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Ma vie *** d’Isodora Duncan (1927)

31.07
2011

cop. Folio

Dès sa préface, Isadora Duncan nous séduit par ce beau texte empreint d’humilité, où elle admire ceux qui savent si bien écrire que l’on peut tout imaginer avec eux. Sa biographie une fois lue, il nous serait difficile de ne pas admirer à notre tour cette égérie de la Belle Epoque, qui ouvrit une voie à la danse moderne, en bannissant tutu et pointes pour leur préférer tunique grecque et pieds nus, et qui fut surtout une femme hors du commun, féministe individualiste.

Très tôt la danse se révèle plus qu’une passion pour Isadora Duncan : une raison de vivre. Aussi, sa  mère pianiste et professeur de musique, et son père poète absent pouvant difficilement joindre les deux bouts pour la loger et la nourrir, avec ses autres frères et soeurs, Isadora délaisse très vite une école bien-pensante qu’elle déteste, pour donner des cours de danse aux enfants du quartier. Les coups du sort et leurs envies pousseront la mère Dora et ses enfants à quitter les Etats-Unis pour tenter leur chance en Europe, à Londres puis à Paris, où Isadora, grâce à son opiniâtreté, à son talent et à sa créativité, devait connaître le succès…

Particulièrement inspirée par la mer et la mythologie grecque jusqu’à l’excès (toujours vêtue d’une tunique grecque, elle fit construire un temple à Kopamos, recruta une chorale, une troupe près de l’Acropole d’Athènes), athée par sa mère, foncièrement indépendante et débrouillarde, totalement désintéressée, ne vivant que pour son Art, elle trouve la pantomime sans intérêt, le théâtre sclérosé, compare la danse classique à de la gymnastique rigide, ennemie de la nature et de l’Art. Pour elle, la danse doit véhiculer des émotions, et elle se battra jusqu’au bout pour enseigner aux jeunes son Art…

« Les réceptions que nous donnions chaque semaine dans notre maison de Victoria Strasse étaient devenues le centre de l’enthousiasme artistique et littéraire. On y entendait maintes discussions érudites sur la danse en tant que l’un des beaux-arts, car les Allemands apportent un sérieux infini à toutes les controverses artistiques. Ma danse était le sujet de débats violents, parfois enflammés. Les journaux publiaient constamment des colonnes entières qui tantôt saluaient en moi le génie d’un art nouvellement découvert, et tantôt m’accusaient de détruire la véritable danse classique, c’est-à-dire le ballet. Au retour de représentations où le public avait montré une joie sans limites, je veillais tard dans la nuit, assise en tunique blanche, avec un verre de lait près de moi, plongée dans la Critique de la raison pure, d’où je croyais, Dieu sait comment, tirer une inspiration pour ces mouvements de pure beauté que je cherchais. » (p. 176)

Une magnifique autobiographie d’une artiste hors du commun, étroitement liée au milieu artistique, intellectuel et aristocratique de l’époque, qui passionnera sans aucun doute non seulement les amateurs, mais aussi tous ceux d’entre vous qui méconnaissent sa vie, succession de courtes joies et de grands drames.

En savoir plus :

  • Isadora, film franco-britannique de Karel Reisz (1968)
  • Maurice Lever, Isadora. Roman d’une vie, Paris, Presses de la Renaissance, 1986
  • Alice Hubel, Isadora Duncan, éditions Park Avenue, coll. Une vie un roman, 1994
  • Geneviève Delaisi de Parseval, Le Roman familial d’Isadora D., Paris, Odile Jacob, 2002
  • John Dos Passos, La Grosse Galette, roman dans lequel il décrit au cours d’un chapitre la jeunesse, la carrière et la mort d’Isadora Duncan.
Ma vie / Isadora Duncan  ; trad. de l’anglais par Jean Allary. - [Paris]  : Gallimard , 1998.- 446 p.  : couv. ill. en coul.  ; 18 cm .- (Collection Folio  ; 3150). - ISBN 2-07-040701-2 (br.) : 35 F.

