Mots-clefs ‘discrimination sexuelle’

Roberto Zucco * de Bernard-Marie Koltès (1988)

13.02
2011

Copyright éditions de Minuit

Les prisonniers n’ont jamais compris que pour s’évader, il fallait passer par le toit et non essayer de franchir les murs, songe Roberto Succo, arrêté pour le meurtre de son père, et tuant sa mère à son évasion. Sur son chemin, il viole aussi une « gamine » qui n’aura de cesse de le retrouver, éprise de cet « agent secret » l’ayant arraché à sa famille, recherché pour le meurtre d’un inspecteur de police. Et de trois. Quelle sera la prochaine victime de ce tueur en série ?…

Cette pièce, parce qu’inspirée de faits réels, fit scandale à l’époque. En effet Roberto Zucco fut bel et bien un tueur en série qui terrorisa la Savoir en 1987 et 1988. Ce fut aussi le dernier texte de Koltès avant sa mort. Rien de tel pour élever cette pièce en symbole, où l’on ne peut ni se positionner en juge ni en victime.

Les relations entre les différents personnages, de la bourgeoise frustrée à la patronne d’un bordel, du frère avec sa soeur au tueur avec sa mère, se révèlent toutes d’une violence et d’un égoïsme rares. Seul Roberto Zucco reste impassible, incapable semble-t-il du moindre sentiment. Qui est-il ? Qui sont tous ces gens qu’il croise, que veulent-ils ? Pour cet assassin, tout semble relever du « nonsense », de même qu’il ne semble pas « être au monde » mais en dehors des rapports humains habituels. Transparent, il aimerait être transparent, pour glisser inaperçu dans la vie, mais il semble animé par le Mal, et agit par impulsion, en conséquence. En mettant en scène la mort et le meurtre, c’est-à-dire l’absence de valeur accordée à la vie, Bernard-Marie Koltès n’est pas loin ici des aphorismes de Cioran ni du théâtre de l’absurde.

Tabataba, la pièce qui suit, est un huis clos entre un frère et une soeur qui lui reproche de ne pas se faire beau et de sortir flirter avec sa bande de copains, au lieu de lui faire honte et d’astiquer sa moto. Koltès dénonce-t-il par ce biais une discrimination sexuelle dans laquelle se conforte la grande soeur, ne vivant que par le biais de son petit frère, n’ayant pour tout honneur que la belle figure et les beaux habits repassés de ce dernier ?

Coco, enfin, encore un huis clos, oppose la célèbre Coco Chanel, mourante, à sa domestique, Consuelo, la bouche peinturlurée de rouge à lèvres. Le rapport s’inverse : la dominée répond vertement à la classe dominante et lui dit ses quatre vérités, pour finalement s’entendre dire qu’elle a bien raison de toujours s’habiller de la même couleur…

Dans le théâtre de Bernard-Marie Koltès, les relations entre les personnages sont plus que tendues : elles engagent un conflit. Car pour pouvoir être, il faut soit être-pour-autrui, soit pouvoir s’arracher à autrui. D’où l’existence simultanée d’un conflit entre fils et parent, entre coupable et loi, entre frère et soeur, entre maîtresse et domestique, et d’un conflit intérieur… ou de sa fin.

Le balèze : « A quoi tu réfléchis, petit ?

Zucco : Je songe à l’immortalité du crabe, de la limace et du hanneton.

Le balèze : Tu sais, je n’aime pas me battre, moi. Mais tu m’as tellement cherché, petit, que l’on ne peut pas encaisser sans rien dire. Pourquoi as-tu tellement cherché la bagarre ? On dirait que tu veux mourir.

Zucco : Je ne veux pas mourir. Je vais mourir. » (p. 49)


Objet singulier à lire.


Roberto Zucco ; (suivi de) Tabataba / Bernard-Marie Koltès. – Paris : Éd. de Minuit, 1990. – 125 p. ; 18 cm. - ISBN 2-7073-1297-5 (br.) : 49 F.

Une chambre à soi ** de Virginia Woolf (1929)

23.01
2011

« (…) il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une fiction. » (p.8)

Avoir une chambre à soi, que l’on peut fermer à clé, sans être dérangé, et disposer de 500 livres de rente permettant d’évacuer tout souci d’argent, ce sont là deux conditions essentielles à la création d’oeuvres d’art.

