Mots-clefs ‘deuxième guerre mondiale’

Les enfants de l’envie ** de Gabrielle Piquet (2010)

03.10
2010

Basile est obsédé par les Etats-Unis et New-York, à tel point qu’il ne peint que cela, alors qu’il n’y a jamais mis les pieds. Sa mère, elle, s’adonne toute entière au piano. Depuis longtemps, ils se reprochent mutuellement leur obsession. Celle-ci n’est pas le fruit du hasard, elle s’explique par l’absence du père américain, Henry, soldat à la base américaine implantée près de la ville à la libération, que n’a jamais connu Basile, qui, après avoir fait les Beaux-Arts à Paris, est rentré à Laon, sans y trouver l’âme soeur. Le maire décide alors pour la Thanksgiving d’inviter à Laon les anciens vétérans américains…

Cette histoire de quête des origines permet également de rappeler l’importance que les Américains ont eu après des Français dans l’immédiat après-guerre. Entre symbole de réussite et réalité, le récit va faire le tri, pour révéler des drames familiaux. Le trait fin et délicat, tout en rondeur et douceur, où seuls le père et le fils prennent un peu plus de consistance dans ce dessin en noir et blanc, sert un roman graphique à l’histoire subtile et émouvante.

Casterman écritures, 2010. – 198 p. : ill. n.b. ; 24 cm. – ISBN 978-2-203-02217-1 : 14,95 euros.

Seul dans Berlin ** à *** de Hans Fallada (1947)

01.09
2010

Jeder stirbt für sich allein (1965)

« - Quel effet penses-tu que feront nos cartes ? demande Anna.

-    Tous commenceront par éprouver un choc en les voyant et en lisant les premiers mots. Car aujourd’hui tout le monde a peur.

- Oui, dit-elle. Tous.

« Presque tous ont peur, pense-t-elle… Nous, non. »

« - Ceux qui les trouveront, répète-t-il après y avoir réfléchi cent fois, auront peur d’être observés dans l’escalier. Ils dissimuleront vite les cartes et s’éloigneront rapidement… Ou bien, ils les déposeront de nouveau, et le suivant viendra.

- Ce sera comme ça », dit Anna.

Et elle se représente la cage d’escalier : une cage d’escalier mal éclairée, comme elles sont toutes à Berlin. Tous ceux qui liront ces cartes auront soudain l’impression d’être des criminels. Tous donneront raison à l’auteur ; mais on n’a pas le droit de penser ainsi, puisque la mort plane sur ceux qui ont de telles pensées. » (p. 165)

1940. Anna et Otto Quangel apprennent par courrier la mort de leur fils au front, alors que la France vient de capituler. Furieuse contre ce pays qui lui a arraché son fils unique, elle le reproche alors à son mari, resté comme indifférent « Toi et ton Führer ! ». L’insulte fait mouche plus qu’elle ne le croit. Un lent réveil secoue ce dernier, contremaître avare de ses mots et de ses marks, qui décide de réagir face à cette dictature qui terrorise tous ses concitoyens…

Achevé en 1947, l’année de la mort de son auteur, de son vrai nom Rudolf Ditzen, ce roman devra attendre 1965 pour être publié, sous le titre « Jeder stirbt für sich allein », converti en France deux ans après en un « Seul dans Berlin », beaucoup moins fort et universel. C’est en effet un véritable brûlot contre la corruption  et la délation allemandes sous le IIIe Reich, contre la violence profondément inhumaine perpétuée par la Gestapo, contre les méthodes des asiles et hôpitaux, contre une Justice haineuse à la solde du parti. Certes, il ne faisait pas bon vivre non plus quand on était allemand sous Hitler. Mais là ne réside pas seulement l’intérêt de ce roman, au style, il est vrai, plutôt quelconque, mais surtout dans son message d’espoir et d’incitation à la résistance. Primo Levi en parlait d’ailleurs comme étant « l’un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie ». Car on parle peu de ces gens qui, étant parvenus à éviter les camps de concentration à cause de leur couleur politique, ont choisi de devenir des opposants de l’ombre, au sein d’une population effrayée ou endoctrinée. Se mentir à soi-même, taire son sentiment d’équité, pour survivre en obéissant à des lois injustes et haineuses, ou réagir en son âme et conscience, même seul face à des milliers, pour mourir sans un remords, sans honte de ce que l’on a été, de ce que l’on a fait ? Tel est le dilemme auquel se trouvèrent confrontés de nombreux peuples, et peut-être cet exemple aura-t-il encore besoin d’être relu car l’Histoire fonctionne hélas parfois par cycles, et il n’est meilleur terreau pour attiser la haine des minorités que l’indigence, et il n’est meilleure voie pour instaurer une dictature que la remise en cause de la liberté d’expression avec, pour commencer, le contrôle des médias.

