Mots-clefs ‘anarchisme’

La zone du dehors d’Alain Damasio

08.01
2012

 

cop. Folio

 

Professeur de philosophie au grand jour, Capt aime le soir à s’aventurer illégalement dans la Zone du Dehors, à l’extérieur des limites de la métropole climatisée Cerclon, satellite de Saturne. Mieux, il est dans les coulisses à la tête de la Volte, mouvement contestataire de [ré]voltés, laquelle dénonce à l’aide de « clameurs » une société de consommation basée sur l’avoir, une pseudo-démocratie ultra-policée pour protéger ses citoyens de tout conflit, et un système de notation et d’identification des citoyens résumant leur individualité à leur rang social. Arrivent les technogreffes qui, introduites dans le corps des citoyens, leur inoculent le plaisir voulu : un nouveau pas vers la perte consentie de la perception physique de la réalité et, à terme, de de la liberté individuelle, estiment les Voltés…

 

Premier roman de l’auteur, La Zone du dehors est un roman de science-fiction politique, qui, comme Fight Club, attaque la société de consommation en ceci qu’elle privilégie la possession d’objets aux sensations physiques,

« Un message publicitaire nie la vie parce qu’il dégrade les désirs en besoins. »

(p. 246)

et qui, contrairement à 1984, ne dénonce pas une dictature mais une démocratie, cent ans après, en 2084 :

«le summum du pouvoir : une aliénation optimum sous les apparences d’une liberté totale. »

(p. 368)

Qui plus est, sous couvert de raconter un futur possible en campant un intellectuel anarchiste influencé par les idées de Nietzsche, Foucault et Deleuze, Alain Damasio, fantasmé en Capt, dénonce nos démocraties présentes, aseptisées, érigées sous une fausse alternance. Malgré tout, il a la présence d’esprit de nuancer son discours d’anarchiste {ré}volutionnaire, en l’opposant dans un dialogue au point de vue censé de A, Président de la Clastre, et en en montrant les limites et les revers. Au final, il nous livre une démonstration éblouissante d’une pensée politique qui se cherche dans ses moyens d’éducation des non-initiés et dans ses mises en application inspirées des demi-succès confidentiels et des échecs des milieux libres du début du siècle :

« Ce qu’il y a d’extraordinaire chez tous les révolutionnaires que j’ai rencontrés, monsieur Capt, c’est que, comme vous, ils voient le peuple à leur image : bon, généreux, énergique… c’en est presque émouvant – peut-être faut-il voir dans cette chimère une manière de narcissisme, un égocentrisme qui vous est propre, je ne sais pas, ce serait à creuser. » (p. 369)

Beaucoup aimé

 

Un excellent roman d’anticipation politique.

 

Gallimard, 2010. – 650 p. – (Folio ; 350).

Cadeau d’Alexis.

 

Les milieux libres ** de Céline Beaudet (2006)

05.08
2011

Vivre en anarchiste à La Belle Epoque en France

Méconnus voire méprisés, les milieux libres ont moins été étudiés que les différentes mouvances anarchistes et le syndicalisme révolutionnaire, d’autant qu’ils se soldèrent par un échec… Céline Beaudet tente ici de dresser l’historique des ces différentes tentatives de vivre en accord avec ses théories politiques, au sein de communautés :

- le Milieu Libre de Vaux (1902-1907), réunissant de nombreux sociétaires, parmi lesquels Henri Zisly, auteur de Voyage au beau pays de Naturie (1900) et Emile Armand, anarchiste individualiste auteur de nombreux ouvrages et journaux,

- « L’Essai » d’Aiglemont (1903-1908),

- la colonie anarchiste de Ciorfoli (1906) en Corse,

- la colonie de La Rize (1907),

- le Milieu libre de Bascon (1911) qui se transformera par la suite en colonie naturiste.

