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L’avenir de la nature humaine de Jürgen Habermas

11.06
2015
cop. Gallimard

cop. Gallimard

A la question « Que fait l’homme du temps qu’il lui est donné de vivre ? », les philosophes ont d’abord voulu donner des conseils éthiques à leurs auditeurs ou lecteurs, avant de comprendre qu’il ne peut y avoir de réponse universelle face à des biographies particulières, et de laisser le champ libre aux différentes psychothérapies qui s’arrogent le droit d’affirmer quels sont les buts de la vie et de départager la maladie mentale d’une bonne santé psychique.
Kierkegaard, nous rappelle Jürgen Habermas, « fut le premier à répondre à la question éthique fondamentale de la réussite ou de l’échec de sa propre vie au moyen d’un concept postmétaphysique, celui du « pouvoir-être-soi-même »". Soit une autoréflexion éthique et un choix pour soi-même :
« L’individu s’approprie par l’autocritique son passé, sa biographie, telle qu’il peut se la remémorer concrètement et telle qu’elle a été dans les faits, et ce à la lumière des possibilités d’action futures. Ce n’est qu’à ce prix qu’il devient une personne que nulle autre ne peut remplacer et un individu qui n’est pas interchangeable. L’individu se repent des aspects condamnables de sa vie passée et prend le parti de conserver les manières d’agir dans lesquelles il peut se reconnaître sans honte. C’est ainsi qu’il parvient à une autocompréhension de la personne en tant que celle qu’il aimerait voir connue et reconnue par autrui. » (p. 17)
Il s’agit alors non plus de juger le mode existentiel, mais la direction déterminée par le projet de vie de l’individu.
Toute naissance est aujourd’hui une vie nouvelle, un commencement vers une vie indéterminée. Ainsi, en grandissant, l’adolescent prend conscience de sa biographie et de ce qu’il est, de ce que ses parents lui ont apporté comme éducation, et choisir sa propre voie.
Or les progrès des biosciences et la manipulation génétique remettent foncièrement en cause cette appropriation existentielle et posent la question du droit à un héritage génétique non manipulé :
« si une personne prend pour une autre personne une décision irréversible, touchant profondément l’appareil organique de cette dernière« , comme par exemple la fabrication prénatale d’un génome humain, alors l’adolescent découvrirait qu’il a été fabriqué, que ses parents ont décidé de son programme génétique sans son consentement, sans hasard, uniquement en fonction de leurs préférences. La perspective d’avoir été fabriqué est alors susceptible de l’emporter sur celle d’être un corps vivant naturel. De plus, l’adolescent pourra se retourner contre ses parents pour leur reprocher soit leur choix, soit le fait de ne pas avoir voulu de manipulation génétique pour lui octroyer tel ou tel don particulier.
Il s’agit alors de limiter cette possibilité à l’eugénisme négatif, soit celle d’éviter une maladie génétique transmissible par l’hérédité, encore qu’il faille éviter les tests génétiques délivrant un savoir rendant difficile un projet existentiel.
Car sans quoi « la perspective s’impose que rapidement l’espèce humaine puisse prendre en main elle-même son évolution biologique » en passant par un eugénisme positif.
Une lecture extrêmement intéressante qui ne creuse pas encore assez la question, à mon sens, de la relation parentale, ni de la dimension sociale, économique et politique que ne manquerait pas de revêtir un eugénisme positif.
Par exemple, la relation intergénérationnelle ne serait-elle pas alors faussée, les parents se prenant pour Dieu voyant leurs « créatures » les dominer sur des critères esthétiques, des aptitudes, des talents particuliers ?
N’y aurait-il pas une évolution de l’espèce humaine à deux vitesses, départagée entre celle « naturelle » et celle « améliorée » réservée aux plus riches ?
De quoi nourrir l’imagination des auteurs d’anticipation.
HABERMAS, Jürgen
L’avenir de la nature humaine : vers un eugénisme libéral ?
trad. de l’allemand par Christian Bouchindhomme
Gallimard (Tel, 412 ; 2015)
196 p. ; 13 x 19 cm
EAN13 9782070149421 : 8,90 €

