Mots-clefs ‘danse’

Charleston de Loisel et Tripp

30.01
2013

cop. Casterman

 

Mercredi, c’est bande dessinée !

Alors qu’elle héberge chez elle les frères Latulippe, Marie a une liaison avec Ernest, bien plus à son goût depuis que Serge lui a soufflé de se couper la barbe. Son frère a tôt fait de l’imiter ! Pendant ce temps, au village, les robes provenant de Montréal font fureur : Philomène se propose de reproduire des modèles, tandis que Marie apprend à tout le monde à danser le charleston, qui en oublie d’élire un maire pour leur bonne paroisse. Rien ne va plus à Notre-Dame-des-lacs !

Marie a ramené avec elle non seulement la modernité de Montréal, sa mode et sa nouvelle danse, mais aussi des moeurs plus légères, et un appétit de danser et de vivre terriblement contagieux. La série s’écoule tout en rondeurs, sans grosse surprise, mais reste un véritable plaisir !

Vous pouvez aussi jeter un oeil au site officiel de Régis Loisel.

Retrouvez dans Carnets de SeL les chroniques de :

1. Marie

2. Serge

3. Les hommes

4. Confessions

 

Charleston / sur un thème de Régis Loisel ; scénario et dialogues, Régis Loisel & Jean-Louis Tripp ; dessin, Régis Loisel & Jean-Louis Tripp ; adaptation des dialogues en québecois, Jimmy Beaulieu ; couleurs, François Lapierre. – Casterman, DL 2009. – 84 p. : ill. en noir et en coul., couv. ill. en coul. ; 32 cm. – (Magasin général ; 7). - ISBN 978-2-203-03219-4 : 14 €.
Acheté à Passion culture.

 

Loïe Fuller, danseuse de la Belle Epoque

11.05
2012

 

cop. Hermann Danse

Il fallait bien cela, 680 pages, pour faire découvrir une carrière aussi foisonnante que celle de Loïe Fuller (1862-1928), dont les performances en solo visaient à éblouir le regard par le spectacle d’un corps quasi-virtuel, agrandi par d’immenses voiles tenus par de grands bâtons, une forme lumineuse et immatérielle évoluant au-delà de toute loi de l’équilibre ou force de gravité. Avec sa gestuelle sans rupture et sans changement abrupts, ses transformations continues, son corps ne se voulait plus au centre de l’attention, mais devenait uniquement un médium artistique, un élément moteur qui disparaissait sous la forme désirée. Tout en exaltant le monde de la nature, la ligne courbe, les formes organiques (sa Danse du Lys), cette pionnière de la danse moderne, qui a fait découvrir Isadora Duncan, a mis en relation directe la science et l’art, en s’appropriant les dernières découvertes scientifiques, afin de les transposer aussitôt. Elle a été ainsi la première à introduire l’artifice afin d’ouvrir la danse à la modernité du multimédia.

Née en 1862 à -30° en Amérique, Loïe Fuller se produit dès l’âge de 4 ans, mais commence officiellement sa carrière à l’âge de 12 ans. Faisant d’abord de la pantomime, elle entreprend à partir de 1983, incitée par un acteur écossais de sa troupe avec lequel elle a une relation, une carrière de danseuse. Sensible aux revendications féministes, elle s’écarte à grands pas de la rigueur puritaine de son éducation, danse alors sans collant et dans une tenue quasi-transparente, ce qui scandalise déjà, remporte un grand succès dans le rôle titre d’un garçon dans une comédie, puis dans celui d’Aladin, le héros d’une pièce à grand spectacle.

« Ces expériences répétées, doublées de bien d’autres facteurs psychologiques, fixeront chez elle le goût de l’artifice et du travestissement pour atteindre à la fois l’autre et le succès. Le manque de confiance de son propre corps de femme sera à la base de son homosexualité ainsi que de son art. »

Ce sera toute sa vie, et elle en aura d’autant plus conscience en découvrant la danse libérée d’Isadora Duncan, une danseuse au corps nié, car perpétuellement occulté par les voiles, le mouvement de ceux-ci visant à reconstruire une image sublimée de la féminité. En cela, son image bien plus que sa personne fut admirée par les grands artistes symbolistes et d’art nouveau.