Tout en méditant sur le sujet, Virginia Woolf se heurte à deux interdictions, la première de marcher sur le gazon, où seuls les professeurs et étudiants sont admis, la seconde de ne pouvoir entrer dans la bibliothèque, si elle n’est pas accompagnée d’un professeur.

Car les femmes manquent d’argent pour pourvoir à la création d’universités pour elles. Pourquoi sont-elles si pauvres ? Il n’y a qu’à lire tous les livres que les hommes ont pu écrire sur elles, et on comprendra à quel point elles sont peu considérées, étant décrites comme inférieures intellectuellement, physiquement et moralement. Elles vivent sous un régime patriarcal, ce que Virginia Woolf explique en ceci que les hommes ne peuvent garder une confiance absolue en eux que s’ils sentent la moitié du genre humain inférieure à eux. Or gagner un salaire délivre de toute dépendance à l’homme : maison, vêtements, nourritures, et de toute préoccupation financière, libérant l’esprit pour pouvoir penser aux choses en elles-mêmes.

Hélas, dans l’Histoire, la femme ne flamboie que dans les sonnets et les romans, car dans la vie quotidienne, elle vit cloîtrée chez elle, à élever ses enfants et à tenir sa maison. Virginia Woolf compare alors les possibilités d’écrire de Shakespeare et de sa soeur, et en conclut qu’il est impossible pour une femme, née au XVIe siècle, même de génie, d’écrire à l’époque, obligée de s’échapper d’un mariage arrangé et refusée au théâtre en tant qu’actrice, ou dans tout autre domaine artistique. La société était hostile à toute tentative de la part des femmes de vouloir écrire. Jamais on ne les encourageait à devenir artistes. Il n’est qu’à voir encore au XIXe siècle ces femmes qui signèrent leur oeuvre d’un nom d’homme pour pouvoir être publiées : Currer Bell, George Eliot, George Sand.

Le contexte leur est défavorable, et qu’écrivent-elles quand elles ont la chance de pouvoir écrire ? Forcément c’est leur indignation sur la condition des femmes qui éclate. Par ailleurs,

« Ajoutons que la seule formation littéraire que pût avoir une femme au début du XIXe siècle, était celle de l’observation des caractères, de l’analyse des émotions. » (p. 100)

Comment se traduit dans l’oeuvre la différence des sexes ? Se demande-t-elle encore. Par un jugement de valeurs encore. Car les valeurs portées par les hommes semblent tout de suite plus importantes que celles des femmes, jugées futiles, la guerre étant un sujet plus grave qu’une scène dans une boutique. Seules Jane Austen et Emily Brontë échappent à cet écueil et écrivent véritablement comme des femmes, selon elle.

Et de recommander : « Ecrivez ce que vous voulez écrire, c’est tout ce qui importe. », et « je voudrais vous demander d’écrire des livres de tout genre sans hésiter devant aucun sujet… quelle qu’en soit la banalité ou l’étendue. » avant de répéter les conditions sine qua non pour pouvoir écrire (avoir une chambre à soi et être en dehors du besoin) et de conclure que l’écrivain a la chance de vivre plus que tout autre en présence de la réalité, que « C’est son rôle de la découvrir, de la rassembler et de la communiquer. »

Cet essai pamphlétaire fut publié à l’issue de conférences de Virginia Woolf données en 1928 sur le thème « Les femmes et le roman ». Peu de femmes, hélas, ont laissé leur nom avant le XXe siècle dans les arts. En cherchant à comprendre pourquoi, Virigina Woolf dénonce les conditions de vie passées et présentes de la femme, et les discours masculins les entérinant. Elle pose les deux conditions matérielles indispensables à toute création artistique, et exhorte les femmes à cesser d’écrire comme des hommes, à écrire, sans entrave formelle ou thématique, selon leur vision des rapports humains à la réalité.

La longueur des notes prises suffit à prouver l’intérêt que j’ai pu prendre à la lecture de cet essai…

Une chambre à soi / par Virginia Woolf ; trad. de l’anglais par Clara Malraux. – Paris : 10-18, 2010 . – 171 p. : couv. ill. ; 18 cm. – (Bibliothèques 10-18). - Trad. de : A room of one’s own. – Collection principale : 10-18 ; 2801. - ISBN 2-264-02530-1 (br.) : 38 F.

