et je pâlissais. Je me disais, pour diminuer ma faute, que mon père n’avait pas faim. Mais je dus me détromper car, en rentrant à la maison, je lui trouvai, entre les mains, mon petit plat en terre cuite, orné de triangles noirs et rouges. Ce jour-là, il retourna au travail le ventre à moitié vide, mais il grava, une fois pour toutes, dans le coeur de son fils, la mesure de sa tendresse. » (p. 71)

Un livre devenu culte de cet écrivain qui fut assassiné par l’OAS à Alger le 15 mars 1962.
Le fils du pauvre / Mouloud Feraoun. – Paris : Éd. du Seuil, 1995. – 145 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Points ; 180). - ISBN 2-02-026199-5 (br.) : 29 F.
Emprunté au CDI
Écrivain algérien de langue française (Tizi Hibel, Grande Kabylie, 1913 - El Biar, Alger, 1962).

L’anarchisme *** de Daniel Guérin (1965)

04.02
2011

copyright Gallimard pour la couverture

Dans son avant-propos à L’Anarchisme : de la doctrine à la pratique, Daniel Guérin annonce tout de suite qu’il n’entend pas faire un travail biographique ou bibliographique, ni une énième démarche historique et chronologique, mais examiner les principaux thèmes constructifs de l’anarchisme.

Pour ce faire, il commence par rappeler le véritable sens du mot « anarchie », lequel est souvent perçu au sens péjoratif de chaos, de désordre et de désorganisation, alors que, dérivant étymologiquement du grec ancien, « anarchie » signifie littéralement avec le -an privatif « absence de chef », et par voie de conséquence de figure d’autorité ou de gouvernement. Aussi l’anarchisme constitue-t-il une branche de la pensée socialiste visant à abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, et entraînant un certain nombre d’idées – forces que sont la révolte viscérale, l’horreur de l’Etat, la duperie de la démocratie bourgeoise (d’où le refus des anarchistes de se présenter aux élections et leur abstentionnisme), la critique du socialisme « autoritaire », et surtout du communisme, la valeur de l’individu et la spontanéité des masses.

Cet examen permet ensuite à Daniel Guérin de traduire comment, dans la pratique, ces différents concepts permettraient de donner naissance à une nouvelle forme de société. L’autogestion constitue, à plus d’un titre, le concept le plus prometteur et le plus naturellement appliqué. Dans sa définition des principes de l’autogestion ouvrière, Proudhon maintient la libre concurrence entre les différentes associations agricoles et industrielles, stimulant irremplaçable et garde-fou pour que chacune d’entre elles s’engage à toujours fournir au meilleur prix les produits et services. A cette fédération d’entreprises autogérées pour l’économie se grefferait pour la politique un organisme fédératif national qui serait le liant des différentes fédérations provinciales des communes entre elles, décidant des taxes et propriétés entre autres choses, chaque commune étant elle-même administrée par un conseil, formé de délégués élus, investis de mandats impératifs, toujours responsables et toujours révocables. Partant, pour Proudhon, à son époque, il n’y aurait plus de colonies car ces dernières conduiraient à la rupture d’une nation qui s’étend et se rompt avec ses bases. Voilà donc la société future imaginée par les penseurs anarchistes du 19e siècle : une société décolonisée, sans chef, mais constituée d’un maillon de fédérations agricoles et industrielles autogérées, communales et régionales, dont les délégués mandatés sont révocables.

Enfin, Daniel Guérin relate comment dans l’Histoire les anarchistes ont pu s’exprimer ou pas, justement, évincés par exemple de l’Internationale par Marx et de la Révolution russe par Lénine et Trotsky. Il souligne les succès de l’autogestion agricole en Ukraine du sud, dans la Yougoslavie de Tito, dans les conseils d’usine italiens, et principalement en Espagne, avec les collectivités agricoles et industrielles, et la mise en place dans les communes de la gratuité du logement, de l’électricité, de la santé et de l’éducation… mais très vite supprimées par les dirigeants communistes.

Dans cet essai extrêmement clair, Daniel Guérin n’hésite ni à faire l’éloge de certaines idées et expériences réussies, ni à montrer les contradictions et incohérences de certains concepts ou mises en pratique.

Il est bien dommage que cet essai datant de 1965, et donc vieux déjà de 46 ans, n’ait pu être réactualisé à la lumière des années 68 et du renouveau d’une pensée de sensibilité anarchiste aux Etats-Unis, avec notamment le philosophe Noam Chomsky et Murray Bookchin.

Dans l’essai suivant, Anarchisme et marxisme, daté de 1976, Daniel Guérin compare les deux courants de pensée, puisant dans la même source de révolte, mais divergeant dans la conduite du mouvement puis dans la mise en place d’une nouvelle société. Il achève son exposé sur Stirner, individualiste anarchiste, grande figure de la pensée anarchiste, dont on a mal saisi les tenants et aboutissants.