En 1889, Loïe Fuller crée sa propre compagnie. Elle a déjà connu autant d’expériences homosexuelles qu’hétérosexuelles, et finit par se marier dans son appartement. Le succès de sa scène d’hypnose dans une pièce lui donne l’idée de sa première danse. Après une mise au point de ce numéro où elle comprend toute l’importance de la lumière, elle le baptise La Danse serpentine. Elle triomphe en 1893 avec cette danse abstraite, d’avant-garde, qu’on continue à classer dans le music-hall, n’étant pas reconnue en tant qu’art en part entière. Très vite, elle dépose les brevets du fruit de ses recherches sur les bâtons incorporés aux voiles, ainsi que sur ses jeux de lumière, mais hélas, elle a un temps d’avance, et on ne lui reconnait pas cette invention, si bien que n’importe qui a le droit de reprendre ses trouvailles.

Divorcée, salie par les insinuations sur son homosexualité et sa réputation sulfureuse, victime de ses nombreuses imitations, Loïe Fuller rêve de gloire en Europe. Seulement, à son arrivée, Loïe ne trouve à danser que dans un cirque, à Cologne, et touche le fond du désespoir. En France, Loïe Fuller découvre avec stupeur qu’elle est déjà victime de son succès outre-manche : l’idée de sa danse a été copiée par d’autres qui se sont assurées les meilleurs places à Paris. Elle réprime un sentiment d’injustice avant de se battre pour montrer qu’elle vaut mieux que toutes ses pâles imitatrices. Le 5 novembre 1892 marque la date officielle des débuts de Loïe Fuller à Paris ; elle sera annoncée sur les affiches de Fernand Sigismond Bac, Choubrac, Pal, Chéret et Toulouse-Lautrec. C’est un triomphe. On accourt de partout pour la voir.

 

Loïe Fuller sur un immeuble parisien

Dès lors, la danseuse symboliste est admirée par Paul Adam, Paul Valéry, Rodenbach aussi, Mallarmé, qui lui consacre un très beau texte en 1893, mais aussi Alexandre Dumas fils, l’auteur de La Dame aux camélias, qui lui offre une rose en 1894. Tout au long de sa carrière, elle inspire d’innombrables autres artistes : Henri de Toulouse-Lautrec, Moser, Jean Lorrain, Rodin, Pierre Roche, Georges de Feure, et notamment Will Bradley, tous les sculpteurs du mouvement art nouveau, et l’on retrouvera longtemps sa figure sur d’innombrables objets décoratifs et détails dans les arts décoratifs. Mais si ses relations amicales avec Rodin, dernier « dinosaure » célébrant la Renaissance italienne avant l’arrivée de Picasso et Léger, furent tumultueuses mais constantes, jamais ce dernier ne parvint à faire une sculpture de Loïe Fuller. Les sculptures les plus fidèles resteront La Comédie et Le Drame de Pierre Roche.

 

Grâce à sa première relation homosexuelle avec l’ex de Sarah Bernhardt, Louise Abbéma, féministe et peintre, surnommée The Great Lady, Loïe Fuller entre dans les milieux saphiques parisiens. Elle crée avec Gyp, écrivaine, un nouveau personnage, Salomé, que célèbre un seul critique hélas. Enfin, le 6 mars 1895, elle monte dans un spectacle cinq tableaux dansés qui s’achèvent sur la Danse du Lys. Ses spectacles suscitent une acclamation prodigieuse, des bouquets de violettes sont lancés à ses pieds.

Férue des progrès de la science pour améliorer son art, amie de Camille Flammarion, elle rencontre Edison. Elle met alors au point un nouveau brevet en ajoutant une glace transparente entre le public et la scène, comme s’il s’agissait d’un aquarium. Celle qu’on appelait la Fée Lumière fait ensuite la connaissance de Pierre et Marie Curie.

L’une de ses jeunes admiratrices deviendra plus tard sa plus fervente et plus fidèle partenaire de vie, Gab Sorère, alias Gabrielle Bloch de son vrai nom.