De la différence des sexes * (2010)

18.12
2010

A l’aune de leur expertise sur ces périodes et à l’encontre de notre vision progressiste de l’Histoire, huit historiennes et historiens s’interrogent sur le statut et la place des femmes dans la démocratie athénienne, dans la culture romaine ou byzantine, au Moyen Âge, sous l’Ancien Régime, au XIXe ou XXe siècles.

Selon Violaine Sebillotte Cuchet, même si la fonction première de ces dernières restait l’enfantement, le principe de filiation politique prévalait dans la démocratie athénienne, intégrait ainsi du féminin et des femmes. Aussi le critère fondamental de distinction dans la cité démocratique, plus que la catégorisation sexiste, départageait les individus inscrits dans une maison citoyenne des étrangers et des esclaves.

Thomas Späth ne se prononce pas sur la dichotomie homme-femme dans la Rome antique, l’état des recherches sur la question ne le lui permettant pas, mais affirme d’ores et déjà que celle-ci est inapte à représenter le système symbolique du genre.

Georges Sidéris constate que la trisexuation modèle toute la société byzantine : « Conçus comme un contre-pouvoir face aux ambitions des militaires et une institution de limitation de la violence, chargés de garantir la pudeur des femmes de la famille impériale, les eunuques ont su dépasser leur fonction première qui les confinait au palais et à ses alentours pour apparaître comme une composante constitutive de la société, aux côtés des hommes et des femmes. » (p. 100)

Durant le Moyen-Âge, Anne-Marie Helvétius observe combien « la montée en puissance du clergé, fermé aux femmes, correspond à une dégradation de la position des laïcs en général et des femmes en particulier dans l’Eglise et dans le société. » (p. 103), auxquelles on ne concède plus que la fonction de dévôte ou le rôle de bonne épouse et mère, exclue du lit du prêtre à partir du XIe siècle.

Sylvie Steinberg souligne que la conception très hiérarchisante sous l’Ancien Régime permet certes à quelques grandes dames à dominer des hommes de rang inférieur, à des femmes au « tempérament viril » de devenir chef de famille, mais tout ceci ne reste que très théorique et utopique.

Alice Primi critique l’apparition, au XIXe siècle, du concept d’ »éternel féminin », ô combien réducteur et destructeur pour la femme, dont la nature la prédisposerait à telle ou telle humeur et à tel ou tel fonction sociale. Alors que l’homme vit pour lui-même, paraît neutre, la femme apparaît conditionnée par sa faiblesse déguisée en fragilité, et son rôle maternel. Pour se faire entendre, les femmes se heurtent toujours aux mêmes obstacles : elles se trouvent exclues de tous les débats politiques et de tous les droits civiques, et elles sont intégrées dans un système prônant une « identité féminine » qui les infériorise en prétendant les valoriser.

Françoise Thébaut dresse l’historique des avancées civiques et sociales des femmes au XXe siècle, concluant sur les élections présidentielles de 2007 où, pour une fois, une candidate, Ségolène Royale, a osé mettre en avant sa féminité, et non l’occulter.

Un ouvrage passionnant et érudit qui resitue la notion de genre à travers l’Histoire dans une longue série de contributions, et s’achève par l’analyse qu’en a fait Foucault.

De la différence des sexes : le genre en histoire / sous la dir. de Michèle Riot-Sarcey. – Larousse, 2010. – 287 p. ; 22 cm. – (Bibliothèque historique Larousse). – ISBN 978-2-03-583983-1 : 18 €.
Service de presse.

Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh (2010)

20.09
2010

Clémentine s’étonne de se sentir aussi indifférente dans sa relation amoureuse avec Thomas. La nuit où ils s’apprêtent à faire l’amour, elle panique en découvrant qu’elle n’en a absolument pas envie, et rentre chez elle. C’est alors qu’elle rencontre un soir Emma, une jeune fille aux cheveux bleus, qui vit avec son amie…

Cette histoire d’amour, particulièrement émouvante, est servie par un beau coup de crayon, dans un dégradé de gris, indifférencié, d’où jaillit la couleur bleue, l’être aimé. Sans tabou, elle livre aussi bien au regard les pulsions les plus secrètes de l’héroïne que les scènes d’amour qui se concrétisent entre les deux jeunes femmes. Le côté un peu fleur bleue se justifie par le tout jeune âge des protagonistes. Sans jamais glisser vers la vulgarité ou la virulence, Julie Maroh signe là un petit bijou de sensibilité sur le thème du désir amoureux.

