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Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir

30.09
2012

 

Lecture-plaisir in situ

Titre peu aguicheur s’il en est, les Mémoires d’une jeune fille rangée s’inspirent du titre d’un roman de Tristan Bernard, publié en 1899, qu’il féminise.

C’est en fait le premier volet du récit autobiographique de Simone de Beauvoir, qui nous décrit là les vingt et une premières années de sa vie, de sa toute petite enfance jusqu’à la réussite en 1929 de son agrégation de philosophie et la mort de sa meilleure amie.

Rangée de par l’éducation que l’on réserve aux jeunes filles de l’époque, promises à des mariages arrangés, Simone de Beauvoir ne le sera pas longtemps : le fait que sa famille bourgeoise soit désargentée va lui permettre de poursuivre ses études pour embrasser la carrière d’enseignante, au prix de la gêne et de l’incompréhension de ses parents réactionnaires.

Servi par une belle qualité d’écriture, ce récit relatant la construction de l’identité de cette grande figure intellectuelle du 20e siècle m’a définitivement séduite.

Cette révolution intérieure passe d’abord par la lecture d’ouvrages littéraires et philosophiques autorisés par le père, puis prohibés, prêtés par son complice, le cousin Jacques, qu’elle adule. Cette rencontre livresque se double ainsi d’une rencontre de personnes qui vont durablement l’influencer : son cousin, dont elle est longtemps amoureuse, Zaza, sa meilleure amie au cours Desir, et enfin Herbaud, grâce à qui « le Castor » fera la connaissance de Jean-Paul Sartre.

Lecture-plaisir in situ 2 (in situ 3 : vous verriez le Mont-Blanc en arrière-plan)

 

Plus que toute autre crise d’adolescence, la construction identitaire de Simone de Beauvoir passe par son opposition au modèle véhiculé par son milieu familial et par les cours Desir régis par les nonnes. Alors que son père épouse les idées de l’Action française, elle pense à s’engager pour lutter contre l’injustice, et cache à son entourage qu’elle ne croit plus en Dieu. A la vue de toutes ses amies et cousines contraintes d’épouser le mari que leurs parents ont choisi pour elles, elle se révolte également contre ce joug qui bride leur personnalité et les destine à un rôle d’épouse et de mère, annonçant dès lors Le Deuxième sexe, qui influencera durablement le mouvement féministe.

« Papa disait volontiers : « Simone a un cerveau d’homme. Simone est un homme. » Pourtant on me traitait en fille. Jacques et ses amis lisaient les vrais livres, ils étaient au courant des vrais problèmes (…) Ils avaient pour professeurs des hommes brillants d’intelligence qui leur livraient la connaissance dans son intacte splendeur. Mes vieilles institutrices ne me la communiquaient qu’expurgée, affadie, défraîchie. On me nourrissait d’ersatz et on me retenait en cage.

Je ne regardais plus en effet ces demoiselles comme les augustes prêtresses du Savoir mais comme d’assez dérisoires bigotes. » (p. 161)

Le récit de ces destins brisés, celui de son cousin Jacques comme celui de son amie Zaza, lui permet en quelque sorte de leur rendre hommage, de révéler à la postérité qui ils auraient pu être, et comment l’étau de l’obéissance familiale a pu détruire leur belle individualité, et parfois leur amour.

Aussi, très tôt, elle décide justement de ne pas s’emprisonner dans le carcan du mariage, mais de consacrer sa vie à une grande oeuvre :

 

« Si j’avais souhaité autrefois me faire institutrice, c’est que je rêvais d’être ma propre cause et ma propre fin ; je pensais à présent que la littérature me permettrait de réaliser ce voeu. Elle m’assurerait une immortalité qui compenserait l’éternité perdue ; il n’y avait plus de Dieu pour m’aimer, mais je brûlerais dans des millions de coeurs. En écrivant une oeuvre nourrie de mon histoire, je me créerais moi-même à neuf et je justifierais mon existence. En même temps, je servirais l’humanité : quel plus beau cadeau lui faire que des livres ? Je m’intéressais à la fois à moi, et aux autres : j’acceptais mon « incarnation » mais je ne voulais pas renoncer à l’universel : ce projet conciliait tout ; il flattait toutes les aspirations qui s’étaient développées en moi au cours de ces quinze années. » (p. 187)

Beaucoup aimé - Livre de chevet

 

Combien de fois me suis-je clairement identifiée à elle durant ce long témoignage autobiographique ! Sans aucun doute, une lecture marquante.

