Mots-clefs ‘anticipation’

2084 de Boualem Sansal

18.10
2015
cop. Gallimard

cop. Gallimard

De retour du sanatorium, aux confins des montagnes, Ati n’est plus l’homme qu’il était comme tous ses semblables, croyants, fanatiques religieux, soumis dès la naissance au système érigé par le prophète Abi sur un vaste territoire occupant toute la planète, après avoir éradiqué l’Ennemi. Des doutes l’assaillent, et sa rencontre avec un archéologue, Nas, qui lui confie l’ébranlement de toutes ses convictions après la découverte d’un village…

Vous vous souvenez du 1984 de Georges Orwell et de son régime totalitaire, soutenu par la technologie omniprésente permettant au Big Brother de surveiller chacun des concitoyens. Désormais, nous y sommes avec l’avénement d’Internet et le partage volontaire de notre vie privée. Préoccupé par la montée du fanatisme religieux au XXIe siècle, Boualem Sansal reprend le concept du régime totalitaire, mais cette fois religieux, où chaque concitoyen fanatique dénonce chaque défaillance de l’autre, chaque manquement aux lois du Gkabul, et où la foi aveugle vide chacun de toute pensée personnelle, de toute initiative, de tout esprit critique, de toute étincelle de vie. Le récit initiatique du personnage principal, Ati, n’est ici qu’un prétexte pour décrire cette dictature où les individus n’existent plus en tant que tels, lobotomisés par leur obéissance absolue à Abi. Une vision qui, tout comme celle d’Orwell, n’a rien d’impossible, hélas…

288 p. ; 14 x 20,5 cm.

ISBN : 9782070149933

emprunté au C.D.I.

Les particules élémentaires de Michel Houellebecq

28.08
2015
cop. Flammarion

cop. Flammarion

Michel, généticien, prend une année sabatique pour mieux réfléchir. Âgé de quarante ans, il est le directeur de recherches d’une des meilleures équipes européennes de biologie moléculaire. Adolescent, il n’a pas su saisir sa chance auprès d’Annabelle qui l’aimait, et depuis, se désintéresse complètement de la sexualité et se bourre de tranquillisants et de travail. Bruno, son demi-frère, dont les parents soixante-huitards l’ont abandonné pour pouvoir continuer à vivre pleinement leur luxure, cherche en vain des aventures sexuelles. La chance finit enfin par tourner en sa faveur lors d’un séjour au Lieu du Changement, camping post-soixante-huitard tendance New Age…

 

Comme je sors de cette lecture à demi-convaincue et pleinement partagée !

Belle entrée en matière que de créer directement le suspens en parlant dans l’incipit de troisième mutation métaphysique, dont le personnage principal serait l’artisan. Le narrateur serait un observateur scientifique et rationnel a posteriori.

Ce qui m’a plu aussi, c’est qu’il s’agit finalement aussi et surtout d’un roman sur les remords et sur les regrets, sur les « et si… ». Le roman est truffé de passages et d’actes marqués, sentis comme irréversibles. Ce qui me plait dans ce roman, c’est son visage d’innocence perdue, de fuite du temps, de nostalgie.

Et puis il y aussi cette impression de Michel de ne pas être dans le monde, probablement partagée par le Michel s’écrivant.

Pourtant, dans ce roman, probablement par provocation, il y a également beaucoup d’inepties, comme cette réflexion comme quoi un monde féminin serait bien meilleur qu’un monde masculin, ce qui est plus proche d’une forme de misogynie (les femmes seraient toutes douces, altruistes, pacifiques et attentionnées) que du féminisme ! Il n’est qu’à lire la suite p. 210 sur les femmes qui seraient les seules à avoir besoin d’un être à aimer, à pouponner, etc. D’ailleurs Houellebecq tue ses deux protagonistes femmes généreuses en les faisant se suicider, pour ne pas être diminuées par la maladie.

Et l’histoire de Bruno, monsieur branlade du cap d’Agde, c’est d’un ennui ! La découverte par Bruno des plaisirs sexuels libertins dans les centres New Age et au Cap d’Agde prend quasiment tout le roman. A se demander si Michel Houellebecq n’a pas voulu jouer avec le lecteur-voyeur, en dévoilant à ceux qui n’en auraient pas connaissance, les frasques libertines d’1 à 2 % de ses concitoyens, tout au plus.

Mais notre Eros en mauvaise posture est sauvé par Michel Thanatos, personnage fantasmagorique autobiographique qui fait songer aux romans de Sternberg dans lesquels ce dernier mettait en scène un lui-même rêvé, fantasmé. Par ses connaissances en biologie moléculaire, le personnage principal place alors le lecteur en position d’infériorité intellectuelle, comme Umberto Eco : les lecteurs adorent ça.

