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Le chef-d’oeuvre inconnu de Balzac

01.02
2015
cop. Folio classique

cop. Folio classique

Ce dimanche retour à un classique : la nouvelle de Balzac intitulée Le Chef-d’oeuvre inconnu, que j’admets n’avoir encore jamais lue.

Un jeune artiste alors inconnu, Nicolas Poussin, profite de la visite du vieux maître Frenhofer à l’atelier de Porbus pour lui emboîter le pas et écouter ses commentaires constructifs sur le tableau Marie l’Égyptienne, que Porbus et Poussin pensent achevé, mais qui parait encore au maître bien insuffisant à rendre compte du vivant. En quelques coups de pinceau, Frenhofer joint le geste à la parole et sublime le tableau à tel point que celui-ci semble prendre vie. Il n’en faut pas moins pour susciter la curiosité de Poussin qui n’a plus qu’un désir, découvrir la toile sur laquelle travaille en secret le grand maître depuis dix ans, La Belle Noiseuse. Il lui propose alors en échange de faire poser pour lui la femme qu’il aime, Gillette, au risque de perdre son amour. Frenhofer accepte…

Texte mythique qui fut adapté au cinéma, Le Chef-d’oeuvre inconnu constitue une réflexion sur la création artistique aux limites de la folie, mais surtout sur l’art, et notamment sur l’art figuratif : comment reproduire avec simplement des pinceaux et des couleurs le mouvement de la vie ? Ne faut-il pas justement s’éloigner de la réalité pour mieux la faire apparaître ? Balzac n’aurait-il pas pressenti la force de l’abstraction ? N’aurait-il pas eu, au travers de cette nouvelle qui se voulait fantastique, l’intuition malgré lui des grandes révolutions picturales ?
Une passerelle littéraire intéressante avec les arts plastiques et l’histoire des arts. 

BALZAC, Honoré de.

Le chef-d’oeuvre inconnu.

Gallimard (Folio classique, 5880 ; 2015)

120 p.

EAN13 978207046284 : 2 €.

Ma vie et la danse de Loïe Fuller (1908, rééd. 2002)

14.10
2011

Danseuse américaine rendue célèbre à la Belle Epoque pour ses chorégraphies jouant avec les reflets de la lumière sur ses voiles de soie immenses, Loïe Fuller (1862-1928) fut à l’avant-garde de la danse moderne et, dès son arrivée à Paris en 1892 aux Folies Bergères, l’une des égéries de l’Art nouveau.

Dans la préface de cette nouvelle édition, Giovanni Lista, historien et critique d’art italien, auteur de l’unique ouvrage d’art consacré à cette danseuse, évoque celle qu’on appelait la Fée Electricité (rendue aveugle à la fin de sa vie par la lumière électrique), comme ayant été une féministe avant l’heure, affichant son homosexualité, assumant pleinement son rôle d’artiste créatrice, et comptant parmi ses admirateurs – excusez du peu – Toulouse-Lautrec, Nadar, Méliès, Rodin, Mallarmé, les frères Lumières, Paul Adam, Valéry, Rodenbach et Jean Lorrain.

Pourtant, contrairement à la belle autobiographie que nous a offert Isadora Duncan avec Ma vie***, Loïe Fuller nous donne certes à lire les grandes lignes des plus belles années de sa carrière jusqu’en 1908, mais elle ne les émaille que de quelques rencontres qui l’ont marquée, composant autant de chapitres, telles celle avec Sarah Bernhardt, celle avec Alexandre Dumas fils ou celle en 1902 avec Rodin, mais sans avoir aucun souci d’exhaustivité. Difficile alors de ne pas se sentir frustrée de ne jamais entendre parler des artistes cités dans la préface de Giovanni Lista !

En outre, en consacrant un chapitre à sa rencontre avec la mère de Gab et sa future jeune compagne, avec qui elle vécut huit années, Loïe Fuller n’évoque qu’indirectement son homosexualité, pourtant notoire, que relate Isadora Duncan dans Ma vie… un tabou, surtout à l’époque, que visiblement elle ne souhaitait pas lever par écrit. D’ailleurs c’est l’une des raisons pour lesquelles Isadora Duncan est partie sans donnée de nouvelle, fuyant  la cour de jeunes admiratrices lesbiennes qu’entretenait Loïe Fuller, et dont cette dernière ne parle jamais ici, si bien que Loïe Fuller qualifiera d’ingrate celle qui la surpassera bientôt en notoriété.