L’auteur a son propre site.

Le film qui a adapté cette histoire, rebaptisé La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche,

vient de recevoir la Palme d’or au Festival de Cannes 2013 !

 
Glénat, 2010. – 160 p. : ill. en coul.. – (Hors Collection). – ISBN 978-2-723467834 : 14,99 euros.

Le Deuxième sexe : E. Lecarme-Tabone commente

13.07
2010

A la suite de la lecture des deux tomes du Deuxième Sexe, le commentaire qu’en fait Eliane Lecarme-Tabone permet de mieux les comprendre en donnant quelques éléments biographiques de l’auteur, de resituer cet essai-phare dans son contexte, et d’en dégager les inspirations philosophiques.

Simone de Beauvoir, âgée de quinze ans,  sur l’invitation d’une amie à écrire dans son album ses projets d’avenir, écrivait d’un trait qu’elle voulait « être un auteur célèbre » (Mémoires d’une jeune fille rangée). Elle pensait alors à un roman nourri d’éléments autobiographiques, suscitant émotion et réflexion, qui justifierait son existence et assurerait son immortalité dans les coeurs de ses lecteurs. Mais c’est moins grâce à ses romans qu’à son autobiographie et surtout à cet essai inopiné que Simone de Beauvoir a assuré sa postérité, « cette dénonciation de la domination masculine » étant devenue une référence incontournable.


Pourtant, ce succès, mérité car original et accessible au plus grand nombre, est paradoxal, d’abord parce que l’essai naquit de manière imprévue, sur la suggestion de son compagnon Sartre d’écrire plutôt qu’une confession personnelle un livre sur la condition féminine, ensuite parce que la femme qui l’écrit, loin d’être animée par un sentiment de révolte, était satisfaite de son sort et amoureuse.


Or c’est donc en étant amenée à réfléchir sur sa condition que Simone de Beauvoir va « découvrir soudain, à quarante ans, un aspect du monde qui crève les yeux et qu’on ne voyait pas. » (La Force des choses). Car elle a d’ores et déjà éliminé de ses choix de vie la maternité, et les tâches traditionnellement féminines, répétitives, comme la couture ou le ménage (la cuisine pouvant faire exception). « En faisant le choix de la vie intellectuelle et en accueillant la vocation d’écrivain, elle se dessine un avenir dégagé des déterminations liées au sexe. » (p. 25). « Elle se donne les mêmes droits qu’aux hommes dans la vie privée comme dans la vie publique, elle défend le droit à l’avortement, refuse tous les rôles assignés traditionnellement aux femmes et affirme la nécessité d’accéder à l’autonomie par le travail. » (p. 32). Enfin, fidèle au « pacte » conclu avec son compagnon Jean-Paul Sartre la laissant libre comme lui de ses aventures sentimentales et sexuelles, le « Castor » tombe véritablement amoureuse de Nelson.

Et puis, autre paradoxe, ce sont deux hommes qui ont « parrainé » l’écriture de cet essai : Sartre en le lui suggérant, Bost son autre ami en lui trouvant ce titre judicieux, et à qui elle dédicace l’essai. Comme ce sont de quatre hommes qu’émanent les épigraphes en tête des deux volumes.

Deux grandes idées directrices organisent la réflexion de Simone de Beauvoir :

1. La discrimination sexuelle est d’ordre culturelle et non pas naturelle ; « la féminité est une construction sociale et historique, présentée comme naturelle pour justifier la domination masculine. » (p. 63)

2. La femme est l’Autre de l’homme, dominée dans le couple, assujettie par les lois et les institutions, les mythes et les religions.

Dans un premier tome elle étudie donc la manière dont s’est créée la hiérarchie des sexes à travers l’Histoire et les Mythes collectifs ou particuliers forgés par les hommes, et dans un second tome la fabrique du « féminin » par l’éducation, les principales formes actuelles de la situation concrète des femmes dans la société, et trois essais de justification (l’artiste narcissique, la femme amoureuse, la dévote) par les femmes de leur existence aliénée.