Abymes de Mangin & Griffo/Malnati/Bajram

18.02
2015

cop. Aire libre

 

Trilogie fantastique 

Le premier tome nous plonge dans le tout Paris littéraire de 1831. Balzac est d’abord désagréablement surpris de voir que la Revue de Paris a suspendu la publication de La peau de chagrin sans l’en avertir, pour y proposer sa propre biographie écrite par un anonyme sacrément bien informé. Il s’enorgueillit ensuite du succès du feuilleton, pensant assoir ainsi sa notoriété. Mais décidément l’auteur anonyme en sait long sur lui et commence à divulguer tous ses secrets, au risque de ruiner son couple et sa carrière d’écrivain et de le conduire tout droit en prison. Dès lors, il n’a de cesse de trouver cet auteur qui le conduit tout droit à la déchéance…

Dans le second tome, en septembre 1946, Henri-Georges Clouzot est étonnamment absent à la première de son film Le Mystère Balzac. A la fin du tournage, il avait constaté que certaines scènes avaient été ajoutées à son insu. Tout comme Balzac, plus d’un siècle avant, il avait commencé à soupçonner son entourage…

cop. Aire libre

Dans le dernier tome, en février 1993, Valérie Mangin, étudiante, découvre dans le rayon de BD d’occasion chez Gibert un album intitulé Abymes dont le scénario est signé d’une auteure homonyme. Le lendemain, la bande dessinée a disparu. Lorsqu’elle tente de la retrouver chez les libraires, elle apprend que l’album n’existe même pas dans la base de données de la Bibliothèque de France ! Cette curieuse histoire va déterminer le choix de son sujet de sa thèse sur Balzac. C’est alors qu’elle tombe sur le tome 2 d’Abymes, de la même scénariste homonyme, mais dont le dessinateur a changé. Mais, au moment où elle souhaite l’acheter, quelqu’un s’en empare avant elle. Quelques jours plus tard, elle rencontre en dédicace un auteur de bande dessinée, Denis Bajram, dont elle tombe amoureuse…

Abymes, vous l’aurez compris, c’est la mise en abyme d’une oeuvre ou d’une partie de l’oeuvre dans une oeuvre, l’exemple le plus connu étant celui de la boîte de la Vache qui rit. Dans le premier tome, il s’agit de Balzac se découvrant lui-même lisant la Revue de Paris,de nouveau mis en abime dans le film du cinéaste Henri-Georges Clouzot. Dans ce second tome, d’ailleurs, Clouzot se voit lui-même dans les scènes filmées à son insu. Enfin, dans le dernier tome, c’est Valérie Mangin et Denis Bajram qui se découvrent, à plusieurs années d’intervalle, à l’intérieur de cette trilogie renfermant le destin de Balzac, Clouzot et d’eux-mêmes. Le livre au 19e siècle, le cinéma au 20e siècle et la bande dessinée au 21e…

cop. Aire Libre

Si le concept de mise en abime de cette trilogie est proprement génial (c’est le genre de choses que j’aurais aimé faire !), la violence des personnages principaux m’a en revanche beaucoup dérangée, au point de rendre Balzac, Clouzot et Bajram assez antipathiques. D’ailleurs, là réside l’audace de cette trilogie, dans cette liberté qu’elle prend avec la « vraie » biographie de ces personnes célèbres et d’elle-même. Et où elle m’a vraiment grillée, puisque c’est exactement le concept du scénario de bande dessinée que j’ai écrit l’an dernier, mais qui n’a pas encore été proposé à un éditeur, faute de dessinateur… faire du biopic fantastique.

Alors que je préférais ne pas trop égratigner la biographie de mon artiste, elle en a fait des hommes violents, stratèges, voire des meurtriers. Difficile ici de distinguer la réalité de la fiction : que vont retenir les lecteurs de la vie de ces personnages ? Ne brouille-t-elle pas la réalité par sa fiction ? Grande question, que soulève Valérie Mangin. Et un final en posant une autre, celle de l’immortalité accordée par cette mise en abime d’un destin fantasmé matérialisé par une oeuvre.