En revanche, Loïe Fuller ne passe jamais sous silence l’enthousiasme de ses admirateurs et de son public, qui souvent dépasse « toutes les bornes« , faisant du reste, de ce point de vue, assez peu preuve d’humilité.

 

A la suite de cette autobiographie originellement intitulée Quinze ans de ma vie (que vous pouvez lire ci-dessous), et préfacée par Anatole France, sont retranscrits quelques-uns de ses écrits sur la danse, dans lesquels Loïe Fuller évoque sa conception de la danse, non seulement fondée sur l’importance du mouvement, de la vue et de l’émotion, mais aussi sur les dernières découvertes des physiciens qu’elle côtoie.

« Doucement – presque religieusement – j’agitai la soie, et je vis que j’obtenais tout un monde d’ondulations que l’on ne connaissait pas encore. J’allais créer une danse ! Comment n’y avais-je encore jamais pensé ? Deux de mes amies, Mme Hoffman et sa fille, Mme Hossack, venaient, de temps en temps, voir où j’en étais de mes découvertes. Lorsque je trouvais un geste ou une attitude qui avaient l’air de quelque chose, elles disaient : « Gardez cela, répétez-le. » Finalement je pus me rendre compte que chaque mouvement du corps provoque un résultat de plis d’étoffe, de chatoiement des draperies mathématiquement et systématiquement prévisibles. » (p. 26)

Au final cette autobiographie nous laisse un arrière-goût de trop peu, ce qui est bon signe, et nous donne envie de découvrir l’ouvrage plus conséquent que Giovanni Lista a consacré à cette danseuse atypique qui imitait la Nature à l’aide des effets de lumière sur son costume breveté.

FULLER, Loïe. – Ma vie et la danse ; suivie de Écrits sur la danse / [trad. de l'anglais par le prince Bojidar Karageorgevitch] ; [avant-propos de Giovanni Lista] ; [préf. d'Anatole France]. – Paris : l’Oeil d’or, 2002. – 177 p. : ill. en noir et en coul., couv. ill. en coul. ; 21 cm. – (Mémoires & miroirs).
Notice réd. d’après la couv.. – Contient : « La danse » ; « Danse ultra-violette » ; « Le langage de la danse » ; « Théorie de la danse » ; « L’oiseau noir »
ISBN 2-913661-04-01 : 15 €.

Polina ** à *** de Bastien Vivès (2011)

13.07
2011

 

copyright KSTR

En danse classique, la sélection est sévère, l’apprentissage pire encore, surtout lorsqu’on a comme professeur Monsieur Bojinski. C’est ce dernier qui repère très vite Polina, à l’âge de 6 ans, jusqu’au jour où il lui propose un solo qu’il a composé. Mais Polina est en âge d’aimer et de choisir sa voie…

Après Le Goût du chlore* et Dans mes yeux**, le talent de Bastien Vivès se confirme ici : le dessin en noir et blanc s’avère tout en délicatesse et suggestion, tandis que le scénario, digne d’un excellent roman d’apprentissage, nous révèle le destin d’une danseuse professionnelle, d’abord sculptée par la danse classique, puis s’éveillant à la danse moderne et contemporaine, pour enfin trouver la célébrité dans une troisième voie… Il nous livre une héroïne d’abord pleine de doutes et d’angoisses, qui va s’affirmer tout au long du récit, jusqu’à préférer son indépendance hors des sentiers battus, sans oublier ceux pour qui elle aura compté.

Un grand moment d’émotion.

Vous pouvez voir la présentation faite par Bastien Vivès de Polina (Mediapart).

Polina / scénario & dessin, Bastien Vivès. - [Paris]  : KSTR , impr. 2011.- 206 p.  : ill., couv. ill.  ; 28 cm. - ISBN 978-2-20302613-1 : 18 €.

La danse océane ** de Claude Pujade-Renaud (1988)

10.07
2011

copyright Actes Sud

Si vous ne vous êtes encore jamais intéressé à la danse moderne, il est possible que les noms de Doris Humphrey, Charles Weidman, Martha Graham, Ruth Saint Denis, José Limon, Louise Brooks, … entre autres, ne vous disent strictement rien. Et pourtant cela ne diminuera en rien votre plaisir à lire ce roman qui retrace, à travers le destin de Doris Humphrey, célèbre danseuse et chorégraphe américaine des années 30, la carrière de ces pionniers américains de la danse moderne, de 1920 à 1975.