Le pain nu de Mohamed Choukri (1980)

31.10
2010

Titre original : al-khubz al-hâfî

« Nous habitions une seule pièce. Mon père, quand il rentrait le soir, était toujours de mauvaise humeur. Mon père, c’était un monstre. Pas un geste, pas une parole. Tout à son ordre et à son image, un peu comme Dieu, ou du moins c’est ce que j’entendais… Mon père, un monstre. Il battait ma mère sans aucune raison. » (p. 13)

Dans les années 1940, à Tanger, le jeune Mohammed quitte rapidement sa famille qui vivote avec les ventes dur le marché de sa mère. Son père, qu’il hait, ivre la plupart du temps, les brutalise tous, jusqu’à assassiner son frère. Il survit d’expédients, dormant à la belle étoile et ramassant des poissons morts traînant sur le port, et dépense le peu qu’il gagne auprès des prostituées.

Ecrit en 1952, ce roman autobiographique fut censuré au Maroc jusqu’en novembre 2000, à cause de la crudité des scènes sexuelles. Il ne sera publié en France qu’en 1980, par Maspero, traduit par Tahar Ben Jelloun. Devenu un classique de la littérature marocaine, il dénonce, au travers de ses personnages souffrant de la faim et de la misère, les injustices sociales du Maroc de l’époque. Usant d’un style dépouillé et cru, il dépeint une réalité qui l’est plus encore : ce sont toutes les menaces qui planent sur ce jeune garçon livré à lui-même, de la maladie à la famine, du viol jusqu’au meurtre. On en sort écoeuré par la triste condition de tous ces jeunes adolescents, errant dans le Maroc d’alors comme dans de nombreux autres pays aujourd’hui. On en sort aussi lassé par la sexualité débridée du narrateur. Et pas forcément convaincu par la qualité littéraire intrinsèque du texte. Mais par ce qu’il ose décrire, oui.

Le pain nu [Texte imprimé] : récit autobiographique / Mohamed Choukri ; présenté et trad. de l’arabe par Tahar Ben Jelloun. - Paris : Seuil, 1997. - 160 p. : couv. ill. ; 18 cm. – (Points ; 365). - ISBN 978-2-02-031720-7 (br.) : 5,50 €.
Emprunté au C.D.I.

Mineur de fond par Augustin Viseux (1991)

25.10
2010

Fosses de Lens : soixante ans de combat et de solidarité

Briquet (1908)

Né en 1909, fils et petit-fils de mineurs, Augustin Viseux, faisait partie de ces gueules noires du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. Dès l’âge de quinze ans, il lui a fallu travailler à la mine : d’abord galibot, il pousse la berline de charbon, puis il passe par presque tous les métiers de la mine. Après avoir étudié avec acharnement à l’école des mines de Douai, il devient porion, puis ingénieur divisionnaire, et finit ingénieur en chef.

Ce récit de 440 pages, avec annexes, illustrations, croquis… illustre parfaitement ce que pouvait être le dur travail de mineur dans la première moitié du siècle. C’est d’ailleurs l’un de mes grands-pères qui me l’a prêté, mineur durant vingt ans dans le Nord, l’autre ayant succombé depuis à la silicose, cette maladie du mineur comme on l’appelait. Grâce à ce témoignage, m’a-t-il dit, non seulement il se replongeait dans son passé, mais il comprenait mieux certains modes de fonctionnement explicités par cet ancien ingénieur. Pour les nouvelles générations, cette autobiographie traduit en mots simples le travail et la conscience d’un mineur qui a toujours oeuvré pour l’amélioration des conditions de travail et de rendement dans les exploitations minières.

Forcément subjectif, ce témoignage, ne l’oublions pas, est aussi celui d’un supérieur hiérarchique, qui n’adhère pas toujours aux mouvements de grève de ses subalternes… C’est là tout ce que l’on peut reprocher à cet admirable portrait d’une profession qui a beaucoup souffert. Deux romans évoquent aussi le métier de mineur : Germinal, bien sûr, pour la période du 19e siècle, et La poussière des corons pour le début du 20e siècle.