Une lecture édifiante aussi, qui, non contente d’éclairer la trajectoire de cette grande figure intellectuelle, peut conforter la voie de jeunes lecteurs / lectrices.

Sous le charme de Lillian Dawes ** à *** de Katherine Mosby

21.03
2009

The Season of Lillian Dawes (E.U., 2002)

« Apprendre à connaître quelqu’un est un plaisir à savourer, comme du chocolat. On ne peut pas l’avaler tout rond, il faut le laisser fondre lentement afin que le palais en goûte chaque infime nuance. De plus, la confiance se gagne (…). » (p. 218-219)

Cet été-là, après avoir été expulsé de son pensionnat, Gabriel, dix-sept ans, se retrouve hébergé chez son frère, intellectuel bourgeois bohème avant l’heure, dans un Manhattan des années 50. Seulement, du jour où il croise Lilian Dawes, il n’aura de cesse d’en savoir toujours plus sur elle, mais curieusement plus il en apprend plus le mystère autour de ses origines et de sa véritable identité s’épaissit… Qui est donc Lillian Dawes ?

« Il y a presque toujours dans la vie un moment-clé, un point divisant le temps entre un avant et un aprèsun accident ou une histoire d’amour, un voyage ou peut-être un décès. Dans le cas de Spencer, les quatre, tels les points cardinaux sur une boussole, se combinèrent sous la forme de Lillian Dawes. Et comme il est impossible d’être le témoin d’un drame sans en conserver l’empreinte, cette femme marqua, pour moi aussi, le grand tournant. » (incipit)

 

Souvent est réservé aux titre et incipit le privilège de l’ouverture, de la mesure, de la première note, du ton donnés à l’œuvre entière. Sous le charme, on ne peut que l’être, en effet, à la lecture de ce roman d’une rare élégance, à l’image de l’héroïne qui l’illustre sur le bandeau et qui en est le sujet, écrit avec une finesse psychologique et une subtilité choisie. On y tombe, comme les deux frères Spencer et Gabriel, amoureux de la figure énigmatique de Lillian Dawes, aux talents et qualités aussi démultipliés que ses identités. On ne saurait non plus résister au charme désuet d’un New-York des années 50 que l’on découvre à travers les yeux du narrateur de dix-sept ans, Gabriel, qui, malgré sa nature indolente, est prompt à saisir avec opportunité les plaisirs de la vie et de la bouche, tout comme les occasions de fréquenter la belle. Ajoutez à cela une plume raffinée, quelques scènes phare (par exemple celle du premier soir chez Clayton, avec Lillian jouant à reconnaître à l’aveuglette les arbres du parc ; p. 133-136), quelques portraits bien sentis (celui de Clayton p. 187-188), et vous comprendrez que ce roman d’apprentissage, qui figurait dans les sélections du National Book Award et du prix Pulitzer, mérite amplement un détour par la bibliothèque ou la librairie.

« - C’est très différent, vous verrez, de boire dans de vraies tasses, dit-elle. C’est plus intime : cela étend notre espace personnel dans le monde – comme d’avoir un salon qui ouvre sur l’horizon. » (p. 216)

 

MOSBY, Katherine. – Sous le charme de Lillian Dawes / trad. de l’américain par Cécile Arnaud. – La Table Ronde, 2009. – 285 p.. – (Quai Voltaire). – ISBN 978-2-7103-3049-3 : 21 €.

