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Le géant inachevé de Didier Daeninckx

18.01
2015

cop. Folio

 

«Il ne suffit pas d’être belle pour qu’un homme s’attache à vous.» (incipit)

Un inconnu traîne depuis trois jours à Hazebrouck, où va débuter le carnaval, jusqu’à ce qu’on lui donne au téléphone l’adresse de Laurence Cappel et l’heure où elle l’attendra chez elle ce soir. Une femme qu’il n’a pas vu depuis quinze ans. Mais arrivé sur les lieux, il la découvre assassinée. L’inspecteur Cadin l’arrête aussitôt. A dater de ce jour, la raison de Guy Mallet vacille, il ne dit plus un mot, est interné à l’hôpital psychiatrique et se suicide après avoir tout avoué sur un enregistrement. Contre toute attente, de son propre chef, l’inspecteur Cadin rouvre l’enquête…

Pas de témoignage historique cette fois, mais un crime crapuleux commis par des huiles pour se débarrasser d’un intermédiaire gênant. Un bon petit polar agréable à lire, sans être du grand Daeninckx.

Didier Daeninckx, l’écrivain embarqué

11.01
2014
cop. Carnets de SeL

cop. Carnets de SeL

Vous dites qu’écrire est un besoin pour vous, comme le peintre a besoin de peindre ou un musicien de jouer de son instrument. Quand est-ce que le besoin d’écrire est apparu ?

D.D. : Quand j’étais chômeur. Je suis sorti du lycée professionnel assez rapidement. Je suis devenu ouvrier imprimeur pendant des années. Et puis, il y a eu la crise, je me suis retrouvé au chômage, et le temps du chômage, je l’ai utilisé à écrire un livre. Et puis, quand je suis devenu écrivain, la passion d’écrire m’est venue au bout de 4-5 romans. J’écrivais avant de manière assez rageuse.

Comment choisissez-vous le nom de vos personnages ?

D.D. : C’est déjà très difficile quand il y a une naissance dans une famille, de choisir un prénom à cet enfant qui va durer toute une vie, et qui ne va pas déplaire. Pour un personnage, certains auteurs se sont vus trainer en justice car ils avaient donné par hasard le prénom et le nom d’une personne existante à un meurtrier. Du coup, moi, pour Le Der des ders, sur la guerre de 14-18, par exemple, j’ai pris tous les noms inscrits sur le monument aux morts du village natal de ma mère, en Charente Maritime. Et j’ai changé les prénoms. Ainsi, les gens du village étaient honorés d’une certaine manière que le roman porte la trace de tous leurs morts. Ou encore, dan La Mort n’oublie personne, j’ai pris dans l’annuaire de Saint-Omer tous les noms des gardiens de prison, dont j’ai affublé les personnages peu sympathiques de mon roman. Pour Galadio, c’est un prénom malien qui sonne italien.

Qu’est-ce qui vous a poussé à dénoncer des moments forts de l’histoire de France ?

Dans le cas de Meurtres pour mémoire, c’est la mort de ma voisine, Suzanne Martorel. Les gens qui ont été tués le 17 octobre, plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines, il n’y a jamais eu aucun procès. Les trois quarts de ces personnes-là, on ne connait même pas leur nom. Ils n’ont pas de tombe. Il y a une injustice complète. Des gens ont disparu. Ils sont venus sur la planète, ils ont été rayés comme ça. Même leur nom a disparu, même la mémoire de leur nom a disparu. Les gens de leur famille ne peuvent même pas aller leur rendre hommage, aller mettre des fleurs sur leur tombe. La famille de ma voisine qui a été tuée à Charonne, Suzanne Martorel, a été anéantie, cela a remis tout en cause, il n’y a jamais eu de compensation, jamais eu de pension qui a été versée, pas une seule aide pour ses enfants. C’est-à-dire que ce sont des gens qui ont été victimes, mais il n’y a jamais eu de réparation. Et ça, c’est la pire des choses, quand vous êtes victimes et qu’il n’y a pas réparation, vous vivez quelque chose qui peut vous anéantir totalement. Et d’une certaine manière, que ce soit un livre, une chanson, une pièce de théâtre ou un tableau, ça sert de réparation d’une certaine manière. Le livre est là pour dire que les choses ne sont pas réparées, mais que nous ne les avons pas oubliées. Il y a quelque chose qui est en suspens. Je prends beaucoup de plaisir à écrire des livres, et j’ai cette conception du livre comme quelque chose qui rattache les hommes entre eux, et qui les rattache à leur passé, à leur avenir.

Est-ce que l’on a déjà essayé de vous censurer ?

D.D. : Il y a eu en effet des tentatives de censure, mais tout ce que j’ai écrit a été publié. Quand j’ai écrit Meurtres pour mémoire, je n’étais absolument pas connu. En 1977, j’avais écrit un livre qui a fait un bide total, Meurtre au premier tour, sur les centrales nucléaires. Et quand le livre a été publié, j’ai eu une critique de trois lignes dans un journal : « livre surprenant qui aborde des problèmes assez polémiques, mais l’auteur n’aura jamais de succès en raison de son nom impossible à prononcer. » Peu après, j’ai écrit Meurtres pour mémoire. J’ai mis dedans tout ce que j’avais envie de mettre. A aucun moment dans ma tête je ne me suis dit : « Il faut que je fasse attention à ceci. » Ce qui s’est passé – il y a plein de hasards dans la vie –, c’est que, quand j’ai envoyé mon manuscrit à Gallimard, c’est arrivé dans le bureau de la Série noire, dont le directeur à l’époque, Robert Soula, avait été résistant : le jour où l’Allemagne nazie capitulait, le 8 mai 1945, il avait assisté, en tant que soldat, au massacre de Sétif par l’armée française – 10 000 personnes. Sentant ses idéaux trahis, il ne s’en est jamais remis. Quand il a lu mon manuscrit, c’est comme si le livre, une fois publié, lui permettait de se venger de ce qu’on lui avait imposé. Vous voyez l’importance du livre ?

Est-ce que votre famille et vos amis vous ont soutenu dans vos débuts de carrière d’écrivain ?