Puis elle en examine les modalités : abolition du régime salarial pour créer des coopératives agricoles ou ouvrières, réduction des besoins alimentaires et vestimentaires, expériences végétariennes, naturistes, d’amour libre, coéducation sexuelle, éducation physique, manuelle, intellectuelle, rôle éducatif du père comme de la mère, mais aussi de toute la communauté, limitation des naissances…

Mais en vivant hors de la société, comment pourrait-on la changer ? C’est la principale critique que les autres anarchistes font à ces individualistes, en plus de celle de leur effectif risible et de leur abandon de la lutte sociale. Et comment faire alors de leurs enfants des révolutionnaires, ou tout au moins des révoltés ? Ou s’agit-il plutôt comme à La Ruche de former des individus avisés pour transformer la société ?

En outre, la plupart des anarchistes, même en milieu libre, reproduisaient le partage des rôles féminin et masculin, même si le milieu favorise la libération de la femme, moins d’un patron que d’un mari. Mais si ces milieux avaient duré, peut-être les générations suivantes, filles et garçons ayant reçu la même éducation, n’auraient plus suivi ce schéma… A ce propos, il est à noter que les milieux libres ont pu faire preuve d’eugénisme dans leur recrutement, préférant accueillir des enfants en bonne santé et aux capacités intellectuelles avérées, car leur expérience reposait sur l’espoir d’un « homme nouveau », accordant de l’importance au corps par l’éducation physique, recherchant « un environnement et une alimentation saine, jusqu’à un habillement qui n’entrave pas le mouvement. » (p. 96).

A l’époque, ces entreprises de communautés d’individus, voulant abolir tout principe de domination, de hiérarchie, toute structure figée, ont échoué, ayant peu duré, souvent peu tolérées par l’extérieur, par un voisinage inquiet et une police intrusive, mais aussi mises à mal de l’intérieur, avec un budget difficile à équilibrer, et une instabilité structurelle due au refus de tout autorité. Le « colon-type » devait se débarrasser de tout préjugé, être ni envieux, ni jaloux, ni paresseux, et être plus sévère avec lui-même qu’envers les autres… Mais surtout, lui, l’individualiste devait subir la pression du groupe, notamment au niveau de la sexualité, de l’alimentation et de la participation au travail commun. Finalement, comme dans toute entreprise communiste, l’individu devait se sacrifier au profit de la communauté… Et c’est peut-être là la principale raison de l’échec de ces milieux repliés sur eux-mêmes…

Un aperçu instructif de cette solution pour tous ceux qui en eurent assez de préparer la révolution, d’attendre un hypothétique « Grand Soir » et qui ont eu le courage de vouloir mettre en pratique leurs idées, et de vivre en anarchiste, loin de tout préjugé. Une expérience qui se révéla alors être une révolution permanente.

 

A lire également :

Jacques Déjacques L’Humanisphère

Henri Zisly Voyage au beau pays de Naturie (1900)

Thomas More L’Utopie

le moine Campanella Cité du soleil

William Morris Nouvelles de nulle part

Jean Grave Aventures de Nono

Emile Zola Travail

Lucien Descaves La Clairière (pièce de théâtre, 1900), qui décrit le fonctionnement, les déboires et les succès d’un milieu libre.

 

Les milieux libres :  vivre en anarchiste à la Belle époque en France / Céline Beaudet. - [Saint-Georges-d'Oléron]  : les Éditions libertaires , 2006.- 253 p.-[32] p. : ill., couv. ill.  ; 21 cm. - Bibliogr. p. 240-244. - ISBN 2-914980-28-0 (br.) : 15 €.

Une société à refaire *** de Murray Bookchin (1989)

11.05
2011

copyright les éditions écosociété

 

 

Une société à refaire : Pour une écologie de la liberté

Que veut dire Murray Bookchin (1921-2006), militant et essayiste américain éco-anarchiste, lorsqu’il parle d’une société à refaire dans une perspective écologique ?