« En danse moderne nous prétendons non vous divertir, comme le fait la danse classique, mais vous troubler et vous instruire. Je voudrais vous amener à vibrer jusque dans votre respiration et vos fibres musculaires. Oui, atteindre en vous une zone viscérale, inconscient peut-être. C’est pourquoi la danse moderne, à l’inverse du ballet traditionnel, rejette le vedettariat et la virtuosité pour la virtuosité. Le caractère démocratique de notre danse se situe à l’opposé de l’élitisme académique. Notre compagnie détient un fonctionnement égalitaire, chacun peut devenir le partenaire de l’autre. Et le sol et l’espace sont aussi pour nous des partenaires. J’aimerais que vous sentiez combien le corps, le mien ou le vôtre, peut se mouvoir en prenant appui sur l’espace comme sur un être vivant, un être aimé oserai-je dire, qui parfois le soutient, parfois le lâche. Ainsi le danseur moderne fait-il naître les formes à partir des variations de l’énergie. Regardez… » (p. 153-154).

Quelle est la part de fiction dans cette « biographie romancée » ? Comment s’autoriser à inventer autour de personnages qui ont réellement existé ? Pourquoi avoir choisi d’écrire un roman centré autour de la rivale de Martha Graham, alors Claude Pujade-Renaud fut son élève, puis elle-même chorégraphe et professeur ? Voilà des questions que nous ne manquerons pas de poser à cette  nouvelliste et romancière, que nous rencontrerons l’an prochain.

Dans cette histoire passionnante, Claude Pujade-Renaud brosse le portrait extraordinaire d’une femme d’exception, Doris Humphrey, qui éprouve beaucoup de difficultés à couper le cordon ombilical avec sa mère comme avec ses professeurs. Fille ou élève, elle préfère oublier son corps de femme, souillé dans une chambre d’hôtel, et avec lui toute sexualité ou maternité, pour mieux dompter son corps de danseuse et s’interroger sur ses créations et sur les méthodes d’apprentissage de ses disciples. Quelles concessions, quels sacrifices sont à faire pour pouvoir créer pleinement ? L’héroïne cite à un moment donné Une chambre à soi de Virginia Woolf, et refuse longtemps mariage et enfants. Sa véritable famille, on le voit, ce sont ceux qui vivent comme elle pour la danse, ce sont ses trois partenaires, Pauline Lawrence, Charles Weidman et José Limon.

Un magnifique roman, vibrant et sensible. Comment ne pas vouloir danser après cela ?

La Danse océane / Claude Pujade-Renaud. - Arles : Actes sud , 1996 .- 382 p.  ; 18 cm .- (Babel  ; 234). – ISBN 2-7427-0912-6.

La virevolte ** de Nancy Huston (1994)

03.07
2011

cop. Actes Sud

De son corps, qu’elle plie à sa volonté, qu’elle laisse vibrer dans une sorte de transe autour de concepts, sont nés tour à tour deux corps minuscules, ceux de deux fillettes, Angela et Marina. D’abord émerveillée par la vitesse à laquelle ces corps acquièrent leur autonomie et leur personnalité, Lin va ressentir un besoin irrépressible de s’épanouir de nouveau en tant qu’artiste, un appel plus fort que son statut d’épouse et de mère, celui de partir en tournée en tant que danseuse et chorégraphe. Quoi qu’il lui en coûte.

 

Même si elle décrit ses accouchements, de la déformation du corps maternel, Nancy Huston ne parle pas : son personnage Lin semble très vite se remettre de ses grossesses. Mais elle évoque bien plutôt la fréquence des rapports sexuels du couple que Lin forme avec son universitaire de mari, Derek, l’ennui de ses soirées en tant que maîtresse de maison et l’attachement trop étouffant des deux fillettes à l’égard de leur mère : leur relation presque mimétique semble virer au malsain, et l’amour exclusif de Marina pourrait aussi bien se transformer en haine. L’absence de la mère confortera un lien fusionnel entre les deux filles. On s’attend, pendant tout le roman, à ce que quelque drame ne vienne à surgir.