D. D. : Ma femme m’a toujours soutenu, même quand les livres étaient refusés. Pendant des années, j’ai arrêté de travailler pour écrire et elle faisait bouillir la marmite. Dans le reste de la famille, beaucoup voulait que j’arrête mes bêtises car j’avais une famille à nourrir. Il y avait une pression de gens qui essayaient de me décourager pour de bonnes raisons. Et puis il y avait des copains qui avaient des rêves dans la tête qu’ils avaient mis à la poubelle, et que quelqu’un continue à essayer de faire autre chose de sa vie, d’une certaine manière, les dérangeait : ils avaient envie que j’échoue. Donc on s’aperçoit de gens qui sont heureux de votre parcours, et d’autres qui en sont plus ou moins jaloux, et d’autres encore qui ont manqué de chance et à qui mon succès renvoie en pleine face leur parcours manqué.

Quelle est votre réaction à la réception de vos livres, à la lecture des critiques ?

D. D. : On est très très fragile au début. La moindre critique négative vous liquéfie. J’ai eu énormément de critiques négatives. Mais les choses se sont déplacées. Je publie beaucoup (en 2012, par exemple, 8 livres). Quand un livre paraît en librairie, je suis déjà dans d’autres préoccupations, en train d’en finaliser un autre, ce qui fait que je ne suis plus aussi sensible et à cran sur les bouquins.

Ca gagne bien sa vie, un écrivain ?

D. D. : Ecrivain, c’est comme footballeur : on représente des centaines de milliers de passionnés, mais nous ne sommes que quelques centaines à toucher des droits d’auteur. Moi, je gagne 14% sur un roman qui vient de sortir, ce qui fait presque 2 € par livre vendu, et 5% pour une édition de poche, soit 25 centimes d’euro. Avec une vente en moyenne de 2000 exemplaires, vous faites le calcul : vous avez gagné 4000 € pour un roman sur lequel vous avez travaillé un an, un an ½. En revanche, j’ai écrit Meurtres pour mémoire il y a 28 ans, et je continue à gagner de l’argent sur les exemplaires vendus. Comme j’ai écrit 70 livres, j’ai 70 livres qui continuent à me faire vivre, ce qui fait que je gagne bien ma vie.

Les livres que vous avez écrit ont marqué des étapes dans votre vie, comme autant de chapitres. Est-ce que vous avez le sentiment de construire une œuvre ? Et deuxième question : est-ce que vous pensez appartenir à un courant littéraire ? Vous parliez de la dénonciation dans le polar, et de la réhabilitation.

D. D. : Toutes mes histoires s’inscrivent entre 1930 et les années 2000. C’est une sorte de chronique contemporaine de la France : la France des années 30, la France de la collaboration, la France de la résistance, la France de la colonisation, la France des cités, … Ce n’est pas tant construire une œuvre qui me préoccupe, mais le souci de révéler des pièces manquantes dans ce panorama. Et souvent j’écris des nouvelles pour combler, plus de 250. Il faudrait que quelqu’un replace toutes ces nouvelles et mes romans dans l’ordre chronologique des périodes évoquées, et l’on verrait une fresque s’étendant à partir des années 30. Ensuite, sur le courant littéraire, lorsque j’étais encore ouvrier imprimeur, je lisais beaucoup de littérature américaine car dans les romans français, je ne retrouvais pas le monde dans lequel je vivais : le prolétariat, la banlieue,… Et un jour, je suis tombé sur un livre de Jean-Patrick Manchette, et d’un seul coup, j’ai eu l’impression qu’on parlait de moi, de mes copains, de ma famille, de mes problèmes. Et puis, j’ai lu aussi Tueurs de flics de Frédéric Fajardie, d’une violence incroyable. Il exprimait une révolte. C’est ça qui m’a donné envie d’écrire. Aujourd’hui il y a par exemple Patrick Pécherot, Dominique Manotti ou Zulu de Caryl Férey. C’est plutôt non pas une école mais plutôt un même regard sur le monde, des affinités électives.

Est-ce que vous imaginez toujours vos histoires pour dénoncer des événements ?

Didier Daeninckx

Didier Daeninckx

D. D. : C’est compliqué le processus d’élaboration d’un roman. Par exemple, quand je parle de Galadio je n’ai pas envie de dénoncer ce qui est arrivé en 1918 à ces jeunes métisses du Rhin. La première réflexion, c’est « c’est incroyable que je n’en ai pas entendu parler. » Puis je trouve que ce fait-là est important pour la réflexion de chacun. Donc j’ai envie que ça se sache. J’ai toujours en tête cette phrase de Jean-Paul Sartre : « A quoi sert-il que tu le saches si tu ne le dis pas ? » Moi, j’ai le temps de lire, d’aller à la rencontre des autres, et j’apprends des choses. Et dans ce que j’apprends, je m’aperçois qu’il y a des choses que je dois communiquer aux autres. Et ma façon de les communiquer, c’est d’écrire des romans. Donc ce n’est pas une question de dénonciation, c’est juste un souci de transmission.

Vous êtes un auteur engagé. Que pensez-vous de la montée extraordinaire de l’extrême-droite ?

D.D. : Je préfère le terme d’embarqué à engagé. L’idée d’être embarqué montre qu’on n’a pas le choix, qu’on suit le mouvement d’une réaction par rapport à la société. Avant, les élèves que je rencontrais me demandaient d’où ça venait mon nom. Depuis deux ans, ils me demandent « c’est quoi vos origines ? » C’est pas la même chose de demander « votre nom, il vient d’où ? » et ça. Je leur réponds :  « Moi, je suis immigré belge de la 5e génération. Vous allez me mettre dans un avion ? » L’Histoire de France s’écrit comme un mouvement de balancier, et là on repart vers le pire. Ce climat de peur et de racisme en France me rend très mal à l’aise. Maintenant, j’ai du mal à aller m’accouder au comptoir d’un troquet pour boire un café à côté des gens. Je me demande tout de suite s’il ne va pas y avoir du vomi qui va tomber de leur bouche. Il y a une partie des gens dans ce pays qui n’ont plus une bouche, mais une bouche d’égout. Ils disent des choses immondes. Quand il y a des gens qui risquent leur vie en prenant un bateau pour fuir la guerre civile, et qu’il y a des députés qui veulent les renvoyer, c’est-à-dire les renvoyer à la mort, c’est hallucinant.