Une visite au musée de Lewarde ne pourra que compléter le tableau. D’anciens mineurs en assurent encore la visite guidée. Intérieur de coron, salle des pendus, lampisterie, galerie, vous visualiserez d’autant mieux la vie que menaient autrefois ces hommes courageux et galvanisés par leur sens de la solidarité.

Plon, 1991. – (Terre humaine).
Emprunté à mon grand-père.

Profession : mortel * par Jacques Sternberg (2001)

15.07
2010

Jacques Sternberg ouvre son autobiographie par l’événement qui devait lui donner durant toute sa vie le sentiment d’être un miraculé de la mort, le jour où le sous-chef du camp de Gurs décide de le rayer seul de la liste du prochain convoi pour l’Allemagne nazie.

Cinq ans avant de mourir d’un cancer, cet écrivain prolifique était conscient, en regard de ses contes brefs, dans lesquels il excellait, de la qualité moindre de ses romans, « qui ne demande(nt) qu’un seul sujet facile à truffer de mille petits incidents » (p. 34), exceptés L’Employé et Un jour ouvrable. En outre, il avait pu constater qu’il n’intéressait plus les critiques alors que ses récits figuraient en bonne place dans les manuels scolaires en compagnie de Kafka, Maupassant, Gogol, Mérimée ou Poe.

Il avait pourtant selon lui le « don d’écrire de fascinants récits avec un maximum d’efficacité, de suspense, d’humour sous-jacent et de froideur. » (p. 186)

Il en profite pour remercier tous ceux qui ont pu croire en lui, comme André Parinaud, Louis Pauwels, Eric Losfeld, la libraire Valérie Schmidt, Alain Resnais, Jean-Pierre Miquel, Christian Bourgois, et quelques autres encore…

« Ce que j’écrivis en cachette, dans ces sous-sols de la promotion sociale, prit peu à peu du poids, de la densité tragique, de l’humour macabre, de l’horreur réaliste, du fantastique vécu, de l’insolite et de l’insolence. » (p. 181)

Toujours à la limite d’être reconnu, Jacques Sternberg a passé sa vie à écrire et à se battre pour être publié, ses seuls remèdes, dit-il, pour échapper à sa panique de la fin.

« On ne devrait écrire que des livres pour y dire ce qu’on n’ose confier à personne. » (p. 170-171)

Cette autobiographie de Jacques Sternberg est à l’image de ses romans et de son scénario pour le film Je t’aime je t’aime d’Alain Resnais : décousue, elle recolle en puzzle des morceaux de sa vie, une vie construite autour de sa passion, écrire, faite de petits boulots et d’échecs, de rencontres, de femmes (son premier amour à seize ans, sa femme Francine), de lectures, de jazz, de navigation en solitaire.

Un portrait lucide de lui-même et de cette longue carrière d’écrivain ponctuée de coïncidences heureuses ou malheureuses.

Les Belles Lettres, 2001. – 348 p.. – ISBN 2-251-44176-X : 130 F.
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Weegee par Weegee

27.11
2009

«Guerres des gangs, fusillades, hold-up, kidnappings… J’étais à nouveau plein aux as. Mes photos, ma signature « Photo par Weegee », étaient quotidiennement dans le journal. Life Magazine me remarqua, et consacra deux pages et demie à ma façon de travailler au QG de la police dans sa rubrique « Parlons images ». Je signai la « Photo de la semaine » à plusieurs reprises. » (p. 99)

 

cop. Weegee

Né en Autriche en 1899, Arthur Fellig, surnommé Weegee, débarque à Ellis Island à l’âge de dix ans. Fils de rabbin, il va grandir à Lower East Side. Très vite attiré par la photographie, il commence par travailler dans un studio de photos d’identité avant de deenir pigiste et d’hanter le QG de la police de Manhattan, à l’affût de clichés au cœur de l’action. Les plus grands journaux, Life et Vogue, font alors appel à lui. Avant de décéder en 1968, il voyage à travers l’Europe, faisant l’expérience de ses distorsions photographiques et d’autres formats, comme le panoramique.
Avec cette autobiographie, c’est plus qu’une vie, c’est l’atmosphère de toute une époque quenous fait respirer Weegee, comme il l’avait fait pour ses heures les plus sombres.