Eliane Lecarme-Tabon fait la synthèse ensuite des deux tomes, point par point, en concluant par la solution préconisée par Simone de Beauvoir : cette guerre des sexes, qui est historique, et non pas physiologique ou anatomo-psychanalytique, cessera avec l’avènement d’une société idéalement socialiste accordant la même formation pour les femmes et pour les hommes, le même accès au travail, le même salaire, la liberté dans l’amour, le mariage, la maternité, des congés de grossesse et la garde des enfants assumés par la collectivité.

Eva Gothlin démontre ainsi que Simone de Beauvoir nous propose une synthèse originale de l’existentialisme sartrien (L’Etre et le Néant), de l’hégélianisme (L’Origine de la famille, de la propriété et de l’Etat) et du marxisme (Manuscrits parisiens de 1844). La philosophe s’inspire également d’autres sources, psychanalytiques et littéraires, qui sont recensées ici.


Eliane Lecarme-Tabon fait le tour ensuite des arguments de ses détracteurs, nombreux et violents, et de ses défenseurs. Ainsi, pour Francis Jeanson, la conception de la femme comme Autre donne un fondement philosophique à la théorie de la différence des sexes. Maurice Nadeau loue ce tableau de la condition de la femme, des origines jusqu’à nos jours, complet, vivant et qui vise à l’impartialité.  Emmanuel Mounier, philosophe chrétien, nuance ses compliments sur son originalité en faisant observer qu’il avait lui-même consacré en 1936 un numéro entier de la revue Esprit au problème de la femme.

Même s’il compte quelques imperfections, déniant par exemple tout génie littéraire au femmes écrivains n’étant pas dans l’action, méconnaissant alors les combats féministes, et méritant d’être retravaillé dans sa composition, l’ouvrage, par ses arguments, sa logique, ses phrases étincelantes qui font mouche, choque, révolte et libère. Ce faisant, il est salutaire. Même pour la prise de conscience de son auteure, qui méconnait à l’époque les combats féministes, puisque ce n’est qu’à partir de 1970 que Simone de Beauvoir commencera à militer en faveur du droit à l’avortement.

Soixante ans après, l’égalité entre femmes et hommes n’est toujours pas instituée, dans les faits ni dans les esprits. A l’échelle mondiale, la femme reste dans de nombreux pays soumise à l’homme. Mais l’Occident n’est pas à l’abri non plus d’une régression. Il reste encore beaucoup à faire pour changer les mentalités et permettre aux femmes que  les tâches ingrates et répétitives du ménage et la naissance d’un enfant n’entravent pas leurs activités privées et professionnelles plus que celles des hommes.

Un commentaire dense et complet à lire absolument en complément des deux tomes de l’essai.

Voir le commentaire

Le Deuxième sexe 2 de Simone de Beauvoir (1949)

10.07
2010

Le deuxième sexe II : l’expérience vécue

achevé en juin 1949, publié en décembre 1949

« On ne naît pas femme : on le devient. » C’est ainsi qu’entame Simone de Beauvoir le second voletLe Deuxième sexe,et ces 652 pages vont s’efforcer de suivre le destin de toute femme, de sa naissance à sa mort.

La petite enfance

La frustration de ne pouvoir séduire l’adulte, ennuyé, blasé, de ne plus pouvoir attirer son regard, par le biais de sourires enjôleurs bébé, ou du jeu de caché-dévoilé enfant, sera la première déception des enfants, qui ne voudront plus grandir.

Dans la seconde consistera une première différenciation faite par les adultes entre les sexes : la fillette peut sans crainte continuer à être cajolée et minauder, alors qu’on le fera un peu moins pour les petits garçons.

Or la première distinction sexuelle vraiment notable, observe Simone de Beauvoir, c’est le fait que les garçons urinent debout, et les filles accroupies, et que le garçon ait le droit de toucher son pénis et de jouer avec, alors que pouvoir découvrir cette partie tabou de son corps est défendu à la fillette. Doué d’un organe qui se laisse voir et saisir, le garçon trouve un alter ego qui fait partie de lui-même, alors qu’on offre à la fillette en compensation une poupée dans laquelle elle s’incarne et qu’elle dorlote, en la faisant belle.