Au moment de l’exposition universelle, Loïe Fuller refuse de faire partie du programme du palais de la danse, si bien que l’on fera appel à l’une de ses nombreuses imitatrices. Elle crée alors son « label » en proposant une imitatrice officielle dans son Théâtre – musée, où elle compte présenter ses danses ainsi que les objets et sculptures inspirés par ces dernières, qu’elle commande à Henri Sauvage (architecte de la maison Majorelle à Nancy), avant de porter plainte contre lui devant son échec. Elle voulait faire de ce théâtre un art total, à l’image de tout ce qu’elle a toujours voulu faire. Au sein de ce théâtre, elle introduit la première compagnie de danse japonaise, avec Sada Yacco comme première femme actrice du théâtre japonais. Enfin, les critiques commencent à comprendre de plus en plus les danses de Loïe Fuller comme étant de l’art. Loïe Fuller introduit alors la première la notion de performance.

Mais, les années passent, et Loïe Fuller sent son corps faiblir. Pire, elle sait qu’à terme les jeux de lumière sur scène la rendront probablement aveugle. Elle essaie donc de fonder une école et entame une tournée avec ses danseuses en Europe, en invitant une inconnue, Isadora Duncan, à les rejoindre. Sans l’avoir jamais vue danser, elle décide alors de courir le risque de jouer pour elle le rôle d’impresario. Bien lui en prend : même si la quasi-nudité de la danseuse choque, elle voit en elle une précurseuse de la danse moderne, capable de se débarrasser des oripeaux de la danse classique en s’inspirant directement aux sources de l’Antiquité grecque et de la Nature. Mais très vite Isadora Duncan lui fausse compagnie et part voler de ses propres ailes, feignant de ne jamais l’avoir connue. Fortement ébranlée par son ingratitude, Loïe Fuller décide de ne plus jamais tenter d’être impresario et de ne laisser aucune liberté plus tard à ses danseuses qu’elle dirige pour de nouveaux spectacles.

Challenge La Belle Epoque

 

De ses danses aux voiles en solo comme de ses grands spectacles en fin de carrière, il ne reste aucune trace, Loïe Fuller ayant toujours refusé que la caméra fixe son mouvement, voulant tout maîtriser, et surtout, garder son spectacle vivant. En revanche, elle réalisa un film, très avant-gardiste et poétique, qui, incompris, fut un échec commercial.

Une pionnière qui reste cachée dans l’ombre d’Isadora Duncan, sa seule rivale à ses yeux.

Cette biographie monumentale tente de corriger cette injustice, démontrant à quel point Loïe Fuller fut une grande artiste, à l’avant-garde, et ce dans de multiples domaines. Un travail érudit et complet sur une artiste qui force l’admiration, auquel il ne manque hélas que les vidéos de ses performances dont il ne reste que les traces de ses imitatrices.

 

Lu dans le cadre du Challenge La Belle Epoque.

La nuit des femmes qui chantent de Lídia Jorge

05.02
2012

cop. Métailié

Titre original : A noite das mulheres cantoras

Traduit du portugais par Geneviève Leibrich

Ce soir-là, en cette « Nuit parfaite », des téléspectateurs assistent en direct aux retrouvailles, vingt ans après, du chorégraphe d’un groupe de chanteuses devenu légendaire, Jõao de Lucena, avec celle qui écrivait sous pseudonyme les paroles de la chanson Afortunada, Solange de Matos. Cette dernière se souvient… A l’époque, à la fin des années quatre-vingt, elle n’est âgée que de dix-neuf ans quand les soeurs soprano, Maria Luisa et Nani Alcides, la présentent à Gisela Batista, qui se fait fort de mener au succès le groupe formé par ces trois filles, Madalena Micaia dite l’African Lady, et elle-même, mais à quel prix…

L’écriture subtile et sensible de Lidia Jorge nous emmène au coeur des tensions qui agitent ces jeunes femmes, tiraillées entre leur vie sentimentale et leur volonté de réussir, qui exige tant de sacrifices. Ces pressions psychologiques, ce ne sont pas tant les hommes qui les managent qui les leur font subir, que leur consoeur charismatique, Gisela. Non contente de mettre en exergue la condition féminine à cette époque, Lidia Jorge fait aussi de cette histoire un roman d’apprentissage où la jeune narratrice fait l’expérience de la force poétique voire protectrice des mots, mais aussi des mensonges et des secrets d’un cercle mondain, qui n’hésite pas, pour assurer sa gloire, à cacher quelques cadavres dans un placard. Un très beau roman, à la puissance hypnotique, déroulant lentement les arcanes du succès pour les mettre en lumière, sans porter de jugement.