A Aubervilliers où je vis toujours, une ancienne ville ouvrière, le Front national a fait 22%, c’est-à-dire qu’une personne sur cinq que je croise a ces choses en tête. Ma nièce, kabyle, est tombée amoureuse d’un juif. Ils se sont mariés. Cela n’a pas été simple. Après il y a Joël, antillais. Ma fille, pendant longtemps, elle a été avec un Haïtien. Ca veut dire que ça traverse toutes les familles. Ce discours qui est tenu attaque ma famille. On met des murs à l’intérieur de notre propre famille. Cette façon de séparer les gens n’appartient pas qu’aux Français occidentaux. Je me suis déjà fait insulter dans des cités : « sale Français », « sale blanc ». S’il y a une chose qui est partagée sur toute la planète, c’est la réaction de peur, d’exclusion, de racisme. Le dernier génocide sur la planète, c’est au Rwanda, entre Tutsis et Hutus, alors que de l’extérieur, on ne perçoit même pas de différences. Et pourtant cela a fait un million de morts. Donc ça, ce poison du racisme, est partout, et à certaines périodes il est réactivé. Pour les êtres humains, on s’aperçoit que la voie des bas instincts est plus facile que l’élévation de l’esprit, qu’il faut travailler, pour lequel il faut faire des efforts. Mettre les gens en colère, hors d’eux, c’est très très facile. Mais pour les élever à quelque chose de digne, il faut bosser. Il y en a qui choisissent la facilité en se créant un capital électoral sur les instincts les plus bas.

Vous n’essayez pas de discuter avec les gens pour leur faire entendre raison ?

D.D. : Oui, j’essaie, mais on est dans des moments d’hystérie. Ce n’est pas le bon moment pour discuter. On essaie, et puis on laisse tomber. Comme quand on fait la queue pour acheter son pain, et que l’on voit la boulangère balancer le pain et la monnaie à quelqu’un d’origine africaine. Et puis après, vous arrivez, vous, c’est la gentillesse. Vous voyez toutes ces choses-là. Moi je réagis : je lui dis que je l’ai vue agir et que j’irai chercher mon pain ailleurs. Mais ça vous abime la vie quand même d’être dans un pays où il y a des murs invisibles qui ont été construits par des discours.

Retrouvez Didier Daeninckx dans d’autres articles et interviews (datant aussi de 2012) de Carnets de SeL, sur Meurtres pour mémoire, Cannibale et Galadio.

Didier Daeninckx nous parle de Cannibale, Galadio, des Figurants

16.03
2013
cop. Carnets de SeL

cop. Carnets de SeL

A la suite de l’article Didier Daeninckx nous parle de « Meurtres pour mémoire » , voici ce que Didier Daeninckx a pu répondre aux question de lycéens sur la nouvelle  Les Figurants, et sur les romans Galadio et Cannibale :

 

Dans la nouvelle Les Figurants, la scène est très réaliste. Je voulais savoir si c’est quelque chose que vous avez inventé.

Non, non, non, non, c’est totalement inventé. Mais c’est tout le travail du romancier d’inventer des situations et de donner des signaux au lecteur, pour que ce dernier pense qu’il est dans quelque chose de vrai. En fin de compte, le romancier ne met pas du vrai dans ses livres, il met du vraisemblable. Il y a tout un tas de techniques, comme de citer les marques de voitures, les noms de rues, donc en tant que lecteur, vous vous dites : « Tiens, tout ça, il l’a vu, il est en train de le raconter. » Le romancier ballade ses personnages dans un décor réel, mais en fin de compte, ce qu’il raconte est totalement inventé. La scène des Figurantsse passe dans le bassin minier de Lens, dans le Pas-de-Calais. Or l’idée m’est venue en Tchécoslovaquie, en m’arrêtant à un camp de concentration qui s’appelle Terrezonstadt en allemand, Terezin, où les juifs étaient parqués avant d’être envoyés dans un camp de la mort. La Croix Rouge y a enquêté car il y avait une rumeur comme quoi des gens y avaient tués par millions, et il n’y avait aucune preuve. Et le régime nazi a accepté qu’il y ait une commission d’enquête de la Croix rouge qui vienne dans un camp de concentration, pour montrer que tout se passait bien, que tout ça c’étaient des mensonges. Pour préparer cette visite, ils ont pris à Auschwitz et ailleurs, parmi les Juifs emprisonnés, des musiciens, des pâtissiers, des comédiens, et ainsi de suite, ils les ont tous rassemblés dans ce camp, qu’ils ont transformé en genre de Disneyland : ça sentait bon le pain, il y avait des restaurants, il y avait un opéra où l’on entendait les plus grandes voix, les plus grands musiciens. Et quand les gens de La Croix Rouge sont arrivés, ils ont vu une ville idéale, avec des fleurs, des jardiniers,… Et ils ont fait un rapport – ce que je vous raconte, c’est la vérité – en disant « tout ça c’est des mensonges, on a visité un camp de concentration. C’est vrai que les gens sont venus contraints et forcés, mais ils vivent dans des conditions absolument extraordinaires : ils mangent ce qu’ils veulent, ils vont au théâtre, au restaurant, au cinéma, etc. Vous n’avez qu’à regarder sur Internet en tapant Terezin, et vous pourrez lire un tas d’articles très sérieux qui racontent cela. Et donc, ce que j’ai fait, c’est que je me suis saisi de cette histoire-là, et je l’ai transposée dans le Nord-Pas-de-Calais avec un film. Le roman fonctionne souvent de cette manière-là, c’est-à-dire que vous ne racontez pas directement un événement auquel vous avez assisté ; c’est quelque chose qui s’élabore dans la tête, et vous trouvez le moyen de vous approprier l’histoire.