« Quels sont les facteurs qui ont produit des sociétés humaines écologiquement nuisibles ? Et quels sont ceux qui pourraient créer des sociétés humaines bénéfiques à l’environnement ? »

Il part en effet du triste constat qu’ »alors que les sociétés anciennes tentaient de développer le respect des vertus de coopération et d’altruisme, donnant ainsi un sens moral à la vie sociale, la société moderne encourage la croyance dans les valeurs de compétition et d’égoïsme, privant donc les associations humaines de toute signification, sauf peut-être lorsqu’elles ont pour but le profit et la consommation irresponsable.  » (p. 27)

« La certitude que la technologie et la science amélioreraient la condition humaine a été battue en brèche par la prolifération des armes nucléaires, par la famine massive dans le tiers monde et la pauvreté en Occident. La croyance fervente dans le triomphe de la liberté sur la tyrannie est démentie par la centralisation croissante des Etats partout dans le monde et par les bureaucraties, les forces policières et les techniques de surveillance sophistiquées (…)«  (p. 28) Difficile d’espérer former une vaste communauté de groupes ethniques, ajoute-t-il, avec « la montée du nationalisme, du racisme et d’un esprit de clocher qui encourage l’indifférence aux souffrances de millions d’êtres humains. »

D’autre part, remarque-t-il, presque tous les problèmes écologiques sont des problèmes sociaux, suscités par des nécessités économiques. Car « si la nature devient simplement des « ressources naturelles », c’est que les gens sont considérés comme de simples « ressources économiques« . (p. 200)

Comment changer la donne ? Pour ce faire, il commence par éliminer deux perspectives extrêmes : le Vert misanthrope qui, sans remettre en cause la société elle-même, croit que l’être humain est intrinsèquement néfaste et devrait être dominé par la Nature, au lieu de menacer la survie du monde vivant avec son incroyable puissance destructrice, et le capitaliste qui pense encore que la nature doit être dominée par l’Homme. D’un côté, avec sa « mentalité biocentrique et antihumaniste, qui réduit l’être humain à une simple espèce animale parmi les autres et à faire de l’intelligence humaine la plaie du monde naturel », comme de l’autre, le rapport entre dominant et dominé règne.

Murray Bookchin défend alors l’idée que la domination de l’humain par l’humain est à l’origine non seulement de la société inégalitaire que nous connaissons, mais aussi, par voie de conséquence, à cause des principes d’expansion du capitalisme, du « toujours plus », des problèmes écologiques.

Aussi propose-t-il ce qu’il appelle une écologie sociale, théorie philosophique, sociale et politique sur le rapport entre l’homme et son environnement, qui s’inspire de certains penseurs, anarchistes comme Kropotkine et Bakounine, communistes comme Marx, ou philosophes, comme Hegel.

Parmi les solutions préconisées pour cette future Nouvelle Gauche, on peut noter :

  • Linterdépendance entre les membres de la société : valoriser la participation, l’entraide, la solidarité, l’empathie, le potentiel créatif chez les individus, et la capacité à changer de la société. Privilégier les grandes réalisations de la pensée humaine, de l’art, de la science et de la technique, monuments à l’évolution naturelle. Revenir aux dons et aux rejets des choses inutiles, et non plus à l’accumulation des biens et à l’expansion des désirs.
  • L’élimination de toute hiérarchie sociale et politique : jeunes/vieux, hommes / femmes, riche / pauvre, ethnie / ethnie,…. et pour ce faire la suppression d’un appareil institutionnel liberticide et hiérarchisant, d’une justice arbitraire, clémente avec les nantis, du capitalisme, dont le leitmotiv est la croissance pour la croissance, et d’ »accumuler pour affaiblir, racheter, absorber ou dominer d’une façon ou d’une autre le concurrent«  (p. 135) et de l’Etat-nation faisant place à…
  • une démocratie directe, structurée autour du principe du municipalisme libertaire, les assemblées adoptant une disposition géométrique particulière, le cercle, où il n’y a ni présidence, ni direction formelle. Elle s’inspire de la Cité Athènes dans l’Antiquité  ainsi que de la Commune de Paris (1871) pour la prise de décisions politiques.
  • La décentralisation : la société prendrait la forme d’une confédération de communes décentralisées et liées entre elles par des liens commerciaux et sociaux. Des sources d’énergies renouvelables dispersées permettraient d’alimenter ces communautés à tailles humaines et d’apporter à chacun selon ses besoins.
  • Un citoyen actif : de l’électeur anonyme, contribuable passif payant ses impôts, qu’il est actuellement, que chaque individu soit impliqué dans les transports, le logement, les services sociaux de sa ville ; qu’il soit bien informé, ait le sens de son devoir civique, et surtout, qu’avec une grande maîtrise de soi et une grande discipline, il fasse passer le bien de la communauté – l’intérêt général – avant son intérêt personnel.
  • Une technologie libératrice : ne plus penser en fonction d’une technologie capable de produire le bien-être matériel pour tous, pour se concentrer sur le bien-être moral de tous. De la même façon que « personne n’a le droit de posséder ce dont dépend la vie d’autrui – que ce soit d’un point de vue moral, social ou écologique, (…) personne n’a le droit de concevoir, d’utiliser ou d’imposer à la société des technologies privées capables de nuire à la santé humaine ou à celle de la planète.« (p. 275) « (…) une centrale nucléaire est quelque chose de mauvais en soi, dont l’existence ne peut en aucun cas se justifier. Aujourd’hui, aucune personne bien informée ne doute que l’augmentation de la taille des réacteurs nucléaires ne finisse par transformer la planète en une gigantesque bombe nucléaire s’il se produit suffisamment d’accidents du type Tchernobyl – et, avec l’accroissement du nombre de centrales, cela ne relève plus de l’accident, mais du calcul des probabilités. » (p. 276). Il nous faut privilégier l’énergie solaire, l’énergie éolienne. Il nous faut revenir à une agriculture biologique, et même cultiver notre jardin, pour ne plus simplement consommer, mais produire tout ou partie de notre nourriture, solliciter nos corps pour bêcher, désherber, planter, récolter plutôt qu’aller dans des centres de remise en forme, composter, comprendre le rythme des saisons, le cycle de la croissance et de la destruction. Les déchets seraient récupérés et recyclés. Enfin, « la production mettrait l’accent sur la qualité plus que sur la quantité : on fabriquerait des maisons, des meubles, des outils, des vêtements pour qu’ils durent des années, ou, selon les cas, des générations. » (p. 287)