Dès lors tout est joué : on apprend à la fille que pour plaire il faut songer à plaire, à s’occuper de son baigneur comme une vraie maman, à s’amuser avec un nécessaire de ménage et de repassage à sa taille, à être coquette, à revêtir de jolies robes qu’il ne faudra pas salir, tandis qu’aux garçons, il leur faudra vite devenir indépendant, intrépide, sportif, violent envers les autres par des combats, des luttes, des défis. « Il entreprend, il invente, il ose » alors que l’on cantonne la fillette à devenir à la fois le double de sa mère et une autre. Aussi les mères dispensent-elles à leur fils des travaux domestiques, alors qu’elles les font accomplir par leur fille, et rendent coquette leur fillette qui aime à se déguiser en princesse à sauver ou en  joliedame maquillée.

La fillette, quant à elle, prend progressivement conscience d’une hiérarchie des sexes au sein du foyer. Si sa mère règne sur la maison, c’est le père (on est en 1949) qui nourrit la famille, qui en est le responsable et le chef. C’est lui qu’elle va admirer sans jamais pouvoir l’égaler, tandis que le garçon en saisit la supériorité avec un sentiment naissant de rivalité. Tout d’ailleurs contribue à cette prise de conscience : l’Histoire, la littérature, les chansons, les légendes dont on la berce sont une exaltation de l’homme. Seuls les livres de Mme de Ségur (à l’époque) font exception, en proposant une société matriarcale où l’homme, quand il n’est pas absent, est tourné en ridicule.

De même, la religion,en particulier le catholicisme, va inciter les filles à la passivité, voire au masochisme.

Simone de Beauvoir va même, en 1949, jusqu’à comparer la condition féminine à celle des Noirs d’Amérique, eux aussi « partiellement intégrés à une civilisation qui cependant les considère comme une caste inférieure » à cause de « cette altérité maudite qui est inscrite dans la couleur de (leur) peau« . (p. 52) Seulement, observe-t-elle, « la grande différence, c’est que les Noirs subissent leur sort dans la révolte : aucun privilège n’en compense la dureté ; tandis que la femme est invitée à la complicité« , à la passivité de cette princesse à qui on offre une belle robe, des bijoux, en échange de son indépendance.

La fillette sera épouse, mère, grand-mère, c’est pourquoi, plus que les garçons, elle est préoccupée par les mystères de la sexualité, qu’elle trouve dégoûtants, par la maternité qui l’attend, par la peur du sexe mâle et de l’accouchement, d’autant plus qu’elle « se forme » et qu’elle devient désirable dans la rue et à l’école. Ce dégoût va se traduire pour beaucoup par la volonté de maigrir pour faire disparaître ces rondeurs qui trahissent sa féminité. Il sera décuplé par l’arrivée des règles honteuses, ce sang menstruel auquel elle est condamnée. Au contraire, chez les garçons, la mue de leur voix, les poils et la taille de leur sexe constituent un objet de fierté, de comparaison et de défi.

Ainsi le père privera de sortie non pas son fils mais sa fille, de peur qu’on ne la viole, ce qui la confortera dans l’idée que le désir de l’homme est redoutable, et qu’elle est à sa merci, son objet passif.

La jeune fille

Les dernières différences naturelles entre les deux sexes s’affirment : la jeune fille se révèle plus faible et moins endurante que l’homme, et ses crises menstruelles, douloureuses, l’affaiblissent encore et la rendent instable nerveusement.

La jeune fille se rendra vite compte aussi qu’elle redoute de se promener seule dans les rues ou de lire dans les parcs, car sans cesse son plaisir est importuné par des gens qui l’accostent.

A contrario elle continue à se faire belle pour attirer les regards car « elle ne sépare pas le désir de l’homme de l’amour de son propre moi. » (p. 101)

Sa virginité en outre est mise à si haut prix parfois qu’elle peut engendrer de véritables désastres pour elle et pour ses parents.

Son « initiation » enfin peut déterminer toute sa vie sexuelle, d’autant si elle intervient la nuit de ses noces. Car les facteurs psychiques jouent un rôle essentiel dans l’épanouissement sexuel de la femme ou sa frigidité. Et si l’homme peut atteindre l’orgasme au bout de deux minutes, la femme, elle, peut mettre des années à le connaître, voire jamais. Simone de Beauvoir décrit alors sur plusieurs pages (p. 170-188) ce sujet tabou à l’époque, qui choquera beaucoup mais qui gagne toujours à être lu tant par les hommes que par les femmes. Elle poursuit d’ailleurs sa lancée en abordant par la suite, sur tout un chapitre, le cas des lesbiennes, puis un autre plus loin sur les prostituées et les hétaïres.