La fin rattrape tout le reste, mais rend totalement invraisemblable le récit par un narrateur de la galère sexuelle de Bruno, le demi-frère, dont il devrait se contre-fiche. Et ne me dites pas que c’est le reflet de la société contemporaine : s’il fallait retenir de notre société seulement ça, ce serait oublier les 90% de Bidochon qui peuplent les banlieues pavillonnaires de leurs deux enfants avec chien et écran plat, et ressortent tous les samedis de l’hypermarché avec leur marmaille sur le caddie.

Enfin, Michel Houellebecq, dans ce roman, fait un peu songer au Michel Onfray de l’anticipation réaliste, opposé aux religions, pour les avancées génétiques.

Pour conclure, Michel Houellebecq est bien malin mais ce n’est pas pour moi un grand écrivain.

Les gaspilleurs de Mack Reynolds

29.03
2015

cop. Le Passager clandestin

Réputé comme étant l’un des meilleurs agents secrets au service des Etats-Unis, Paul Kosloff dérange lorsqu’un rapprochement entre les deux superpuissances est au goût du jour. Il est insidieusement mis au placard en étant chargé d’infiltrer un groupuscule de révolutionnaires d’extrême-gauche. Ce faisant, il est confronté à une vision de la société radicale qui va lui ouvrir les yeux…

Ce récit d’anticipation datant de 1967 n’a hélas pas pris une ride : ses dialogues, comme l’intrigue, permettent au narrateur/lecteur de découvrir une nouvelle lecture du monde, dépouillée du capitalisme, plus respectueuse du genre humain et des ressources naturelles. Une éthique politique au vernis fictif, vers laquelle il serait bon de se tourner, en ces années de repli sur soi.

 

REYNOLDS, Mack

Les gaspilleurs

trad. de l’amér. par J. de Tersac

Le Passager clandestin (2015).

106 p. ; 17*11 cm.

EAN13 9782369350293 : 7 €.

Continent perdu de Norman Spinrad

06.07
2014
cop. Le Passager clandestin

cop. Le Passager clandestin

 

États-Unis, XXIIe siècle. 200 ans après « La grande panique ». Les Etats-Unis ne sont plus qu’un champ de ruines, qu’un groupe de riches touristes d’Afrique subsaharienne visite à bord d’un hélicoptère piloté par un descendant Américain indigène. Malgré eux, ils sont éblouis par la démesure de cette civilisation du tout technologique disparue, anéantie par la pollution qu’elle a engendrée. Leur guide et pilote Mike Ryan les amène voir les derniers survivants, dans le monde souterrain du métro…

Publiée aux États-Unis en 1970 dans le recueil Science Against Man (« La science contre l’homme »), cette nouvelle tire certes la sonnette d’alarme sur l’ambition exponentielle des Etats-Unis sur Terre et dans l’Espace avec sa démesure technologique dévastatrice en moyens de transports ruinant l’équilibre écologique, mais elle opère surtout un retournement de situation radical en inversant la discrimination raciale, le Blanc Américain étant au service des Noirs d’Afrique. Et tiens, prends ça comme avertissement !

SPINRAD, Norman. – Continent perdu / trad. de l’américain par Michel Deutsch. – Le Passager clandestin, 2013. – 115 p. ; 11*17 cm. – (Dyschroniques). – EAN 13 978-2-916952-98-7 : 7 €.

Le pense-bête de Fritz Leiber

01.06
2014

cop. Le Passager clandestin

 

L’humanité toute entière s’est réfugiée sous terre, dans les abris, depuis l’apocalypse. Ou presque : Fay rend régulièrement visite à Gussy, un inventeur de génie, à la pêche d’une nouvelle innovation à commercialiser. Gussy refuse de quitter sa tour abandonnée avec sa femme, Daisy, et ses enfants, pour le confort étriqué des sous-sols. Ce jour-là, Gussy suggère à Fay de fabriquer une sorte de secrétaire miniaturisée, d’aide-mémoire automatique qui rappellerait à l’homme son planning et sa liste de tâches. Fay repart, à demi-convaincu par l’originalité de sa proposition. Mais quand le mémoriseur est commercialisé, son succès dépasse toutes les attentes : bientôt plus personne sous terre ne peut plus s’en passer, à tel point que l’on ne sait plus qui commande à qui…

Publiée en 1962, cette nouvelle préfigure l’arrivée fracassante du smartphone dans le quotidien d’humains obsédés par le progrès technologique et esclaves de la société de  consommation. Seulement, Fritz Leiber pousse plus loin en mettant en garde l’humanité contre les dangers de laisser une machine s’incorporer en elle, tel un parasite cronembergien, pour lui rappeler son agenda et ses résolutions. Cinquante ans après, cette nouvelle d’anticipation parait de plus en plus visionnaire…

LEIBER, Fritz. – Le pense-bête / trad. de l’américain par Bernadette Jouenne. – Le passager clandestin, 2014. – 106 p. ; 11*17 cm. – (Dyschroniques). – EAN13 9782369350118 : 7 €.