« Je suis revenue sur mes pas. Le vent froid de la nuit poussait le papier vers la grille des eaux pluviales, encore un instant et il disparaîtrait au fond. Je voulais me souvenir de la phrase que j’avais écrite et je ne me souvenais plus de rien, pas même du mot « Afortunada ». Chanceuse. J’avais pensé que ce qui était écrit n’était peut-être rien et pourtant, une fois perdu, ça me semblait être un trésor. Je me suis précipitée sur le bout de papier qui n’arrêtait pas de courir en cahotant tout droit vers la grille, mû par une force d’attraction, telle une balle de golf vers le trou. Ma chance s’en allait avec lui. Chanceuse. J’ai rattrapé le bout de papier au dernier instant, je l’ai déplié devant mes yeux et j’ai vu qu’il était intact : « Afortunada, afortunada, elle a de la chance et ne désire rien. » Mais il n’y avait pas que ces mots-là, non, quelqu’un avait écrit : « Elle a un amour et n’a pas d’amant / Elle a un logis et n’a pas de maison / Elle a de la chance et ne désire rien. »  » (p. 150)

JORGE, Lidia. – La nuit des femmes qui chantent. – Métailié, 2012. – 309 p.. – EAN13 9782864248484 : 21 €.


 

Laver les ombres de Jeanne Benameur

23.10
2011

 

cop. Actes Sud

« Laver les ombres, en photographie,  signifie « mettre en lumière un visage pour en faire le portrait. »"

Léa, âgée de trente-huit ans, travaille à corps perdu, car elle a fait de sa passion son métier : elle est danseuse et chorégraphe. Il y a pourtant deux ombres dans sa vie : jamais encore elle n’a pu construire de relation amoureuse, et pourtant elle l’aime Bruno, son artiste qui ne rêve que de la peindre, mais elle ne parvient pas à s’abandonner à l’amour ; et puis, il y a la place vide au premier rang laissée par sa mère qui pas une fois n’est venue assister à l’un de ses spectacles. Aurait-elle besoin de l’amour de sa mère pour prendre confiance en son propre amour ? D’ailleurs, Léa a installé le corps de sa mère dans sa dernière création, sa vieillesse, et aussi sa mort. Alors quand au téléphone sa mère lui souffle qu’elle a des choses importantes à lui dire, Léa part aussitôt la rejoindre en pleine tempête…

« A la fenêtre, elle regarde les passants qui se hâtent. On marche toujours plus vite quand il pleut. C’est drôle, pense-t-elle, le front appuyé à la vitre, on s’immerge dans la mer facilement et on fait tout pour éviter juste quelques gouttes du ciel. Pourtant c’est bien toujours notre peau, la même, qui reçoit l’eau. En ville, est-ce qu’on fuit la pluie parce que tout le corps n’y est pas ? La sensation de l’eau glissant dans le cou suffit à glacer tout le reste. Il n’y a qu’à regarder les nuques rentrées dans les épaules de ceux qui se hâtent sur les trottoirs. » (p. 17)

Le drame sourd lentement mais sûrement dans l’alternance des récits de Léa, parfois de Bruno, et surtout de Romilda, sa mère, en 1941 et 1942, s’échappant avec son premier amour, le Français aux mots doux, de derrière le comptoir du bar familial napolitain pour se retrouver à travailler pour lui, deux ans de suite, dans une maison close. Jeanne Benameur nous fait sentir toute la difficulté pour cette mère de faire à sa fille cette horrible confidence, toujours retardée par la peur d’être repoussée ensuite, elle, l’ancienne prostituée, alors qu’au contraire cet aveu est d’autant plus atroce pour sa fille qu’elle ne pourra dorénavant plus garder une seule belle image de son père mort : ce père haï à présent est doublement mort pour elle. Et encore sa mère ne lui -t-elle pas tout dit… La lumière est ainsi faite sur la véritable nature de son père, quoique… Faut-il vraiment laver toutes les ombres ? Le personnage de la mère semble penser que non.