 

cop. Carnets de SeL

cop. Carnets de SeL

J’ai lu plusieurs de vos livres et j’ai remarqué, je pense notamment à Galadio, que vous vous intéressez beaucoup à l’Afrique, et surtout à son implication pendant la seconde guerre mondiale : je voulais savoir d’où vient votre attirance pour ce genre de sujet ?

Ce n’est pas simplement l’attirance pour l’Afrique. Les premiers voyages que j’ai faits, c’était plutôt vers l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, vers l’Afrique du nord. C’était très rapidement, depuis l’âge de 17-18 ans, là où je voulais aller, pour rencontrer des gens, etc. Ensuite ça a été le Moyen-Orient, ça a été le Liban, la Syrie, l’Irak, la Jordanie, tous ces endroits où j’ai beaucoup navigué, je me suis arrêté au Liban qui m’est un pays extrêmement cher, et puis après, grâce aux livres, j’ai ainsi pu visiter pratiquement le monde entier. Donc ce n’est pas une attirance directe pour l’Afrique, pour le Sénégal, pour le Mali, c’est le fait de tomber en tant qu’individu sur des faits qui montrent l’histoire commune entre la France et l’Afrique, et puis des faits totalement ignorés. Par exemple, Galadio dont vous parlez, je me souviens qu’il y a 11-12 ans, j’avais été très étonné d’apprendre dans un article scientifique allemand qu’après la guerre 1914-1918, l’Etat-major français décide de faire occuper une partie de l’Allemagne, qui est vaincue, par les troupes coloniales, en disant : « on va humilier les Allemands en leur envoyant des Maliens, des Sénégalais, des Malgaches, des Vietnamiens, des Antillais, et des soldats venant d’Afrique du nord. Il va y avoir des dizaines de milliers de soldats des troupes coloniales qui vont occuper cette partie de l’Allemagne le long du Rhin, la région très industrielle de la Ruhr. Ce qui va se passer, c’est qu’il va y avoir des histoires d’amour entre les jeunes femmes allemandes et ces soldats. Il va y avoir un millier d’enfants qui vont naître de ces rencontres amoureuses, autour de 1920. Et les Allemands vont développer une propagande totalement raciste elle aussi en disant « aucune femme allemande n’aurait jamais accepté d’avoir une histoire d’amour avec un soldat africain, et si des enfants sont nés, obligatoirement, c’est qu’elles se sont fait violer. » Il va y avoir un racisme dans toute l’Allemagne d’une violence absolument incroyable, qui s’appelle « la campagne de la honte noire ». C’est la première campagne où apparaissent les mouvements nazis, les mouvements d’extrême-droite, qui vont se saisir de ce sujet-là. Or cette première campagne, née à l’issu du geste raciste de la France de vouloir humilier l’Allemagne en l’occupant avec les troupes coloniales, va structurer les premiers pas des mouvements d’extrême-droite, qui vont déboucher sur le régime nazi d’Hitler. Donc, vous voyez, quand je tombe sur ce sujet-là, je me dis que c’est vraiment important, je me demande ce que sont devenus ces enfants dont on n’a jamais parlé, et pourtant autant français qu’allemands, mais abandonnés par tout le monde. Ils ont une place symbolique dans l’Histoire européenne. Et quand on parle d’eux, on parle de l’Europe entière, et on parle aussi d’aujourd’hui, sur les questions du métissage des sociétés. Ce sont des choses qui nous font réfléchir aujourd’hui. L’avenir du monde, c’est le métissage, on le sait, mais il y a des résistances effrayantes des sociétés. On voit bien actuellement en France toutes les crispations qu’il peut y avoir dans cette société qui n’accepte pas son avenir.

 

 

cop. Carnets de SeL

cop. Carnets de SeL

Pourquoi avez-vous choisi le titre Cannibale ?

Avant de commencer le livre, j’aime avoir le titre, parce que le titre résume un peu le bouquin. Meurtres pour mémoire, je l’ai eu vraiment au tout début, après avoir changé avec Octobre noir, qui sera d’ailleurs le titre de la bande dessinée que je vais publier prochainement. A mon retour de Nouvelle-Calédonie où j’apprends cette histoire des canaques exposés au zoo, leur désir de récupérer la tête de leur chef Hataï datant de 1878 pour lui rendre les derniers hommages et celui de ne plus s’appeler « canaques », terme raciste, mais « kanak » qui est un palindrome, je décide d’écrire le roman en déjouant le sens de « Cannibale ».

Et vous avez fait des recherches pour écrire Cannibale ?

J’ai appris par hasard toute cette histoire plusieurs années auparavant en allant en Nouvelle Calédonie. J’ai cru que c’était une image au début, cette histoire de zoo où on allait les voir, car les kanaks parlent beaucoup par images. Mais le directeur de la bibliothèque m’a confirmé que cela avait bel et bien eu lieu, et du coup, par curiosité, je m’y étais intéressé et avais fait des recherches. Et puis, fin 1997, d’un seul coup, cela n’arrêtait pas de parler de la commémoration de la fin de l’esclavage en 1848. Et je m’étonnais qu’en 1931, on mette encore des canaques derrière les grilles d’un zoo. Alors il fallait que je rappelle tout cela, que la fin de l’esclavage était dans le texte mais pas dans les têtes. Que cela a mis du temps avant que les gens l’intègrent et pensent autrement.

Didier Daeninckx nous parle de « Meurtres pour mémoire »

09.03
2013
cop. Carnets de SeL

cop. Carnets de SeL

Nous avons eu le plaisir de l’avoir parmi nous toute une journée, en 2011. Voici ce que ce jour-là Didier Daeninckx nous apprit à propos de Meurtres pour mémoire :

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Meurtres pour mémoire ?

