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L’appel de L. Galandon & D. Mermoux

05.04
2017

Couv_291686Cécile, mère célibataire, regarde un message vidéo laissé par son fils Benoît, parti faire le Djihad en Syrie auprès de ses « frères » de l’État Islamique. Elle tente de comprendre pourquoi lui, qui n’était même pas croyant, a pu se radicaliser à ce point, et espère, lors de leur prochain appel, pouvoir le récupérer.

La pertinence du récit commence par la polysémie de son titre, l’appel, celui qu’attend cette mère de son fils, celui avec qui tout commence, celui enfin avec qui tout se termine avec la radicalisation de sa foi en une autre cause. Le seul petit bémol que l’on pourrait faire à cette bande dessinée, c’est que le recours aux réseaux sociaux et aux témoignages contraignent les auteurs à favoriser le texte par rapport à l’image. Laurent Galandon ne tombe en effet dans aucun des pièges : de bout en bout, son histoire ne verse dans aucun cliché ni aucun préjugé, ni par le choix de son protagoniste (blanc et athée), ni par les raisons de sa radicalisation (forts sentiments d’amitié et d’injustice), ni par son issue. Il soulève justement les bonnes questions, à savoir les inégalités sociales et la violence des rapports entre les jeunes et la police. Néanmoins le choix du noir et blanc, parfois sépia, renforce la sobriété et la pudeur du propos : pas d’esclandre ici, pas de violence montrée, tout est (presque) suggéré.

Une excellente BD sur ce triste sujet d’actualité qui tourne déjà dans tous les C.D.I. de lycées de France, et qui constitue un excellent point de départ pour entamer un débat avec les adolescents.

 

 

 

Continuer de Laurent Mauvignier

06.11
2016

continuer

 

Samuel ce soir n’est pas rentré dans leur appartement de Bordeaux. Sibylle passe la nuit à l’attendre. Et puis, un coup de fil. Samuel s’est laissé entraîner par ses mauvaises fréquentations à une fête, qui s’est mal finie. Les écouteurs sur les oreilles, Samuel reste dans sa bulle, ignore sa mère qui, des semaines durant, prépare un voyage de plusieurs mois avec lui à cheval dans les montagnes du Kirghizistan, pour l’empêcher de sombrer dans la haine et la délinquance. Mais c’est aussi son histoire à elle qui la rattrape, elle qui a eu un jour son destin brisé…

« Ce matin, Samuel ne parle pas de comment il a été agacé par les deux hommes la veille au soir, comment il a été surtout irrité par son comportement à elle, comment il n’a pas aimé voir sa mère en train de jouer le jeu de la séduction. »  (p. 110)

Après avoir été enthousiasmée par Des hommes en 2009, Ce que j’appelle oubli et Loin d’eux, Autour du monde m’avait déçue, à tel point que je n’avais pas poursuivi ma lecture, mon temps étant désormais précieux. Si, ici, je me suis laissée davantage porter par le récit, je ne retrouve pourtant toujours pas la plume qui m’avait séduite. Continuer, oui, à écrire aussi pour Laurent Mauvignier, et son inspiration cherche un second souffle dans les faits divers et les drames qui ont parfois secoué les espaces publics français. Et pourtant, il y a dans cette relation entre une mère qui continue de vivre malgré ses cauchemars qui reviennent la hanter, et cet adolescent qui refuse le contact, l’échange, la parole, quelque chose de vrai, d’authentique, tout comme ce désir sensuel refoulé de part et d’autre, comme une résurgence de deux chairs qui se sont connues du moins les premiers mois de la vie.

Un beau roman malgré tout.

So phare away d’Alain Damasio

08.02
2015

 

cop. Gallimard

Il y a des jours où ce que l’on fuit vous poursuit : le coeur lourd, les idées noires, j’ai voulu me les changer précisément, ces idées, en savourant d’avance ma projection dans un futur plus ou moins proche orchestrée par Alain Damasio, dont j’avais apprécié La Zone du dehors. Las ! La première nouvelle m’a littéralement heurté de plein fouet là où cela faisait mal, la seconde a continué son ouvrage et la dernière achevé. Jugez-en par vous-même :

Dans Annah à travers la Harpe, un père vient trouver Le Trépasseur dans l’espoir de faire revenir des morts sa fillette de deux ans renversée par une voiture…

Dans So Phare away, Farrago perce la Nappe avec son phare pour communiquer avec Sofia, juchée en haut de son autre phare, à l’autre bout de la Ville. Parfois, tous les six mois, au péril de sa vie, le phartiste parvient à la rejoindre, à l’occasion d’une marée. Un jour, elle veut à tout prix annoncer à Farrago qu’elle est enceinte…

Dans Aucun souvenir assez solide, un père essaie de se souvenir de sa femme et de sa fillette de trois ans pour pouvoir refabriquer un monde avec elles…