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La ronde de nuit d’Agustina Bessa-Luis

15.01
2009

 

cop. Métailié

 

Est-ce un vrai ou un faux ? C’est la question qui tourmente la famille Nabasco, de grands bourgeois portugais qui possèdent un exemplaire de ce Rembrandt. Et plus particulièrement Martinho qui ne cesse d’interpréter La Ronde de nuit en fonction de l’Histoire et de sa propre histoire, élevé par sa grand-mère Maria Rosa, qu’il chérit plus que tout au monde, marié par elle avec Judite, sans fortune, livrée à elle-même suite à l’assassinat de sa mère et l’emprisonnement de son père…

 

Ce n’est pas la première fois qu’un tableau inspire un roman. Ici il donne un sens à la vie du protagoniste que n’anime aucun autre désir, aucune passion. A sa destruction par une femme jalouse, l’homme ne survivra pas. La belle plume d’Agustina Bessa-Luis nous envoûte durant toute la première partie du roman, avant que l’intrigue ne devienne quelque peu redondante dans les  multiples va-et-vients temporels.

 

 

BESSA-LUIS, Agustina. – La ronde de nuit / trad. du portugais par Françoise Debecker-Bardin. -Métailié, 2008. – 317 p.. – (Bibliothèque portugaise). – ISBN 978-2-86424-664-0 : 23 euros.

Pot-Bouille *** d’Emile Zola (1882)

24.09
2005

Le jeune Octave, montant de Marseille à Paris pour y faire fortune, loge dans un immeuble bourgeois de la rue de Choiseuil. Or il lui apparaît bientôt que, derrière les portes honorables de cette demeure, ce ne sont que manoeuvres intéressées et adultères, dont se gaussent à loisir les bonnes aux fenêtres de la cour intérieure, lesquelles sont visitées le soir par quelques-uns de ces messieurs. Il entreprend alors de séduire certaines de ces dames…

Emile Zola entreprend ici la dénonciation d’une certaine bourgeoisie qui, derrière ses mondanités, dissimule ses vices. Car, pour maintenir son train de vie et une certaine apparence sociale, il lui faut de l’argent, et cet argent elle le trouve rarement par le travail (sauf à s’épuiser à faire des bandes), en héritant ou en comptant sur sa famille (les déceptions y sont nombreuses), mais bel et bien par les mariages d’intérêt. La chose faite, il n’est pas surprenant que l’épouse en question, tombe dans les bras du premier venu par désoeuvrement, par bêtise ou par intérêt. Car ce sont bien des femmes en particulier qu’il s’agit dans ce roman, des effets pervers d’une éducation religieuse et donc chaste de la vie et des hommes, ou parentale et alors tournée exclusivement vers la séduction pour un beau mariage. Pas un des personnages n’échappe d’ailleurs à la critique, si ce n’est cette famille heureuse du second qui ne se mêle jamais aux autres (dont l’époux est écrivain et de surcroît semble en railler certains dans son roman, tout comme Zola), les bonnes affamées étant plus épargnées par Zola que ces bourgeois qui montrent du doigt une femme qui travaille, la chasse enceinte, pour la laisser accoucher dans la misère et tuer son propre enfant, avant d’en faire un exemple, tandis qu’une des bonnes de leur maison, engrossée par l’un de ces messieurs, met seule bas, une nuit, dans d’atroces souffrances pour reprendre son travail aussitôt sans un mot par crainte de représailles. Pot-Bouille n’est pas le plus connu de la fresque romanesque de Zola, car si sa critique sociale est acerbe, ses portraits saisissants, l’intrigue n’en reste pas moins, selon moi, assez faible, Octave papillonnant de gauche à droite avant de réussir un mariage d’intérêt lui aussi.