« Il ne suffit pas de vouloir sauver quelqu’un, encore faut-il que ce quelqu’un vous aide. » (p. 148)

FALLADA, Hans. – Seul dans Berlin / trad. De l’all. Par A. Virelle et A. Vandevoorde. – Denoël, 2009. – 558 p.. – (Folio ; 3977). – ISBN 978-2-07-031296-2 : 8,20 euros.

Acheté fin juin 2010 à la librairie « Les Temps modernes » d’Orléans.

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La mort n’oublie personne de Didier Daeninckx (1989)

29.07
2010

Isolé dans un pensionnat pour apprentis, Lucien Ricouart est retrouvé noyé dans un bassin près duquel Marc Blingel, l’un des élèves parti à sa recherche avec un professeur, lit l’inscription tracée dans la terre « Mon père n’est pas un assassin ». Vingt-quatre ans après, Marc, devenu historien, interviewe Jean Ricouart, son père, sur son parcours de résistant…


Les histoires de Didier Daeninckx sont toujours d’autant plus révoltantes qu’elles s’inspirent de faits réels et dénoncent des pans de l’histoire que beaucoup préfèrent laisser dans l’ombre. Dénonciations de collaborateurs envieux, tortures, déportations, parodie de justice, suicide suite à des insultes calomnieuses injustifiées, tout concourt en effet à créer autant de monstres qu’il y a d’êtres humains capables de malfaisance. Miliciens, soldats, voisins, juges, tous, même des enfants, sont capables du pire.

La dénonciation des discriminations et des injustices est bien le fer de lance de l’inspiration de Didier Daeninckx. Et on ne peut qu’y applaudir. Nonobstant il y a comme une petite ambiguïté gênante dans ce choix de n’écrire que sur ce que l’humanité a pu faire de pire, de plus scandaleux, puisqu’on ne peut que réussir à émouvoir au plus haut point le lecteur avec un matériau aussi épouvantable que la torture, la calomnie ou la déportation.

DAENINCKX, Didier. – La mort n’oublie personne. – Denoël, 2009. – 189 p.. – (Folio policier ; 60). – ISBN 978-2-07-040807-8.
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186 marches vers les nuages de Joseph Bialot (2009)

25.03
2009

copyright Métailié

Sorti de onze années d’internement dans un camp nazi, Bert Waldeck n’en a pas pour autant fini avec cette guerre. A Berlin, où ne l’attendent plus sa mère et sa femme, déportées, il est « recruté » par un officier américain pour l’aider à retrouver un certain Hans Steiner, recherché comme criminel de guerre…

A travers cette histoire d’espionnage c’est un Berlin trouble d’après-guerre, dévasté, que nous dépeint l’auteur, où personne n’est vraiment ce qu’il semble être, mais surtout un témoignage bouleversant des horreurs commises à partir du pogrom de la nuit de Cristal.

« Je n’existe plus. Bert Waldeck n’est plus un individu mais une parcelle de cette gigantesque terreur qui ravage les hommes. Ce n’est pas ma peau qui tremble en solo mais tout mon squelette, mes muscles, mes nerfs. Les squelettes, les muscles et les nerfs de mes compagnons ne forment plus que ce silence de deuil hurlé sans musique. » (p. 14)

BIALOT, Joseph. – 186 marches vers les nuages. – Métailié, 2009. – 171 p.. – ISBN 978-2-86424-685-5 : 15 €.