Appelés à retranscrire cette trilogie inventive, Griffo, Loïc Malnati et Denis Bajram ont chacun à leur manière grandement contribué à donner une atmosphère à chaque période, chaque coup de crayon correspondant bien à son siècle. Avec un petit coup de coeur pour Griffo.

Au final, un véritable coup de maître que cette trilogie ! Vraiment excellente. A ne pas manquer.

 

Un jour une citation

19.10
2013

« Les histoires vraies, par opposition à celles que nous inventons, n’ont point d’auteur. »

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne

Le grand écrivain de W. Somerset Maugham

22.09
2013
cop. La Table ronde

cop. La Table ronde

 

Alroy Kear, écrivain devenu connu à force d’ambition et de « réseautage », demande au narrateur, autre écrivain, William Ashenden, de lui raconter ses souvenirs d’un troisième, Edward Driffield, auteur majeur de la littérature victorienne, et de sa première épouse, Rosie Driffield, très « nature », ancienne maîtresse de celui-ci…

« Quand un ami, en votre absence, vous a téléphoné en insistant pour être rappelé, soyez sûr qu’il s’agit d’une affaire plus importante pour lui que pour vous. S’il pense à vous offrir un cadeau ou à vous rendre un service, il sait modérer son impatience. » (incipit)

D’emblée, William Somerset Maugham donne le ton – caustique – à cette comédie littéraire qui débute par le portrait d’un écrivain manipulateur et ambitieux qui a compris que le succès passait avant tout par la flatterie et la réclame caustique. Parallèlement se dessine l’histoire du couple formé par le « Grand » écrivain, au début sans le sou, avec sa première femme, en dehors de toute convenance, qui dissimule un secret. Plus vraie en tout cas que celle édulcorée que s’apprête à retranscrire Alroy Kear. Et plus vraie que ce bureau réaménagé de toutes pièces par la seconde épouse du Grand écrivain pour satisfaire la curiosité de ses fans.

SOMERSET MAUGHAM, William. – Le grand écrivain / trad. de l’ang. par E.-R. Blanchet. – La Table ronde, 2013.- 265 p. ; 18 cm. – (La petite vermillon ; 384). – EAN13 9782710370482.

 

Jacques Sternberg ou l’oeil sauvage de Lionel Marek

06.08
2013

loeilsauvageAurait-il mieux valu que cette biographie fût publiée avant mon essai Jacques Sternberg : une esthétique de la terreur ? Tout est dit, les espaces laissés blancs par l’ère anté-net et par ses biographies successives sont recouverts à présent par ce vibrant hommage d’un fils à son père disparu, faisant, en l’achevant, une seconde fois son deuil, après avoir redécouvert pour le préparer l’intégrale de son père dans sa chronologie. Jean-Pol Sternberg, alias Lionel Marek, pseudonyme imposé par son père quand lui aussi embrasse la vocation d’écrivain, nous invite ainsi à suivre le parcours de combattant de Jacques Sternberg, d’abord en tant qu’adolescent juif à travers la seconde guerre mondiale à laquelle il survit, puis échec après échec sur la longue route pour se faire publier et accéder à la notoriété.

A propos du Raccourci : « L’auteur n’a que 25 ans, et déjà une telle sombre violence ! La guerre est passée par là. Avant de devenir un personnage littéraire harcelé par la sournoise malveillance des décors du quotidien, il aura été un Juif traqué par des êtres humains hostiles. Sternberg est sans doute belge, il sera également marqué par une certaine culture américaine, mais il demeure avant tout un Juif marqué par son passé à lui, jusqu’à se projeter dans un antihéros torturé par un délire de persécution hallucinatoire, une amplification pathologique de ce qui incarnait la qualité suprême de l’écrivain – la lucidité, ce qu’il appellera plus tard « l’oeil sauvage ». »(p. 82)

Il analyse, ce faisant, la thématique et l’écriture de Jacques Sternberg au fil de son œuvre, sans jamais glisser vers la flatterie. Il en distingue cinq registres principaux : une science-fiction libertaire de portée satirique sur la société, un fantastique quotidien et un « insolite onirique surréalisant » empreints d’humour noir, un non-sens paroxystique, des histoires d’amour tragique assez classiques, et une dérive autofictionnelle prégnante. Envers et contre les lecteurs et critiques, dont il ressort des archives les avis publiés, il lui trouve plus de génie dans ses pamphlets – Lettre ouverte aux Terriens – et dans sa création romanesque, poussant au paroxysme le non-sens et décomposant temps et espace d’une manière tout à fait novatrice, qu’en tant que maître du conte bref, même s’il déclare quelques coups de cœur comme Le Rideau, Le Délégué ou Si loin du monde :