Un très beau texte écrit comme seule une femme peut écrire, semble-t-il, proche de la thématique et du style de Claude Pujade-Renaud. Comme seule une femme peut décrire un corps en mouvement, un être à l’écoute du monde, à l’écoute de son corps, à l’écoute du silence, du non-dit et de l’indicible. Poignant.

Laver les ombres. - Arles  : Actes Sud, 2008.- 158 p. : couv. ill. en coul.  ; 19 cm. –  ISBN 978-2-7427-7701-3 : 15 €.

 

 

Ma vie et la danse de Loïe Fuller (1908, rééd. 2002)

14.10
2011

Danseuse américaine rendue célèbre à la Belle Epoque pour ses chorégraphies jouant avec les reflets de la lumière sur ses voiles de soie immenses, Loïe Fuller (1862-1928) fut à l’avant-garde de la danse moderne et, dès son arrivée à Paris en 1892 aux Folies Bergères, l’une des égéries de l’Art nouveau.

Dans la préface de cette nouvelle édition, Giovanni Lista, historien et critique d’art italien, auteur de l’unique ouvrage d’art consacré à cette danseuse, évoque celle qu’on appelait la Fée Electricité (rendue aveugle à la fin de sa vie par la lumière électrique), comme ayant été une féministe avant l’heure, affichant son homosexualité, assumant pleinement son rôle d’artiste créatrice, et comptant parmi ses admirateurs – excusez du peu – Toulouse-Lautrec, Nadar, Méliès, Rodin, Mallarmé, les frères Lumières, Paul Adam, Valéry, Rodenbach et Jean Lorrain.

Pourtant, contrairement à la belle autobiographie que nous a offert Isadora Duncan avec Ma vie***, Loïe Fuller nous donne certes à lire les grandes lignes des plus belles années de sa carrière jusqu’en 1908, mais elle ne les émaille que de quelques rencontres qui l’ont marquée, composant autant de chapitres, telles celle avec Sarah Bernhardt, celle avec Alexandre Dumas fils ou celle en 1902 avec Rodin, mais sans avoir aucun souci d’exhaustivité. Difficile alors de ne pas se sentir frustrée de ne jamais entendre parler des artistes cités dans la préface de Giovanni Lista !

En outre, en consacrant un chapitre à sa rencontre avec la mère de Gab et sa future jeune compagne, avec qui elle vécut huit années, Loïe Fuller n’évoque qu’indirectement son homosexualité, pourtant notoire, que relate Isadora Duncan dans Ma vie… un tabou, surtout à l’époque, que visiblement elle ne souhaitait pas lever par écrit. D’ailleurs c’est l’une des raisons pour lesquelles Isadora Duncan est partie sans donnée de nouvelle, fuyant  la cour de jeunes admiratrices lesbiennes qu’entretenait Loïe Fuller, et dont cette dernière ne parle jamais ici, si bien que Loïe Fuller qualifiera d’ingrate celle qui la surpassera bientôt en notoriété.

En revanche, Loïe Fuller ne passe jamais sous silence l’enthousiasme de ses admirateurs et de son public, qui souvent dépasse « toutes les bornes« , faisant du reste, de ce point de vue, assez peu preuve d’humilité.

 

A la suite de cette autobiographie originellement intitulée Quinze ans de ma vie (que vous pouvez lire ci-dessous), et préfacée par Anatole France, sont retranscrits quelques-uns de ses écrits sur la danse, dans lesquels Loïe Fuller évoque sa conception de la danse, non seulement fondée sur l’importance du mouvement, de la vue et de l’émotion, mais aussi sur les dernières découvertes des physiciens qu’elle côtoie.