Didier Daenicnkx : Ce qui m’a poussé à écrire Meurtres pour mémoire, c’est une partie de ma vie. Moi, j’ai bientôt 62 ans, donc pendant la guerre d’Algérie j’avais entre 9 et 13 ans, et la guerre d’Algérie se passait principalement sur le territoire de ce qu’on appelait les départements français, mais aussi pour certains épisodes en France ; il y a eu des attentats dans beaucoup de villes de France, des bombes ont été déposées, des gens se sont fait tuer ; il y a eu une sorte de guerre civile entre certains Algériens, qui n’étaient pas d’accord entre eux : ils voulaient l’indépendance, mais pas de la même manière ; il y a eu des centaines de morts dans cette guerre entre ce qu’on appelait le FLN, le Front de Libération National, et le MNA, donc il y a eu tout un tas d’épisodes comme ça, c’était une époque extrêmement tendue, et donc j’ai des souvenirs d’enfance de faits. Par exemple, un soir, j’habitais et j’habite toujours Aubervilliers, dans une cité, il y a deux jeunes qui étaient en scooter, qui n’ont pas répondu à un ordre de la police qui faisait un barrage, et comme ils sont passés sans s’arrêter ils se sont fait tirer dessus, et il y a eu des impacts de balles sur la façade de la maison où j’habitais, et les deux jeunes ont été tués. Ils avaient des cheveux un peu bouclés, ils ont été pris pour des Algériens, c’étaient deux jeunes Italiens qui ont été tués en bas de chez moi. Un autre épisode de la guerre d’Algérie : un coup, je suis place de la mairie avec ma mère, on attend le bus, il y a un Algérien qui, dans mon souvenir, était un vieux (peut-être qu’en réalité il avait 30 ou 40 ans), ; il est arrêté par des policiers municipaux qui lui font ouvrir sa valise, puis lui font retirer sa ceinture, si bien que son pantalon tombe : c’est d’une très grande violence quand vous voyez un adulte comme ça, qui est d’une certaine manière humilié et déshabillé dans la rue. En ce qui concerne Meurtres pour mémoire, moi, je parle du 17 octobre 1961, de la manifestation algérienne qui a été réprimée très violemment et où il y a eu des dizaines et des dizaines de morts, mais de ça, en tant que gamin, je n’en ai aucun souvenir ; en revanche, j’en ai pour une manifestation qui a eu lieu quatre mois plus tard, en février 1962, après un attentat terroriste au cours duquel une gamine avait été défigurée, pas d’Algériens mais de Français qui étaient descendus dans la rue pour protester contre le terrorisme et pour réclamer la paix en Algérie. C’était une manifestation pacifiste, et il y a eu neuf morts, parmi lesquels une amie de ma mère qui a été tuée, et une autre amie de ma mère a été battue à mort, elle est restée pendant vingt ans sans plus jamais prononcer une parole, sans plus jamais bouger. Et ma mère participait à la manifestation comme beaucoup d’adultes de ma famille, et cela aurait pu lui arriver. Et donc ça, cela m’a traumatisé, cela m’a marqué, et quand des années et des années plus tard je suis devenu écrivain, je me suis dit : si maintenant tu as la chance de pouvoir écrire, de publier des livres, une chose que tu dois dire, c’est de parler de cette époque-là, à cette première fois où tu rencontres la mort ; à chacun ça nous arrive, il y a quelqu’un qui meurt autour de vous, un grand-père, une grand-mère qui disparaît, et d’un seul coup vous vous posez beaucoup beaucoup de questions, vous voyez comment se passe un enterrement, etc. Et moi,

la première fois où j’ai rencontré la mort, c’était une amie de ma mère qui a été tuée par la police parce qu’elle demandait la paix.

Ca vous bouscule la tête, parce que la police, son rôle, ce n’est pas de tuer les mères de famille, c’est de les protéger. Donc d’un seul coup vous avez plein d’interrogations et d’idées, et toutes ces idées, j’ai voulu les mettre dans Meurtres pour mémoire. Quand j’ai écrit mon deuxième livre, je me disais : « Si tu as quelque chose dans ta vie à écrire, c’est cette histoire-là. Après tu verras ce que tu fais, mais écris ça.« > »

 

meurtres-pour-memoireConsidérez-vous Meurtres pour mémoire comme un roman historique ou policier ?

Ni un roman historique ni un roman policier, c’est-à-dire que le roman, c’est l’école de la liberté, c’est-à-dire que chaque écrivain peut inventer sa forme d’écriture : il peut inventer son langage, il peut inventer des mots, il peut mettre des mots d’une violence incroyable, il peut les modifier. Un écrivain a tous les droits. Et souvent on essaie de l’enfermer en disant : « Lui, il écrit des romans de science-fiction », et on met des règles, on définit un roman de manière trop contraignante comme ça, alors qu’un écrivain a envie de faire original, de faire quelque chose que personne n’a jamais fait, sinon cela ne sert à rien. Pour un musicien, c’est pareil : si vous faites de la musique, vous avez envie que votre musique, ce soit votre musique, que cela ne ressemble pas à la musique du copain, donc il cherche toujours à être original. On appelle les artistes des créateurs : ils créent quelque chose qui n’a jamais existé, et donc il y a cette aspiration des créateurs de faire quelque chose de totalement original, et il y a l’aspiration de la société qui est de classer les choses pour que cela soit rangé dans une case. Et donc Meurtres pour mémoire, c’est un roman qui utilise la structure du roman policier, des moyens du roman historique, donc j’utilise tout ce que je veux. De même, le meilleur modèle pour écrire des dialogues, c’est encore d’écouter ceux du cinéma. Quand les gens parlent au cinéma, vous avez l’impression qu’ils parlent pour de vrai. Si vous disiez ça dans la vie réelle, cela ne marcherait pas : vous vous apercevriez que c’est totalement écrit, totalement fabriqué. De même, je m’intéresse aux slogans publicitaires, je prends des techniques aux gens qui écrivent des chansons. C’est donc toujours ça, le roman, c’est de prendre là où vous avez besoin, c’est de faire votre marché. On peut prendre ce qu’on veut. Dans beaucoup de domaines, il faut obéir à des règles très précises. Dans le roman, non, on se les invente.

 

cop. Gallimard

cop. Gallimard

J’aimerais savoir ce qui vous a donné l’idée du personnage principal, de cet inspecteur Cadin au caractère peu commun.