« (…) contrairement à ce que beaucoup prétendent, le sommet de l’oeuvre de Sternberg ne culmine pas dans ses textes les plus concis, mais dans ses romans les plus novateurs. » (p. 108)

Il marque ainsi une nette préférence pour sa trilogie marquée du sceau du non-sens, L’Employé (1958), « bombe » antiromanesque, Un jour ouvrable (1961), dystopie mettant en scène une société totalitaire, et Attention, planète habitée (1970), mais également pour Le Navigateur (1977), « gigantesque fantasme » poétique, et pour Agathe et Béatrice, Claire et Dorothée (1979), à « l’improbable organisation temporelle ».

Une biographie passionnante, qui ne peut qu’inciter éditeurs et lecteurs à lire et à ressusciter les textes précités, et redécouvrir l’écrivain original que fut Jacques Sternberg.

 

MAREK, Lionel. – Jacques Sternberg ou l’oeil sauvage. – Lausanne : L’âge d’homme, 2013. – 363 p.. – EAN 13 9782825142639 : 23 €.

Pablo : 2. Apollinaire

24.07
2013
cop. Dargaud

cop. Dargaud

La passion que voue Pablo à Fernande l’effraie un peu avant de la séduire tout à fait. Mais cette vie sans le sou finit par avoir raison de son attirance pour Pablo : elle le quitte. Durant cette séparation, Pablo rencontre un autre jeune poète, Guillaume Apollinaire, qu’il emmène au cirque. C’est le début d’un ménage artistique à trois, entre Pablo, Guillaume et Max, qui peinent à être reconnus. Survient le couple Stein, des Américains esthètes et éclairés, qui lui achète de nombreuses toiles. Picasso tente en vain de faire le portrait de Gertrude, qui le fascine trop, et finit par renoncer pour partir en train dans son Espagne natale avec Fernande, reconquise.

Second volet de cette biographie romancée de Pablo Picasso en quatre volumes, se déroulant au tout début du XXe siècle, il n’est toujours pas question ici de reconnaissance ni de gloire, mais d’amour et d’amitié dans la reconnaissance du talent de l’autre. Picasso s’affirme en opposition à certains, tout en admirant la voie prise par d’autres, comme Jean-Dominique Ingres. Une bien belle histoire de vie, dans le milieu artistique de la Belle Epoque. A suivre…

Challenge La Belle Epoque

Challenge La Belle Epoque

Pablo : 1. Max Jacob

10.07
2013
cop. Dargaud

cop. Dargaud

Le jeune artiste barcelonais Pablo arrive à Paris à l’automne 1900, avec son ami Carlos Casamegas. Pablo ne s’est pas encore fait un nom : tous deux sans le sou s’adaptent à la capitale dans les bras de poules parisiennes qui les font un peu tourner bourriques, au point de jeter dans le plus grand désespoir Carlos. Parallèlement, Fernande, la muse future de Pablo, tente tant bien que mal de s’arracher à une série de destins désenchantés…

Dans la tendance des biopics en bande dessinée, voici enfin la biographie de Pablo Picasso en quatre volumes. Le choix de la scénariste est d’évoquer la biographie de Picasso en parallèle de celle de sa muse, Fernande. Dans ce premier tome, elle met l’accent par le sous-titre avec l’importance capitale de sa rencontre avec le poète Max Jacob, le grand ami de Picasso et son premier véritable admirateur. J’avoue en revanche ne pas avoir été particulièrement emballée par le choix de ces planches en six cases, avec des aplats de dialogues, mais plutôt fascinée par la reconstitution historique de la bohème montmartroise et de l’Exposition universelle par Clément Oubrerie (le dessinateur de la série Aya de Yopougon). A suivre !

Challenge La Belle Epoque

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