 

Mais le drame, pour Lin, c’est justement de ne pouvoir cumuler et sa vocation d’artiste et sa charge d’épouse, de maîtresse de maison et de mère. Aussi, pour vivre pleinement sa vie d’artiste, le personnage de Lin n’a pas d’autre choix que celui d’abandonner sa famille. Ces passages s’inspirent alors des journaux intimes de grandes figures de la danse, comme Isadora Duncan ou Vaslav Nijinsky, dont les Cahiers patientent dans ma Pile à Lire.

Le travail de chorégraphe de Lin donne lieu aux plus belles pages du roman, mettant en scène le travail de création artistique avec les danseurs, ses appréhensions, la progression de ses recherches pour traduire telle ou telle idée :

« Tout en regardant bouger les danseurs, Lin recouvre les pages de son calepin de griffonnages et d’esquisses rapides : des mots font germer d’autres mots et froment des arcs et des fontaines… Foncer – tourner – foncer – ramper à genoux – plongeon – petit rond de jambe – vibrations des genoux – torsions sur place – bourrée – sissones – cigogne – grande arabesque tournant très bas… Des flèches tracent les mouvements de bras et de jambes. » (p. 151)

On peut reprocher à Nancy Huston de frôler le manichéisme dans son dilemme entre la stabilité familiale et l’instabilité artistique, et son personnage inquiétant de Marina peut sembler bien caricatural. Il n’en demeure pas moins que c’est un beau roman, sombre comme toujours chez Nancy Huston, dont on retiendra les passages sur la danse (p. 20, 56-57, 62, 97, 104), sur ses chorégraphies (p. 30, 74, 144, 151…) et sur l’émerveillement d’une mère aux changements de ses enfants.

 

Du même auteur, chroniqué dans Carnets de SeLLignes de faille *** (2006)

 

La virevolte / Nancy Huston. – Arles : Actes sud, 1994. – 206 p. : couv. ill. ; 22 cm. - ISBN 2-7427-0245-8 (br.) : 98 F.

Le dessin *** de Marc-Antoine Mathieu (2001)

22.06
2011

 

cop. Delcourt

Avant d’être enthousiasmée par les cinq tomes des aventures de Julius Corentin Acquefacques (de 1991 à 2004), Mémoire morte ** (2000), Les sous-sols du révolu ** (2006) et Dieu en personne ** (2009), j’avais découvert Le Dessin de Marc-Antoine Mathieu en 2001. Je l’ai relu dernièrement, et il n’a rien perdu de son impact, croyez-moi !

En effet, avec cet album, ce n’est plus l’univers kafkaïen ni celui de Jacques Sternberg (qu’il ne connaît d’ailleurs pas) qui auraient pu l’inspirer, mais celui, davantage mystérieux et métaphysique, de Borges. Excusez du peu !

Jugez plutôt : Emile vient de perdre Edouard, son meilleur ami, peintre lui aussi, qui lui laisse une lettre et la clé d’un garde-meubles, plein d’oeuvres d’art, parmi lesquelles il choisit une petite gravure anodine, qui curieusement l’intrigue. A y regarder de plus près, à la loupe puis au microscope, Emile découvre une infinité de détails dans ce dessin qui le persuade que son ami lui a légué une énigme. Il n’a de cesse de reproduire chacun de ces détails, et d’oeuvre en oeuvre, devient célèbre. Mais le mystère reste insoluble…

Marc-Antoine Mathieu excelle là encore dans le noir et blanc, les personnages anguleux, la mise en abîme et l’effet de surprise. Mais cette fois, il met en exergue le face à face silencieux entre le peintre et le mystérieux dessin, à tel point que dans mon souvenir cette bande dessinée était sans aucune bulle. Erreur, mais du coup, l’effet voulu est atteint. Ici, pas de rencontre, pas d’aventure physique : tout est dans l’introspection et le travail de précision du dessin. Le thème qui ressort le plus de ce scénario, plus que ceux du deuil et de l’amitié, c’est celui du processus artistique, du tâtonnement, de la création : une vraie réussite !

 

Découvrez ici toutes les chroniques de ses BD dans Carnet de SeL.

MATHIEU, Marc-Antoine Mathieu. - Le dessin. –  [Paris]  : Delcourt , 2001.- 43 p.  : ill., couv. ill. en coul.  ; 32 cm. - ISBN 2-84055-785-1 : 82 F

Une chambre à soi ** de Virginia Woolf (1929)

23.01
2011

« (…) il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une fiction. » (p.8)

Avoir une chambre à soi, que l’on peut fermer à clé, sans être dérangé, et disposer de 500 livres de rente permettant d’évacuer tout souci d’argent, ce sont là deux conditions essentielles à la création d’oeuvres d’art.