Didier Daeninckx : J’ai réfléchi à Meurtres pour mémoire en 1982, et je l’ai écrit en 83, et en 1983, c’était une époque totalement différente de celle d’aujourd’hui. Et ça explique le personnage littéraire de l’inspecteur Cadin. C’est-à-dire que la société française que j’ai vécue en tant que gamin, était une société complètement fermée, une société qui sentait le moisi. Les portes étaient fermées, les fenêtres étaient fermées. On n’avait pas changé la moquette depuis des années, et tout. Par exemple, vous avez la majorité à 18 ans, à mon époque, la majorité c’était 21 ans. Moi, à partir de 16 ans, j’avais envie de vivre ma vie. Et je me disais « il faut que j’attende 5 ans. » Cinq ans, c’était une éternité. Je me disais que je n’y arriverai jamais. Et on était sous la coupe des adultes pendant encore 5 ans. A cette époque-là, une femme, mariée, n’avait pas le droit de faire un chèque sans l’autorisation de son mari. Et je ne vous parle pas d’il y a 300 ans, mais d’il y a 40 ans. Il y avait aussi l’aspiration des jeunes à maîtriser la sexualité. C’était complètement interdit par la loi. Vous aviez 200 à 250 000 femmes chaque année qui, pour tout un tas de raisons, voulaient avoir recours à l’avortement. C’était totalement interdit. On avait même guillotiné des femmes dans les années 40 pour avoir pratiqué des avortements. On était vraiment dans une société où la jeunesse ne parvenait pas à respirer. Il y a eu un bouleversement dans la société avec le soulèvement des jeunes en mai-juin 68, et à partir de cette époque-là, d’un seul coup, tous les gens en France et les politiciens, députés ou sénateurs, se sont aperçu qu’il fallait ouvrir les fenêtres et redonner de l’air dans la société française. La majorité est alors passée de 21 ans à 18 ans ; on a eu le droit d’acheter la pilule ; on a gagné tout un tas de droits comme ça, et la société française nous a ainsi redonné, dans une sorte de mouvement de balancier, des raisons de vivre. Mon inspecteur Cadin, c’est un policier qui s’aperçoit qu’en fin de compte, c’étaient pas les gens qui étaient hors-la-loi, celles qui se faisaient avorter par exemple, mais que c’étaient les lois qui étaient hors-la-loi. C’est-à-dire qu’on pourchassait 200 000 femmes alors que les femmes étaient totalement dans leur droit. Et donc, pour un policier, c’est compliqué d’être dans une société où on lui dit maintenant : « Ah ça, tu les pourchassais, mais maintenant, tu arrêtes, tu les laisses tranquilles, ce sont elles qui ont raison. » Et il n’arrête pas de voir que la liberté gagne du terrain dans la société. Et donc mon personnage d’inspecteur Cadin, c’est un personnage un peu bizarre parce qu’il s’aperçoit de ça, mais en avance, si bien que ses collègues, par exemple, lui disent « ceux-là, faut les taper », et lui répond « non, non, non, vous verrez, c’est eux qui ont raison. » C’est pourquoi il est complètement isolé. Or, à mon avis, jusqu’à la fin des années 80, tout début des années 90, la société française a gagné des libertés. Par exemple, jusqu’en 1981, il était impossible d’écouter d’autres radios que celles de l’Etat, de même pour les chaînes de télévision ; depuis, il y eu une libération des ondes, il n’y a plus de monopole. Mais j’ai l’impression que, depuis les années 90, le balancier est reparti en arrière pour redevenir une société qui referme ses volets. Donc mon personnage Cadin est un personnage qui a pris conscience de vivre, d’exercer dans une société qui se libère.

 

 

Comment est-ce qu’on peut être amené à tuer l’inspecteur Cadin ?

D.D. : J’écrivais ce que je voulais être la dernière aventure de l’inspecteur Cadin, et j’ai eu un coup de fil du groupe anarchiste de Nantes, chez qui j’avais fait une intervention, pour me prévenir que la gendarmerie de Nantes me recherchait. Je n’ai rien à me reprocher, donc je leur ai dit que s’ils revenaient, ils pouvaient leur transmettre mes coordonnées. Je reçois donc un coup de téléphone de la gendarmerie qui veut se déplacer jusqu’à Aubervilliers avec toutes ses pièces judiciaires : « depuis six mois, en prison, on a un gars qui se fait passer pour vous, sous votre nom ». Un des gendarmes, en effet, avait lu dans le journal que je venais à Nantes donner une conférence alors qu’un autre homme du même nom était enfermé en prison. Ils m’expliquent qu’en effet le type en question, un mythomane, se faisait passer pour moi depuis six mois, dans la région, après avoir été général, évêque,… Il a été arrêté en train de casser une voiture pour en dérober les papiers. Et quand ils l’ont arrêté et qu’ils sont allés perquisitionner chez lui, ils se sont aperçu qu’il y avait une centaine de bouquins signés Didier Daeninckx. Et donc ce type était imprimeur, comme je l’avais été, et écrivait des livres, mauvais à mourir, qu’il imprimait lui-même sous mon nom. Le titre du premier bouquin, c’était Le Foetus de Madame est avancé, signé Didier Daeninckx. Il arrivait dans une ville, Pornic, se présentait sous mon identité, offrait le champagne à tout le monde, puis il allait proposer à la librairie de commander des livres à Gallimard pour faire une signature. Quand un bouquin valait 20 €, avec la signature, il le vendait 40 € en n’acceptant que des espèces. A la fin de la séance, il disait à la libraire : « Tout l’argent je le prends. J’emporte aussi les invendus. Gallimard vous enverra un chèque pour tout. C’est d’accord avec eux. » Comme le type faisait bien son boulot, tout le monde se faisait avoir. Et c’était comme ça dans chaque ville. Et ensuite les gens s’apercevaient trop tard que les factures restaient impayées par Gallimard. Moi j’allais au siège de Gallimard pendant ce temps-là, sans que personne n’ose m’en toucher un mot. Vous imaginez ce qu’ils devaient penser ! Cela a duré six mois. Ce type a été jugé. Moi, je ne voulais pas porter plainte, mais le juge m’y a incité, car si jamais il avait fait des enfants sous mon nom -c’était avant les tests ADN-, j’allais au-devant des ennuis de recherche de paternité. Le gars a donc pris 3 ans. Pour en revenir à la mort de Cadin, je me suis interrogé : à qui c’est déjà arrivé comme écrivain ? C’est déjà arrivé à Victor Hugo, à Graham Green, à plein d’écrivains, mais le premier à qui c’est arrivé, c’est à Miguel Cervantès : un faussaire a écrit la suite des aventures de Don Quichotte. Et Cervantès, très affecté, n’avait pas prévu d’écrire une suite, mais écrit donc un second tome pour se venger du faussaire, et ce n’est plus Cid Hamet Ben Engeli qui prend la parole, mais Don Quichotte lui-même et qui dit : « On raconte de drôles de choses sur moi. » Il règle des comptes avec tous ses personnages, avec lui-même et fait la clarté sur sa vraie vie. Et, à la fin du roman, pour que plus jamais on ne lui vole son personnage, il invente la mort du héros. Et donc, quand je suis tombé sur cette info, je me suis dit : « Inspecteur Cadin, ton compte est bon. »