Un autre article à lire ici.

Découverte

WEEGEE. – Weegee par Weegee : une autobiographie / trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Myriam Anderson. – La Table ronde, 2009. – 287 p. : photogr. en n.b… – ISBN 978-2-7103-3121-6 : 18 €.

 


Les années ** à *** d’Annie Ernaux (2008)

04.07
2009

« Il lui semble qu’un livre s’écrit tout seul derrière elle, juste en vivant, mais il n’y  a rien. » (p. 143)

Sans jamais parler à la première personne, Annie Ernaux nous livre là, bien davantage qu’une autobiographie, tout un demi-siècle de souvenirs vécus non seulement par elle mais par toute sa génération. Une nouvelle manière de retracer son parcours en se fondant dans la mémoire et la pensée de tous ceux qui comme elle sont nés après la seconde guerre, comme pour s’effacer derrière un « ils », un « nous », un « elle », derrière son lecteur ou sa lectrice, qui peut-être elle aussi a vécu une séparation, d’abord vécue comme un déchirement coupable puis comme une délivrance :

« A ce moment de sa vie, elle est divorcée, vit seule avec ses deux fils, a un amant. Elle a dû vendre la maison achetée il y a neuf ans, des meubles, avec une indifférence qui la surprend. Elle est dans la dépossession matérielle et la liberté. Comme si le mariage n’avait été qu’un intermède, elle a l’impression de reprendre son adolescence là où elle l’a laissée, retrouvant la même attente, la même façon essoufflée de courir aux rendez-vous sur ses hauts talons, d’être sensible aux chansons d’amour. Les mêmes désirs, mais sans honte de les assouvir à la perfection, capable de se dire j’ai envie de baiser. » (p. 157).

Ces soixante années constituent une somme d’événements sociaux et historiques, qu’Annie Ernaux fait défiler avec intelligence et finesse à travers le prisme du quotidien familial ou individuel. Fascinant.

Car pourquoi écrit-on, sinon pour

« Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

C’est là la réponse d’Annie Ernaux, et sa dernière phrase.

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La chambre solitaire de Shin Kyong-suk

02.03
2009

cop. Picquier

Titre original :  OEttanbang (Corée, 1999)


 

Alors âgée de seize ans, Shin Kyong-suk désire devenir écrivain, et sa cousine photographe. Mais pour commencer, il faut aller travailler à l’usine pour que l’entreprise finance leurs cours du soir, et donc partir de la campagne rejoindre le frère aîné à Séoul, dans une chambre bien petite pour eux trois dans une grande maison qui en compte trente-sept. Dans cette fabrique d’électroménager, les deux adolescentes vont être exploitées comme tant d’autres, sous la menace et l’intimidation, malheureuses de ne pouvoir soutenir le syndicat naissant… 

Cette autobiographie poignante révèle le quotidien cruel des Coréens du sud, encore sous le joug de la dictature, brimés par les patrons, amaigris par les privations, et aussitôt sévèrement punis à la moindre révolte, qu’elle soit syndicale ou civile. De belles lignes décrivent également la relation que la narratrice noue avec l’écriture, et surtout, la souffrance de revenir enfin sur cette période traumatisante débouchant sur un drame. Une écriture simple mais affirmée, singulière, procédant souvent par reprise anaphorique de l’âge (s’agit-il d’une coutume ?) :

« Je trouve enfin mon style. Des phrases simples. Très simples. Le présent pour décrire le passé et le passé pour décrire l’immédiat. Comme si on prenait des photos. De façon nette. De façon à ce que la chambre solitaire ne se referme pas. Un style qui dit la solitude de mon frère aîné qui avançait ce jour-là vers le portail du Centre en fixant le sol. » (p. 35)

SHIN, Kyong-suk. – La Chambre solitaire / trad. du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot. – Picquier, 2008. – 399 p.. – ISBN 978-2-8097-0062-6 : 19,50 €.