La femme mariée

Le mariage de la femme, enfin, dans ces années 40, « est son seul gagne-pain et la seule justification sociale de son existence » (p. 221) : elle doit donner des enfants, satisfaire les besoins sexuels de son mari et prendre soin de son foyer.

la femme apprend vite que son attrait érotique n’est que la plus faible de ses armes ; il se dissipe avec l’accoutumance. » (p. 301) Or « elle n’a pas de métier, pas de capacités, pas de relations personnelles, son nom même n’est plus à elle ; elle n’est rien que « la moitié » de son mari. » (p. 302)

Dans le couple, les époux arrivent généralement à « un compromis ; ils vivent l’un à côté de l’autre sans trop se brimer, sans trop se mentir. Mais il est une malédiction à laquelle ils échappent fort rarement : c’est l’ennui. Que le mari réussisse à faire de sa femme un écho de lui-même ou que chacun se retranche dans son univers, au bout de quelques mois ou de quelques années, ils n’ont plus rien à se communiquer. Le couple est une communauté dont les membres ont perdu leur autonomie sans se délivrer de leur solitude ; ils sont statiquement assimilés l’un à l’autre au lieu de soutenir l’un avec l’autre un rapport dynamique et vivant. » (p. 305)

Bien souvent, la femme passe une bonne partie de sa journée à s’occuper de ses enfants et de sa maison, mais aussi à attendre le retour de son mari, attentive à ses moindres compliments sur le dîner. La répétition et la routine tuent son bonheur, car avant d’être une épouse et une mère, elle a oublié de devenir d’abord une personne.

Les tâches répétitives du ménage, ingrates, la rendent acariâtre : un homme qui fait tomber des miettes sur le sol tout juste lavé, un enfant qui laisse la trace de ses doigts sur la vitre, et c’est la colère : tout mouvement de vie est réprimé car vouant la ménagère à un labeur incessant et jamais gratifiant.

La mère

En France, remarque Simone de Beauvoir, il y a en 1949 autant d’avortements que de naissances. Ce ne sont pas des assassinats, mais simplement l’interruption raisonnée d’un commencement absolu. Par ailleurs, des femmes ne parviennent pas avoir d’enfant, souvent bloquées par des processus psychiques de défense. Enfin l’instinct maternel n’existe pas. Le rapport entre l’enfant et sa mère s’établit suivant le contexte familial, les relations entretenues avec le mari, l’épanouissement personnel et professionnel de la mère. L’enfant ne doit jamais être un ersatz de l’amour, ni un jouet, ni l’accomplissement de leur besoin de ressouder un couple, de vivre leurs ambitions insatisfaites. Faire des enfants, c’est l’obligation de former des êtres heureux.

De la maturité à la vieillesse

Qu’il est difficile pour les femmes de vieillir… Passés ses trente-cinq ans, où elle atteint son plein épanouissement érotique, la femme va voir s’amenuiser son attrait physique. Comme l’homme, elle entre en crise, se met à se trouver des occupations, pour se divertir, si ses enfants sont partis, quête l’aventure. Plus tardivement, elle cherche en son fils un dieu, en sa fille un double, se sent détrônée par l’arrivée d’une brue et par l’arrivée du premier petit-enfant. Ni jolie femme, ni mère, mais devenue grand-mère, elle prend le chemin de la sortie et souvent, regardant sa vie sacrifiée, elle songe aux rêves et aux désirs qui l’animaient jeune fille et qui resteront à jamais des regrets.

Pour finir, la femme ne cherche pas, à cette époque, à être pour elle-même mais à être pour les autres, pour son père, pour son mari, pour ses enfants. Elle s’absorbe dans des moyens, la nourriture, les vêtements, l’entretien et la décoration de la maison, mais pas dans des fins artistiques, intellectuelles, créatrices, d’épanouissement personnel, de transcendance. Même actrice, elle ne recherche que le regard des autres et le Prince charmant. Amoureuse, elle s’oublie quand elle aime. Elle attend sa venue, son désir. Mystique, elle renonce à tous les plaisirs terrestres pour Lui.

Voilà dessiné le destin d’une femme en 1949.