Les deux nouvelles qui ouvrent et ferment ce recueil crient l’impossibilité du deuil, la douleur de perdre un être cher, qui plus est ce qu’il y a sûrement de plus attendrissant au monde : une fillette de deux-trois ans (soit l’âge de ma propre fille). Grâce aux souvenirs d’un père en souffrance, ces deux mondes du futur auraient le pouvoir de faire revenir d’entre les morts sa fille, bien vivante pour le premier, visible dans une réalité numérique pour le second. La plus longue, So phare away, et la plus intéressante, n’en est pas moins intimiste : dans une Ville minérale où deux amants ont choisi la verticalité et la solitude lumineuse des phares, grâce auxquels ils communiquent, la distance qui les sépare, cette horizontalité, cette asphalte tantôt fluide tantôt dure, traversée par un trafic incessant et par des poussées inopinées d’édifices, va finalement déchirer cet amour.

Trois belles nouvelles inventives, mais d’une tristesse !

D’autres n’ont pas paru en souffrir : des lectures plus détaillées et plus élogieuses sur les blogs Fin de partie et Systar.

 

DAMASIO, Alain.

So phare away et autres nouvelles.

Gallimard (Folio 2€, 5897 ; 2015)

102 p.

EAN13 9782070462216 : 2 €.

Nous ne serons jamais des héros ** de Salsedo & Jouvray (2010)

29.06
2011
« La dernière fois qu’on s’est causé, il a carrément dit qu’il ne comprenait pas comment il avait pu mettre au monde un raté et une petite bourgeoise psychorigide ! » (p. 10) :

Pas facile, dans ces conditions, d’accepter d’accompagner dans un tour du monde son père rendu veuf et infirme depuis un accident de voiture… si ce n’est avec la promesse d’être payé en compensation. Mais ce tour du monde, en l’occurrence, s’avère être non seulement un voyage dans le temps, vers un passé où il avait découvert ces pays et rencontré ces gens aux côtés de sa femme….  mais aussi une dernière chance pour renouer des liens avec lui, et mieux le comprendre.

Tant par le dessin que par le scénario, les auteurs ont réussi à tirer de ce thème rabattu des relations conflictuelles entre un père et un fils reposant sur l’absence de dialogue et de connaissance de l’autre, une belle histoire pleine de sensibilité.

 

Nous ne serons jamais des héros / [dessin de] Salsedo ; [scénario de] Jouvray ; [couleurs de] Salsedo. – le Lombard, 2010 . – 84 p. : ill. en coul., couv. ill. en coul ; 32 cm. – ISBN 978-2-8036-2705-9 : 15,50 EUR.

Le dessin *** de Marc-Antoine Mathieu (2001)

22.06
2011

 

cop. Delcourt

Avant d’être enthousiasmée par les cinq tomes des aventures de Julius Corentin Acquefacques (de 1991 à 2004), Mémoire morte ** (2000), Les sous-sols du révolu ** (2006) et Dieu en personne ** (2009), j’avais découvert Le Dessin de Marc-Antoine Mathieu en 2001. Je l’ai relu dernièrement, et il n’a rien perdu de son impact, croyez-moi !

En effet, avec cet album, ce n’est plus l’univers kafkaïen ni celui de Jacques Sternberg (qu’il ne connaît d’ailleurs pas) qui auraient pu l’inspirer, mais celui, davantage mystérieux et métaphysique, de Borges. Excusez du peu !

Jugez plutôt : Emile vient de perdre Edouard, son meilleur ami, peintre lui aussi, qui lui laisse une lettre et la clé d’un garde-meubles, plein d’oeuvres d’art, parmi lesquelles il choisit une petite gravure anodine, qui curieusement l’intrigue. A y regarder de plus près, à la loupe puis au microscope, Emile découvre une infinité de détails dans ce dessin qui le persuade que son ami lui a légué une énigme. Il n’a de cesse de reproduire chacun de ces détails, et d’oeuvre en oeuvre, devient célèbre. Mais le mystère reste insoluble…

Marc-Antoine Mathieu excelle là encore dans le noir et blanc, les personnages anguleux, la mise en abîme et l’effet de surprise. Mais cette fois, il met en exergue le face à face silencieux entre le peintre et le mystérieux dessin, à tel point que dans mon souvenir cette bande dessinée était sans aucune bulle. Erreur, mais du coup, l’effet voulu est atteint. Ici, pas de rencontre, pas d’aventure physique : tout est dans l’introspection et le travail de précision du dessin. Le thème qui ressort le plus de ce scénario, plus que ceux du deuil et de l’amitié, c’est celui du processus artistique, du tâtonnement, de la création : une vraie réussite !

 

Découvrez ici toutes les chroniques de ses BD dans Carnet de SeL.