Tout en méditant sur le sujet, Virginia Woolf se heurte à deux interdictions, la première de marcher sur le gazon, où seuls les professeurs et étudiants sont admis, la seconde de ne pouvoir entrer dans la bibliothèque, si elle n’est pas accompagnée d’un professeur.

Car les femmes manquent d’argent pour pourvoir à la création d’universités pour elles. Pourquoi sont-elles si pauvres ? Il n’y a qu’à lire tous les livres que les hommes ont pu écrire sur elles, et on comprendra à quel point elles sont peu considérées, étant décrites comme inférieures intellectuellement, physiquement et moralement. Elles vivent sous un régime patriarcal, ce que Virginia Woolf explique en ceci que les hommes ne peuvent garder une confiance absolue en eux que s’ils sentent la moitié du genre humain inférieure à eux. Or gagner un salaire délivre de toute dépendance à l’homme : maison, vêtements, nourritures, et de toute préoccupation financière, libérant l’esprit pour pouvoir penser aux choses en elles-mêmes.

Hélas, dans l’Histoire, la femme ne flamboie que dans les sonnets et les romans, car dans la vie quotidienne, elle vit cloîtrée chez elle, à élever ses enfants et à tenir sa maison. Virginia Woolf compare alors les possibilités d’écrire de Shakespeare et de sa soeur, et en conclut qu’il est impossible pour une femme, née au XVIe siècle, même de génie, d’écrire à l’époque, obligée de s’échapper d’un mariage arrangé et refusée au théâtre en tant qu’actrice, ou dans tout autre domaine artistique. La société était hostile à toute tentative de la part des femmes de vouloir écrire. Jamais on ne les encourageait à devenir artistes. Il n’est qu’à voir encore au XIXe siècle ces femmes qui signèrent leur oeuvre d’un nom d’homme pour pouvoir être publiées : Currer Bell, George Eliot, George Sand.

Le contexte leur est défavorable, et qu’écrivent-elles quand elles ont la chance de pouvoir écrire ? Forcément c’est leur indignation sur la condition des femmes qui éclate. Par ailleurs,

« Ajoutons que la seule formation littéraire que pût avoir une femme au début du XIXe siècle, était celle de l’observation des caractères, de l’analyse des émotions. » (p. 100)

Comment se traduit dans l’oeuvre la différence des sexes ? Se demande-t-elle encore. Par un jugement de valeurs encore. Car les valeurs portées par les hommes semblent tout de suite plus importantes que celles des femmes, jugées futiles, la guerre étant un sujet plus grave qu’une scène dans une boutique. Seules Jane Austen et Emily Brontë échappent à cet écueil et écrivent véritablement comme des femmes, selon elle.

Et de recommander : « Ecrivez ce que vous voulez écrire, c’est tout ce qui importe. », et « je voudrais vous demander d’écrire des livres de tout genre sans hésiter devant aucun sujet… quelle qu’en soit la banalité ou l’étendue. » avant de répéter les conditions sine qua non pour pouvoir écrire (avoir une chambre à soi et être en dehors du besoin) et de conclure que l’écrivain a la chance de vivre plus que tout autre en présence de la réalité, que « C’est son rôle de la découvrir, de la rassembler et de la communiquer. »

Cet essai pamphlétaire fut publié à l’issue de conférences de Virginia Woolf données en 1928 sur le thème « Les femmes et le roman ». Peu de femmes, hélas, ont laissé leur nom avant le XXe siècle dans les arts. En cherchant à comprendre pourquoi, Virigina Woolf dénonce les conditions de vie passées et présentes de la femme, et les discours masculins les entérinant. Elle pose les deux conditions matérielles indispensables à toute création artistique, et exhorte les femmes à cesser d’écrire comme des hommes, à écrire, sans entrave formelle ou thématique, selon leur vision des rapports humains à la réalité.

La longueur des notes prises suffit à prouver l’intérêt que j’ai pu prendre à la lecture de cet essai…

Une chambre à soi / par Virginia Woolf ; trad. de l’anglais par Clara Malraux. – Paris : 10-18, 2010 . – 171 p. : couv. ill. ; 18 cm. – (Bibliothèques 10-18). - Trad. de : A room of one’s own. – Collection principale : 10-18 ; 2801. - ISBN 2-264-02530-1 (br.) : 38 F.