cop. Carnets de SeL

cop. Carnets de SeL

Qu’est-ce qui vous a poussé à dénoncer des moments forts de l’histoire de France ?

D. D. : Dans le cas de Meurtres pour mémoire, c’est la mort de ma voisine, Suzanne Martorel. Les gens qui ont été tués le 17 octobre, plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines, il n’y a jamais eu aucun procès. Les trois quarts de ces personnes-là, on ne connait même pas leur nom. Ils n’ont pas de tombe. Il y a une injustice complète. Des gens ont disparu. Ils sont venus sur la planète, ils ont été rayés comme ça. Même leur nom a disparu, même la mémoire de leur nom a disparu. Les gens de leur famille ne peuvent même pas aller leur rendre hommage, aller mettre des fleurs sur leur tombe. La famille de ma voisine qui a été tuée à Charonne, Suzanne Martorel, a été anéantie, cela a remis tout en cause, il n’y a jamais eu de compensation, jamais eu de pension qui a été versée, pas une seule aide pour ses enfants. C’est-à-dire que ce sont des gens qui ont été victimes, mais il n’y a jamais eu de réparation. Et ça, c’est la pire des choses, quand vous êtes victimes et qu’il n’y a pas réparation, vous vivez quelque chose qui peut vous anéantir totalement. Et d’une certaine manière, que ce soit un livre, une chanson, une pièce de théâtre ou un tableau, ça sert de réparation d’une certaine manière. Le livre est là pour dire que les choses ne sont pas réparées, mais que nous ne les avons pas oubliées. Il y a quelque chose qui est en suspens. Je prends beaucoup de plaisir à écrire des livres, et j’ai cette conception du livre comme quelque chose qui rattache les hommes entre eux, et qui les rattache à leur passé, à leur avenir.

Est-ce que vous êtes allé en Algérie pour écrire Meurtres pour mémoire ?

D. D. : Non, le roman, vous vous souvenez, se déroule à Paris. Mon beau-frère, qui est kabyle, m’a conseillé d’aller voir un certain Monsieur Jean, qui tient maintenant un cinéma porno, mais qui était un ancien responsable du FLN pendant la guerre d’Algérie. Il y était. Il m’a donc tout raconté dans les détails, sur l’organisation du FLN, de la manifestation de cette nuit-là. Lui-même y a participé, il m’a présenté des gens, donc j’ai de nombreuses informations de cette manière-là.

 

 

cop. Carnets de SeL

cop. Carnets de SeL

Est-ce que l’on a déjà essayé de vous censurer ?

D. D. : Il y a eu en effet des tentatives de censure, mais tout ce que j’ai écrit a été publié. Quand j’ai écrit Meurtres pour mémoire, je n’étais absolument pas connu. En 1977, j’avais écrit un livre qui a fait un bide total, Mort au premier tour, sur les centrales nucléaires.Et quand le livre a été publié, j’ai eu une critique de 3 lignes dans un journal : « livre surprenant qui aborde des problèmes assez polémiques, mais l’auteur n’aura jamais de succès en raison de son nom impossible à prononcer.» Peu après, j’ai écrit Meurtres pour mémoire. J’ai mis dedans tout ce que j’avais envie de mettre. A aucun moment dans ma tête je ne me suis dit : « Il faut que je fasse attention à ceci.» Ce qui s’est passé – il y a plein de hasards dans la vie – quand j’ai envoyé mon manuscrit à Gallimard, c’est arrivé dans le bureau de la Série noire, dont le directeur à l’époque, Robert Soula, avait été résistant et le jour où l’Allemagne nazie capitulait, le 8 mai 1945, il avait assisté, en tant que soldat, au massacre de Sétif par l’armée française – 10 000 personnes. Sentant ses idéaux trahis, il ne s’en est jamais remis. Quand il a lu mon manuscrit, c’est comme si le livre, une fois publié, lui permettait de se venger de ce qu’on lui avait imposé. Vous voyez l’importance du livre ?

 Une autre interview de lui dans Carnets de SeL sur le reste de son oeuvre.

Octobre noir de Daeninckx et Mako

18.04
2012

Vincent chante dans un groupe de rock, Les Gold Star. De retour chez lui, en banlieue parisienne, Vincent redevient Mohand, le fils d’une famille immigrée algérienne qui subit en France les nombreuses stigmatisations dues à la guerre d’Algérie. Mais il semble vouloir garder ses distances avec toute cette agitation politique, et même lorsque se déroule sous ses yeux le meurtre d’un innocent par la police, il n’en parle à personne. Aussi, en ce soir du 17 octobre 1961, lorsque son père l’oblige à participer avec lui à la manifestation pacifique, appelée par le FLN, pour protester contre le couvre-feu discriminatoire instauré par le Préfet de police Maurice Papon, il préfère s’esquiver au milieu de la foule dans le métro pour rejoindre son groupe qui participe ce soir-là à un tremplin rock donnant accès au gagnant à la scène réputée de l’Olympia. En sortant du Golfe Drouot il découvre un Paris baignant dans le sang…

 