« Doucement – presque religieusement – j’agitai la soie, et je vis que j’obtenais tout un monde d’ondulations que l’on ne connaissait pas encore. J’allais créer une danse ! Comment n’y avais-je encore jamais pensé ? Deux de mes amies, Mme Hoffman et sa fille, Mme Hossack, venaient, de temps en temps, voir où j’en étais de mes découvertes. Lorsque je trouvais un geste ou une attitude qui avaient l’air de quelque chose, elles disaient : « Gardez cela, répétez-le. » Finalement je pus me rendre compte que chaque mouvement du corps provoque un résultat de plis d’étoffe, de chatoiement des draperies mathématiquement et systématiquement prévisibles. » (p. 26)

Au final cette autobiographie nous laisse un arrière-goût de trop peu, ce qui est bon signe, et nous donne envie de découvrir l’ouvrage plus conséquent que Giovanni Lista a consacré à cette danseuse atypique qui imitait la Nature à l’aide des effets de lumière sur son costume breveté.

FULLER, Loïe. – Ma vie et la danse ; suivie de Écrits sur la danse / [trad. de l'anglais par le prince Bojidar Karageorgevitch] ; [avant-propos de Giovanni Lista] ; [préf. d'Anatole France]. – Paris : l’Oeil d’or, 2002. – 177 p. : ill. en noir et en coul., couv. ill. en coul. ; 21 cm. – (Mémoires & miroirs).
Notice réd. d’après la couv.. – Contient : « La danse » ; « Danse ultra-violette » ; « Le langage de la danse » ; « Théorie de la danse » ; « L’oiseau noir »
ISBN 2-913661-04-01 : 15 €.

Ma vie *** d’Isodora Duncan (1927)

31.07
2011

cop. Folio

Dès sa préface, Isadora Duncan nous séduit par ce beau texte empreint d’humilité, où elle admire ceux qui savent si bien écrire que l’on peut tout imaginer avec eux. Sa biographie une fois lue, il nous serait difficile de ne pas admirer à notre tour cette égérie de la Belle Epoque, qui ouvrit une voie à la danse moderne, en bannissant tutu et pointes pour leur préférer tunique grecque et pieds nus, et qui fut surtout une femme hors du commun, féministe individualiste.

Très tôt la danse se révèle plus qu’une passion pour Isadora Duncan : une raison de vivre. Aussi, sa  mère pianiste et professeur de musique, et son père poète absent pouvant difficilement joindre les deux bouts pour la loger et la nourrir, avec ses autres frères et soeurs, Isadora délaisse très vite une école bien-pensante qu’elle déteste, pour donner des cours de danse aux enfants du quartier. Les coups du sort et leurs envies pousseront la mère Dora et ses enfants à quitter les Etats-Unis pour tenter leur chance en Europe, à Londres puis à Paris, où Isadora, grâce à son opiniâtreté, à son talent et à sa créativité, devait connaître le succès…

Particulièrement inspirée par la mer et la mythologie grecque jusqu’à l’excès (toujours vêtue d’une tunique grecque, elle fit construire un temple à Kopamos, recruta une chorale, une troupe près de l’Acropole d’Athènes), athée par sa mère, foncièrement indépendante et débrouillarde, totalement désintéressée, ne vivant que pour son Art, elle trouve la pantomime sans intérêt, le théâtre sclérosé, compare la danse classique à de la gymnastique rigide, ennemie de la nature et de l’Art. Pour elle, la danse doit véhiculer des émotions, et elle se battra jusqu’au bout pour enseigner aux jeunes son Art…

« Les réceptions que nous donnions chaque semaine dans notre maison de Victoria Strasse étaient devenues le centre de l’enthousiasme artistique et littéraire. On y entendait maintes discussions érudites sur la danse en tant que l’un des beaux-arts, car les Allemands apportent un sérieux infini à toutes les controverses artistiques. Ma danse était le sujet de débats violents, parfois enflammés. Les journaux publiaient constamment des colonnes entières qui tantôt saluaient en moi le génie d’un art nouvellement découvert, et tantôt m’accusaient de détruire la véritable danse classique, c’est-à-dire le ballet. Au retour de représentations où le public avait montré une joie sans limites, je veillais tard dans la nuit, assise en tunique blanche, avec un verre de lait près de moi, plongée dans la Critique de la raison pure, d’où je croyais, Dieu sait comment, tirer une inspiration pour ces mouvements de pure beauté que je cherchais. » (p. 176)

Une magnifique autobiographie d’une artiste hors du commun, étroitement liée au milieu artistique, intellectuel et aristocratique de l’époque, qui passionnera sans aucun doute non seulement les amateurs, mais aussi tous ceux d’entre vous qui méconnaissent sa vie, succession de courtes joies et de grands drames.