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L’ennui d’Alberto Moravia

15.09
2005

Titre de l’édition originale : La Noia (1960)
Traduit de l’italien par Claude Poncet

« (…) aussi loin que ma mémoire remonte au long des années, je me rappelle avoir toujours souffert de l’ennui. Mais il faut s’entendre sur ce terme. Pour beaucoup de gens, l’ennui est le contraire de l’amusement et l’amusement est distraction, oubli. Mais pour moi, l’ennui n’est pas le contraire du divertissement ; je pourrais même dire que sous certains aspects il ressemble au divertissement en ce qu’il provoque justement distraction et oubli, d’un genre évidemment très particulier. L’ennui pour moi est véritablement une sorte d’insuffisance, de disproportion ou d’absence de la réalité. » (p. 52-53)

Dino, fils unique âgé de trente-cinq ans d’une riche bourgeoise, s’est donc toujours ennuyé, jusqu’au moment où il découvre la peinture :

« Ce fut alors que je devins peintre ; je veux dire que j’espérai rétablir une fois pour toutes, au moyen de l’expression artistique, mon rapport avec la réalité. » (p. 57)

Hélas, l’espoir n’est que de courte durée : quittant la luxueuse villa familiale sur la voie Appienne pour habiter un atelier, ne désirant plus qu’un « maigre » argent de poche pour survivre, ne se consacrant plus qu’à la peinture, il s’aperçoit vite que l’ennui l’afflige toujours autant. Il décide le jour de son anniversaire de retourner auprès de sa mère, mais il ne peut toujours pas supporter sa condition sociale, ses obligations et ses clichés, aussi retourne-t-il dans le quartier des artistes où il rencontre un jeune modèle, Cecilia, dont un vieux peintre, son voisin de palier,était tellement fou amoureux qu’il en est mort. Pour une fois intrigué, Dino répond aux avances de Cecilia, espérant qu’un amour naissant pourrait le tirer de son ennui. Mais il n’éprouve rien pour elle, jusqu’au jour où elle ne vient pas à un rendez-vous, celui qui devait précisément être le dernier…

Très beau texte poétique encore que ce roman d’Alberto Moravia, dont le sujet principal n’est autre que son thème de prédilection, l’ennuisoit la difficulté à appréhender la réalité, qui parcourt toute son oeuvre, (et dont je souffre aussi, je crois, n’ayant jamais vraiment eu l’impression d’être fermement ancrée dans cette réalité, comme une spectatrice regardant défiler sa vie et celle des autres). Ici, trois solutions qui auraient pu permettre au protagoniste de s’ancrer dans le réel sont écartées l’une après l’autre : l’argent, l’art et l’amour. Dino se désintéresse complètement du confort matériel que lui procure sa fortune, du moment qu’il est assuré de ne pas en manquer. Il semble n’avoir aucun talent, aucun génie, aucune vocation artistique réelle, qui lui permettrait d’appréhender le réel sous son prisme. Enfin, il ne parvient pas à être amoureux, et si Cécilia l’obsède tant, c’est que, pour une fois, il éprouve un désir, celui de la posséder entièrement, et qu’elle-même ne soit pas mue par un désir lui échappant totalement. Parallèlement, c’est aussi la bourgeoisie qui est aussi fustigée, enfant gâté à qui l’on n’a jamais rien refusé, et qui ne sait comment occuper son temps et ses journées pour ne pas ressembler à sa mère, gérer sa fortune et souffrir les mondanités. Alors le moins avilissant et le plus honorable dans cette rébellion banale, c’est encore de se dire artiste, bourgeois bohème, et de se présenter chez sa mère avec une fille sans aucune fortune. Car Cecilia n’est jamais qu’un instrument pour Dino, jamais une personne, un moyen, pas une fin.


Un roman psychologique à ne pas manquer.

MORAVIA, Alberto. – L’ennui / traduit de l’italien par Claude Poncet ; préface, bibliogr. et chronologie par Gilles de Van. – 371 p. : couv. ill. en coul.. – ISBN : 2-08-070451-6.
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