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L’empreinte de l’ange ** de Nancy Huston (1998)

28.07
2008

cop. Actes sud

Paris, mai 1957. Quand Raphaël Lepage, grand flûtiste, embauche comme bonne à tout faire Saffie, une jeune allemande au visage impassible, il sait déjà qu’il en est profondément épris. Un mois après, il l’a épousée. Cependant, mariée, puis mère, Saffie ne change pas d’attitude à son égard, comme détachée de la vie et du monde. Mais le jour où il l’envoie donner à réparer sa flûte chez un luthier, dès qu’elle pose ses grands yeux verts sur ce Juif hongrois prénommé Andras, elle se retrouve métamorphosée par un amour fou  et c’est à ce dernier qu’elle va ouvrir son coeur et confier son passé auquel elle survit avec difficulté. Quant au sien, Andras s’en souvient pour mieux comprendre les enjeux présents et s’engager aux côtés des Algériens…

« Saffie ne se sent-elle jamais coupable ? Comment fait-elle pour supporter cette duplicité, jour après jour, mois après mois ? C’est le même corps qu’elle donne à l’un et à l’autre homme ; n’y a-t-il jamais d’interférence dans sa tête ?
Non : pour la simple raison qu’elle est amoureuse d’Andras, alors qu’elle n’a jamais été amoureuse de Raphaël. » (p. 229-230).
« Lorsque deux amants ne disposent pour se parler que d’une langue à l’un et à l’autre étrangère, c’est… comment dire, c’est… ah non, si vous ne connaissez pas, je crains de ne pouvoir vous l’expliquer » (p. 230)

 

Ces deux passages, qui témoignent de l’intrusion du narrateur et la prise à témoin du lecteur dans l’histoire, reflètent à eux seuls l’atmosphère de cette bouleversante histoire d’amour, avec pour toile de fond les crimes de guerre, viols, meurtres et tortures, que ce soient ceux des soldats russes sur les allemandes restées seules ou ceux des soldats ou des policiers français sur les algériens. Un très beau roman.

Actes Sud, 1998. – 328 p.. – (Babel ; 431).

L’histoire de l’amour *** de Nicole Krauss (2005)

10.03
2007

Traduit de : The history of love

Léo Gursky attend son heure. Il vit seul depuis toujours. Pas tout à fait : depuis qu’il a retrouvé par hasard, dans les rues de New-York, Bruno, un ami d’enfance polonais, ce dernier, devenu veuf, est venu habiter le petit appartement juste au-dessus du sien. Ils se voient, se surveillent l’un l’autre, comme pour se prouver qu’ils existent encore, ne pas être découverts morts plusieurs jours après, comme cette vieille femme dans l’immeuble. Aussi Léo a besoin de se montrer, d’attirer l’attention, il pose même nu dans des cours de dessin. A son arrivée à New-York, il a appris à ouvrir toutes les portes, toutes les serrures, mais pas celles de son coeur, qu’il met en mots, déchiré par son amour perdu, remarié, et un fils, écrivain célèbre, dont il a promis à sa mère de taire la paternité.
Son prénom est Alma. C’est celui de « toutes les jeunes femmes qui se trouvaient dans un livre que (son) père lui a offert et qui s’appelait L’Histoire de l’amour. » Elle a quatorze ans et vit ses premiers émois d’adolescente. Son père est mort, sa mère, inconsolable, se réfugie dans la lecture et la traduction, sa profession, et son frère se prend pour une sorte de Messie. Un jour, sa mère reçoit par courrier la commande d’un homme qui lui demande de traduire pour lui de l’espagnol à l’américain…L’Histoire de l’amour. L’inconnu a éveillé la curiosité d’Alma qui cherche à lui faire rencontrer sa mère.