Or, mis à part ses caractéristiques morphologiques et sa fonction maternelle, rien ne permet de distinguer une femme d’un homme.

Tout le reste ne constitue que des habitudes culturelles, qui contraignent la femme à la perte de  son nom de jeune fille comme si elle effaçait celle qu’elle était jusqu’alors pour ne plus être qu’épouse de et mère de, qui la cantonnent au maniement du plumeau et du fer à repasser, à la crème anti-rides et à l’armoire pleine de robes et de chaussures à talons peu pratiques, à l’éducation de ses enfants au détriment de toute activité professionnelle. Cette dernière, encore trop souvent moins bien rémunérée d’ailleurs que celle des hommes, reflète bien des préjugés sur l’éternel féminin et la hiérarchisation des sexes. Combien de secrétaires, de coiffeuses, d’infirmières pour combien de chirurgiennes et de pilotes de ligne ?

Combien il s’avère en revanche difficile de résumer et commenter un essai dense de 652 pages en quelques paragraphes ! Jamais je n’ai accordé autant de temps à la lecture d’un essai, car à chaque réflexion qui jalonne le parcours de la femme, je levais la tête, songeais à ma propre formation en tant que femme et remettais en cause les modes de fonctionnement qui existent encore à l’heure actuelle et contribuent à la discrimination sexuelle.

Evidemment il date de 1949, et des avancées remarquables ont été obtenues depuis, avec la légalisation de l’avortement et de la contraception, l’indépendance économique devenue possible pour les femmes, et puis l’épanouissement intellectuel et artistique de nombreuses femmes (certaines réflexions paraissent bien obsolètes aujourd’hui).

Mais il reste encore beaucoup à faire pour changer les mentalités. Cet essai philosophique fait toujours date dans la prise de conscience de la femme de sa condition.

C’est d’ailleurs par les mères d’abord que peut venir ce changement, dès le début, et à contre-courant des automatismes que l’on peut encore avoir aujourd’hui, en arrêtant de différencier ses enfants par leur sexe dans de nombreux domaines.

Un livre incontournable à lire par toutes les femmes, pour mieux appréhender leur condition de femme, et par tous les hommes qui souhaitent mieux les connaître.

Baguettes chinoises **de XINRAN (2008)

09.02
2008

Titre original : Kuaizi guniang (Chine, 2007)

Une fille vaut bien un garçon !

« Dans mon village, c’est comme ça qu’on appelle les filles, des baguettes. Les garçons, eux, ce sont des poutres. Ils disent que les filles ne servent à rien et que ce n’est pas avec des baguettes qu’on peut soutenir un toit. » (p. 22)

« Comment une simple baguette pouvait-elle nourrir l’espoir de devenir une poutre ? » (p. 30)

Trois, Cinq et Six n’ont pas fait d’études et n’ont d’autre avenir que celui d’épouser le mari que leur désignera leur père, humilié par la naissance de ces six filles auxquelles il a donné pour tout prénom le numéro correspondant à leur ordre d’arrivée au monde. Toutes trois partent chercher du travail à Nankin, et en trouvent le jour-même. Quand elles ramènent l’argent à flots et leur connaissance du monde moderne au village, il faut bien que leur père révise son jugement : finalement, ces « baguettes » sont bien aussi capables qu’une « poutre » !

Journaliste, Xinran a animé une émission radio où elle recueillait sans tabou les confidences des femmes, dont elle s’inspira pour écrire ses deux premiers romans. D’autres témoignages et expériences ont conduit à ce troisième roman, faisant l’éloge de ces trois sœurs ambitieuses et volontaires, voulant prouver leur valeur non seulement à leurs parents, mais aussi au milieu rural rempli de préjugés dont elles sont issues. Sans se distinguer par sa qualité littéraire, voici tout de même un roman enjoué et bien agréable à lire, qui nous initie aux moeurs et expressions chinoises, distinctes de celles des longs-nez, et dénonce les séquelles de la Révolution culturelle, au détour de sa démonstration d’un sexisme ancestral et de la dichotomie entre un milieu rural replié sur ses croyances et la ville ouverte sur la modernité.

XINRAN. – Baguettes chinoises / trad. du chinois par Prune Cornet. – Picquier, 2008. – 341 p.. – ISBN 978-2-87730-991-2 : 19 €.

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