Vingt-sept ans après la publication de son roman Meurtres pour mémoire, Didier Daeninckx évoque de nouveau ce grand massacre, longtemps occulté, de centaines de manifestants pacifistes dans la Seine et dans les rues de Paris, cette sorte de Saint-Barthélémy des immigrés algériens, qui s’éleva à deux morts et soixante-quatre blessés selon la police à l’époque, et que les historiens ont estimé depuis à deux cents morts, plus de deux mille blessés et onze mille arrestations. Mais cette fois, il choisit aux côtés de son vieux complice Mako le support de la bande dessinée, qui l’oblige à se faire plus concis et plus suggestif, mais qui présente l’avantage d’être plus largement lu par un public jeune. Tout comme dans son roman où il avait suivi le destin de quelques manifestants, et intitulé ses premiers chapitres de leurs noms, pour les sauver de l’oubli, Didier Daeninckx a donc fait un choix, celui de rendre hommage à travers cette nouvelle histoire à Fatima Bédar, une jeune algérienne de quinze ans, sous les traits de Khelloudja, la soeur de Vincent-Mohand.

Le trait légèrement grossier et les couleurs sombres de Mako et la simplicité du découpage des cases servent bien le scénario dénonçant les heures sombres de la France, préfacé par Benjamin Stora, historien grand spécialiste de la guerre d’Algérie. Car si Didier Daeninckx a contribué en 1984 à lever le voile sur les exactions de Maurice Papon, alors préfet de police, bien avant son procès en 1998 pour son rôle sous l’Occupation, ce massacre est longtemps resté occulté, la honte de ce qui s’est joué cette nuit-là, les policiers français devenant alors des assassins, le condamnant au silence.

Voilà pourquoi c’est une bande dessinée qui mérite sa place dans les bibliothèques et  dans les centres de documentation et d’information de lycées : pour que l’on n’oublie pas, mais aussi pour que les nouvelles générations découvrent jusqu’où un gouvernement pouvait aller, lorsqu’il stigmatisait une partie des citoyens français, six ans seulement après la fin de l’organisation de la déportation des Juifs sur son territoire.

 

Adlibris, 64 p., 13,50 euros

Le Der des ders de Tardi et Didier Daeninckx

07.03
2012

cop. Magnard Casterman

Ancien Poilu de la Grande Guerre, toujours hanté par le même cauchemar, Eugène Varlot s’est reconverti en détective privé auprès des veuves et des familles éplorées, pour retrouver la trace de leurs disparus. Irène, avant de lui demander de l’engager comme secrétaire à ses côtés, ne s’était pas gênée pour l’accuser d’être un profiteur de toute cette boue remuée d’après-guerre. Engagé officiellement pour une histoire d’adultère par le colonel Fantin, habitant Aulnay sous Bois, Varlot découvre que cette affaire de chantage dissimule en réalité un scandale militaire et financier…

Sur une toile de fond d’après-guerre, Tardi nous emmène découvrir les destins détruits de gueules cassées ou en reconstruction de célibataires, dans un décor d’un Paris 1920 inspiré des photographies d’Eugène Atget de la fin du 19e siècle. Cette affaire de mariage d’intérêt et de gros sous amène aussi notre détective à découvrir des pans cachés de l’Histoire par l’Armée française, comme la mutinerie des Russes de La Courtine, ayant coûté la vie à d’innombrables soldats, ou à des secrets honteux de gradés récompensés pour leur bravoure. Varlot va aussi faire la taupe, à ses risques et périls, chez les anarchistes, qui, ici comme à l’époque, sont perçus comme des groupuscules engagés extrêmement violents, rapides de la gâchette et poseurs de bombe.

On reconnaît bien là la patte de Didier Daeninckx dans ce scénario sans concession, déterrant le linge sale des gradés et n’ayant pas peur des dénouements de la vie réelle, se révélant être trop rarement des « happy end ».

 

 

 

Autres lieux et autres nouvelles ** de Didier Daeninckx (1993)

20.03
2011

Copyright Librio

On sait combien les lieux sont importants pour Didier Daeninckx. Il se crée une interaction entre ses personnages et les quartiers où ils vivent.

Quartier du globe. A partir d’une vieille photo datant des années 50, représentant un jardin ouvrier et une bicoque, le narrateur reconstitue le puzzle des identités des personnes qui y figurent, et exhume le parfum d’un paradis perdu… Sur une île de la Seine, un homme a été assassiné, l’enquête piétine tandis qu’on déloge une SDF de la tanière qu’elle s’est façonnée en récupérant de l’électroménager… Un fou s’installe un jour dans la maison abandonnée au bord de la falaise et lui redonne vie, jusqu’au jour où il se fait agresser par un adolescent… En Alsace, le corps d’Isabelle Fisch est retrouvé dans la forêt, frappé, soûlé, violé, puis attaqué par les animaux de la forêt où on l’a laissé : ses parents refusent d’accepter le non-lieu d’une enquête bâclée… En pleine guerre, le survivant d’une escouade se retrouve enfermé dans un blockhaus… Un taulard sort de prison et conduit ses acolytes à la cache de leur butin… Une vieille femme meurt, laissant un cent cinquante mètres carrés à un célibataire qui le vide entièrement et tombe sur une pile de 437 lettres de dénonciation, commençant en 1937… Rodolphe, Marie-Claire et leurs enfants habitent une tour dont ils se font déloger un beau matin par les CRS, alors qu’ils payaient un loyer…

Didier Daeninckx gratte le non-dit de ce qui ne mérite jamais que trois-quatre lignes parmi les faits divers, et lève le voile sur une réalité sociale et politique pas très glorieuse… Huit nouvelles situées aux quatre coins de la France composent ce recueil, parlant d’hier et d’aujourd’hui, huit nouvelles qui tirent autant de flèches contre la bétonnisation des banlieues, l’exclusion sociale, la discrimination raciale, les violences sexuelles, la délation, etc.

Didier Daeninckx a réussi son coup : il est difficile de ne pas sortir révolté par une telle lecture.

Autres lieux :  nouvelles / Didier Daeninckx. - Paris  : J’ai Lu , 1995.- 93 p.  : couv. ill. en coul.  ; 21 cm .- (Librio  ; 91). - ISBN 2-277-30091-8 (br.) : 10 F