Je n’ai pas éteint la lumière de mon chevet tant que je n’ai pas eu terminé ce roman dimanche soir. Toujours dans la perspective de mon prochain voyage à New-York,  j’avais choisi de lire ces deux romans d’un jeune couple américain installé à Brooklyn, qui avait beaucoup fait parler de lui en cette rentrée littéraire de septembre dernier : j’avais commencé par son époux, Jonathan Safran Foer, avec Extrêmement fort et incroyablement près, qui s’est révélé être un beau coup de coeur, et j’entamais ce roman, ayant encore en tête des bribes de critiques l’annonçant meilleur, et ce malgré un titre à l’eau de rose, peu prometteur, mettant en abîme l’histoire d’amour entre deux adolescents polonais juifs, séparés par un exil contraint par les persécutions antisémites, en cette veille de la seconde guerre mondiale.

Au début, je l’avoue, je n’ai pas tout de suite été emportée par le récit, comme je l’avais été très facilement par Extrêmement fort et incroyablement près. J’ai trouvé bien sûr quelques points communs entre les deux oeuvres - le deuil, une jeune histoire d’amour interrompue par les horreurs de la seconde guerre mondiale, l’écriture, les retrouvailles entre une génération de grands-parents, qui n’ont pas fait le deuil de leur amour et de leur adolescence volés, et celle de leurs petits-enfants qui sumontent tant bien que mal la perte de leur père-, des clins d’oeil (le vide entre les deux dents, les serrures). Mais je n’ai, par la suite, pas pu le reposer avant de l’avoir achevé, la gorge nouée, émue, prête à le rouvrir pour en relire des passages afin de mieux appréhender cet enchevêtrement d’histoires mêlant filiation naturelle et paternité légitime d’une oeuvre littéraire, qui n’est autre que L’Histoire de l’amour. Quels terribles secrets met en exergue ce roman d’amour polymorphe, amour de l’écriture, de la lecture, de l’amour entre deux adolescents, entre un père et son fils, entre une fille et sa mère ! Celui de publier une oeuvre dont on n’est pas l’auteur, pour l’amour d’une femme et de soi, comme celui de devoir taire à jamais à son fils être son père, de ne jamais connaître l’amour d’un fils après avoir perdu celui d’une femme,…

Polymorphe (narratif, épistolaire, journalistique, nécrologique,…), polyphonique,  ce roman perd son lecteur dans un labyrinthe d’histoires allant et venant dans le temps et l’espace (Pologne, Chili, New-York), avant de de le bouleverser tout à fait, ne lui donnant qu’une envie, celle de tout recommencer, de suivre le bon chemin, bref, aussitôt fini, de le relire.

L’histoire de l’amour / Nicole Krauss ; traduit de l’anglais (États-Unis) par Bernard Hoepffner ; avec la collaboration de Catherine Goffaux. – [Paris] : Gallimard, impr. 2006. – 1 vol. (356 p.) : ill., jaquette ill. ; 21 cm. – (Du monde entier). - ISBN 2-07-077308-6 (br.) : 21 EUR. – EAN 9782070773084
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Histoire d’un squelette d’Eiki Matayoshi

26.02
2006

cop. Picquier

Célibataire, sans emploi, Meitetsu vient de perdre et la face et sa mère en se faisant arnaquer par un ancien collègue de sa boîte à bachot. Aussi, intrigué par un vieux fait divers découvert par hasard, relatant la découverte d’un squelette d’une femme enterrée au XIIe siècle, il décide d’aller voir, n’ayant rien à perdre. Là, il retrouve deux jeunes femmes qui l’ont connu au lycée, l’une protégeant sa découverte, l’autre son ancêtre qu’elle croit voir en ce squelette, toutes deux s’offrant à lui. La première l’embauche sur le site des fouilles, mais c’est de la seconde dont il s’éprend…

Ce sont d’abord à l’histoire et aux mœurs profondément superstitieuses des habitants de l’île d’Okinawa, annexée tardivement au Japon, que nous initie cet écrivain qui en est originaire, lauréat du prestigieux prix Akutagawa. Ainsi, en 45, le conflit meurtrier entre Japonais et Américains n’a pas épargné l’île, qui en fut la victime. Alimenté par de nombreux dialogues, ce roman contemporain oscille entre humour et croyances occultes, sans m’avoir séduite.

MATAYOSHI, Eiki. – Histoire d’un squelette. – Picquier, 2006. – 240 p.. – ISBN : 2-87730-839-1 : 19 €.