Une lecture extrêmement stimulante de concepts séduisants.

L’Anarchisme : de la doctrine à la pratique… / Daniel Guérin. – Nouvelle éd. revue et augmentée. – Gallimard, 1981. – 286 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Collection Idées ; 368. Sciences humaines).

En appendice, « Anarchisme et marxisme », texte remanié d’un exposé fait à New York, 6 novembre 1973, et « Compléments sur Stirner », du même auteur. – Bibliogr. p. 281-286
(Br.) : 10,60 F.

Le droit à la paresse ** de Paul Lafargue (1893)

28.01
2011

Le droit à la paresse… Tout de suite d’aucuns songent à Epicure, et ne croient pas si bien penser, car voici les paroles d’Adolphe Tiers contre lesquelles Paul Lafargue va s’élever dès la première phrase de son pamphlet, écrit en 1893 alors qu’il se trouvait en prison : « Je veux rendre toute-puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : « Jouis » » (Discours prononcé au sein de la Commission sur l’instruction primaire de 1849). Car cette volonté politique prouve à quel point « la parole capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d’anathème la chair du travailleur ; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci. » (p. 8) Or, vous l’avez compris, Paul Lafargue, gendre de Marx, va condamner cette forme de folie qui est l’aliénation du travail, « l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. » (p. 11)

Pour ce faire, il ne cesse de se référer aux sociétés antiques et passées, comme en Grèce, où les hommes libres méprisaient le travail, qu’ils laissaient aux esclaves, et ne s’adonnaient qu’aux exercices corporels et aux jeux de l’intelligence.

Au lieu de ça, « à la fatigue d’une journée démesurément longue, puisqu’elle a au moins quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux celle des allées et venues si fréquentes, si pénibles. Il résulte que le soir ils arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain ils sortent avant d’être complètement reposés pour se trouver à l’atelier à l’heure de l’ouverture. » (p. 21). 120 ans après, l’amplitude horaire d’une journée a certes diminué, mais on y reconnaît encore sans peine le schéma « métro-boulot-dodo ».

De même, nous vivons toujours dans une société de surproduction, dont les travailleurs ne sont pas souvent les plus gros consommateurs, et où l’industrie profite de la menace du chômage pour fabriquer à meilleur marché et embaucher à moindre prix, pour engranger de plus gros bénéfices : son constat n’a pas changé.

Alors quelle solution propose-t-il ? Tout bonnement de ne faire travailler les ouvriers que trois heures par jour, afin que ces derniers aient tout loisir de bien se reposer, d’aller au spectacle, au théâtre, et de consommer les fruits de son travail. Trois heures ! Il y va un peu fort, tout de même, même pour aujourd’hui, plus d’un siècle après. Nous qui, en France, ne sommes qu’aux 35 heures, il propose ni plus ni moins une semaine de 18 à 21 heures. Belle perspective, pour arriver au plein emploi de la population active, mais, dans les mentalités, pas pour tout de suite, ni proportionnellement aux salaires actuels.

Ce pamphlet est d’une brûlante actualité : « Travailler plus pour gagner… plus ? » Ce que Paul Lafargue déplorait alors n’a pas changé : ce sont les victimes elles-mêmes qui réclament toujours leur droit au travail, leur droit à travailler plus, à faire des heures supplémentaires… Pourquoi ? Parce que leur salaire reste réellement insuffisant pour vivre correctement (ne faut-il pas plutôt valoriser le taux horaire ? Est-ce normal que le travail d’un mois suffise à peine à payer loyer, factures, transports et nourriture ?) ou pour s’offrir de nouveaux besoins dictés par ces mêmes commerces et industries qui les exploitent (fashion victim, course aux soldes, aux nouveaux produits technologiques, durée de vie moindre du petit et gros électroménager,…).

A lire et à relire tant qu’il paraîtra hélas toujours utopique aux yeux du plus grand nombre.

Vous pouvez le lire en ligne gratuitement dans son édition originale.
Le droit à la paresse / Lafargue ; avec une postf. de Gigi Bergamin ; ill. de Frantz Rey. – [Paris] : Mille et une nuits, 1994 (Impr. en Italie). – 79 p. : ill., couv. ill. en coul. ; 15 cm. – (Mille et une nuits ; 30). - Bibliogr. p. 79. - ISBN 2-910233-30-8 (br.) : 10 F.

Lafargue, Paul (1842-1911), de nationalité française, né à Santiago de Cuba le 15 janvier 1842, mort à Draveil (Essonne) le 25 novembre 1911 : Homme politique, médecin et journaliste. – Théoricien marxiste. – Fondateur du parti ouvrier français (1880)