En savoir plus :

  • Isadora, film franco-britannique de Karel Reisz (1968)
  • Maurice Lever, Isadora. Roman d’une vie, Paris, Presses de la Renaissance, 1986
  • Alice Hubel, Isadora Duncan, éditions Park Avenue, coll. Une vie un roman, 1994
  • Geneviève Delaisi de Parseval, Le Roman familial d’Isadora D., Paris, Odile Jacob, 2002
  • John Dos Passos, La Grosse Galette, roman dans lequel il décrit au cours d’un chapitre la jeunesse, la carrière et la mort d’Isadora Duncan.
Ma vie / Isadora Duncan  ; trad. de l’anglais par Jean Allary. - [Paris]  : Gallimard , 1998.- 446 p.  : couv. ill. en coul.  ; 18 cm .- (Collection Folio  ; 3150). - ISBN 2-07-040701-2 (br.) : 35 F.

La danse au XXe siècle *** d’I. Ginot et M. Michel (2002)

15.07
2011

copyright Larousse

Cet ouvrage de référence retrace l’historique de la danse au XXe siècle jusqu’à Rachid Ouramadane.

Pour ce faire, il commence par rappeler son origine populaire mais surtout mondaine, avec le ballet de cour, ses quatre siècles d’existence et ses liens étroits avec le milieu artistique et littéraire. Ainsi les poètes de la Pléïade avaient-ils déjà prôné une forme de théâtre total : chant, musique, danse, décors, illustrant le récit. On se souviendra également des comédies-ballets de Molière (Les Fâcheux, Le Bourgeois Gentilhomme,…), d’ailleurs imité avec La Dansomanie de Pierre Gardel (1800). Des techniques et des accessoires apparaissent, qui marqueront à jamais la danse, comme la pointe de Melle Gosselin en 1813, afin de limiter un maximum le contact entre la danseuse et le sol, ou le tutu dans Giselle, qui souligne la légèreté de la danseuse. Toujours la danse classique s’attachera à ne plus se soumettre à la loi de la gravité. Enfin, Marius Petitpa fait triompher l’académisme de la danse avec ses oeuvres-phare : La Belle au bois dormant (1890), Le Lac des cygnes (1895) et Casse-noisette (1892).

Cette rapide rétrospective lui permet ainsi d’aborder la violente remise en cause au XXe siècle du répertoire classique par la danse moderne, dont trois Américaines s’avèrent les précurseuses : Loïe Fuller, Isidora Duncan et Ruth Saint Denis. Sont alors évoqués entre autres des artistes, danseurs ou pas, comme le charismatique Nijinski, Mallarmé, Wagner, Colette, le chorégraphe de ballets russes Fokine, Jean Cocteau, Serge Lifar, Roland Petit, Maurice Béjart, Tatsumi Hijikata, Nietzsche, Laban et sa kinesphère.

De nos jours, la danse contemporaine puise autant dans le répertoire traditionnel que dans d’autres sources d’inspiration artistiques, de manière à exclure tout tabou et à réinventer une nouvelle façon de s’exprimer sur scène.

Il existe une réédition de cet ouvrage datant de 2008, que je ne vais pas tarder à acquérir, tant sa lecture m’a véritablement passionnée.

 

La danse au XXe vingtième siècle  / Marcelle Michel, Isabelle Ginot. – Troisième édition. - Paris  : Larousse , 2002 .- 263 p.  : ill.  ; 29 cm .- Chronologie. – ISBN 2-03-505283-1 : 45 €.
Emprunté au C.D.I. du lycée.