MATHIEU, Marc-Antoine Mathieu. - Le dessin. –  [Paris]  : Delcourt , 2001.- 43 p.  : ill., couv. ill. en coul.  ; 32 cm. - ISBN 2-84055-785-1 : 82 F

Magasin général : Marie de Loisel & Tripp

15.06
2011

cop. Casterman

Secteur nord de la paroisse de Notre-Dame-des-Lacs, au Québec, dans les années 20. Félix Ducharme, gérant du Magasin général de ce village de deux cents âmes, vient de mourir. Sa veuve, Marie,  la quarantaine, reprend la boutique, ce qui n’est pas une mince affaire…

Le scénario est réduit à sa plus simple expression dans ce premier tome, et pourtant… difficile de se détacher de cet album tant on a pris plaisir à être immergé dans cet univers rural, peuplé de personnages pittoresques, crayonnés avec beaucoup de tendresse : on y découvre la figure d’un curé jeune, dynamique et bien sympathique, qui prodigue des conseils sur plan à un charpentier athée, les petites jalousies des villageois, la serviabilité du simple d’esprit, l’intransigeance de trois vieilles bigotes, et la généreuse et douce Marie.

Ce premier tome semble remplir la fonction d’une scène d’exposition : il pose les lieux, les gens qui vont jouer un rôle dans une histoire à venir, dont Marie sera vraisemblablement la protagoniste, et sa boutique un enjeu pour le village. S’inspirant d’expressions québécoises, Loisel et Tripp ont imaginé des dialogues collant parfaitement à ces personnages qu’ils ont déjà su rendre attachants, dans des planches aux couleurs chaudes où c’est juste la vie quotidienne de gens simples qui se déroule sous nos yeux, avec ses joies et ses peines, ses urgences et ses lenteurs.

Un vrai régal qui donne envie de lire la suite !

 

Vous pouvez aussi jeter un oeil au site officiel de Régis Loisel.

Six tomes sont parus dans la série : Marie (2006), Serge (2006), Les Hommes (2007), Confessions (2008), Montréal (2009), Ernest Latulippe (2010).

Magasin général . [1] , Marie sur un thème de Régis Loisel  ; scénario et dialogues, Régis Loisel & Jean-Louis Tripp  ; dessin, Régis Loisel & Jean-Louis Tripp  ; adaptation des dialogues en québecois, Jimmy Beaulieu  ; couleurs, François Lapierre. - Casterman , DL 2006.- 79 p.  : ill. en noir et en coul., couv. ill. en coul.  ; 32 cm. - EAN 978-2-203-37011-1 : 13,95 €.

Sanctuaires ardents ** à *** de Katherine Mosby (2010)

12.12
2010

Rentrée littéraire 2010

L’arrivée dans les années 1930 de la belle Vienna Daniels, New Yorkaise cultivée, dans la bourgade de Winsville en Virginie, province perdue des Etats-Unis, va vite provoquer l’effervescence, puis rumeurs et médisances quand elle refusera de participer aux conversations mondaines de ces commères, qu’elle juge creuses et sans intérêt. Jugée trop indépendante et trop originale par son mari, ce dernier va finir par la quitter, la laissant isolée avec ses deux enfants, qu’elle éduque elle-même librement, dans cette grande maison, jusqu’à ce qu’un botaniste anglais ne passe voir son magnifique saule pleureur, sous lequel ils deviennent amants…

(...) Addison avait entendu dire qu’elle avait essayé de tuer son mari, qu’elle s’adressait au diable dans une langue inconnue, et que les soirs de pleine lune elle se baignait dehors dans une baignoire en fer-blanc et attirait sur sa peau la luminosité céleste. Elle était socialiste ou peut-être communiste, Addison ne se rappelait pas lequel des deux, mais la différence importait aussi peu qu’une morsure de charançon, parce que ce n’étaient pas des étiquettes qu’on voulait se voir coller sur le dos. En plus elle aimait les Nègres et elle fumait des cigarettes. Voilà ce qui arrive, disait-on, quand on lit trop de livres : ça ramollit le cerveau, et Addison imaginait alors la texture spongieuse des champignons des bois ou des crackers détrempés. On racontait qu’elle possédait des milliers de livres. » (p. 12)

Après avoir été Sous le charme de Lillian Dawes, la finesse poétique et la subtilité psychologique de Sanctuaires ardents, son véritable premier roman, nous ravit tout autant. Là encore, son personnage féminin, une New-Yorkaise tout à la fois indépendante, entière, intelligente, éblouissante et mystérieuse, apparaît comme complètement décalé dans ce cul-de-sac du Sud, où le sort semble s’acharner contre elle. Un drame magnifique et envoûtant.

MOSBY, Katherine. – Sanctuaires ardents / trad. de l’anglais par Cécile Arnaud. – La Table ronde, 2010. – 384 p. : couv. ill. en coul.. – (Quai Voltaire). – ISBN 978-2-71033147-6 : 23 euros

Professeur à l’université de New-York, Katherine Mosby collabore au New Yorker et à Vogue. Née à Cuba en 1957, elle vit aujourd’hui à New-York. Poète et romancière, elle est l’auteur de trois romans. Sanctuaires ardents est son premier roman. Son deuxième, déjà publié, Sous le charme de Lillian Dawes, a fait partie de la sélection 2002 du New-York Times.