Un essai particulièrement brillant et accessible, formulant un certain nombre de propositions sociales, politiques et écologiques séduisantes. A lire sans tarder ces idées qui changeraient vraiment la donne.

  • BOOKCHIN, Murray. – Une société à refaire. – Montréal : Les éditions écosociété, 1993. – 300 p.. – ISBN 2-921561-02-6 : 13,40 €.
  • Cet ouvrage peut être commandé dans une autre édition ici ou chez votre libraire.

Daeninckx par Daeninckx ** de Thierry Maricourt (2009)

18.03
2011
« 

Copyright Franck Crusiaux/Gamma

Né le 27 avril 1949, ayant grandi à Saint-Denis puis à Stains, fils de parents divorcés, avec une famille d’anarchistes d’un côté, libres et solidaires, vivant dans des jardins ouvriers arborés, et des gens vraiment bolcheviques de l’autre, travailleurs, dans le béton de HLM, Didier Daeninckx en a gardé cette attention constante en direction de la vie de petites gens, et cet esprit de révolte qui l’a poussé à écrire.

« J’écris uniquement quand ça va mal, sur les choses qui me font réagir, me révoltent. Je n’arrive pas à écrire sur la beauté des choses. Peut-être plus tard, quand je deviendrai sage… J’écris non pas sur le fait divers brut, mais sur le fait divers qui a une résonance plus large, le fait divers qui parle très fort d’un malaise. » (p. 83)

« Le moteur de mes fictions est la colère, l’injustice toujours endémique, toujours recommencée. » (p. 84)

Renvoyé à 16 ans, le jour de sa rentrée en seconde, du lycée technique Le Corbusier d’Aubervilliers, et par contre-coup mis à la porte de chez lui par sa mère, Daeninckx va travailler douze ans comme ouvrier imprimeur. Et puis un beau jour, lassé par ce boulot répétitif, il démissionne, et c’est en 1977, pendant ses trois mois de chômage, qu’il écrit son premier roman, Mort au premier tour, que les éditeurs ont refusé.

« Si je suis devenu écrivain, c’est que j’étais lecteur, enfant. Lecteur de romans. C’est avant tout Martin Eden, de Jack London. Pour une part, c’est grâce à ce bouquin, à cet écrivain, que j’écris. » (p. 56)

Il vit alors de quelques petits boulots avant d’être engagé comme journaliste local à 93 Hebdo, métier qui l’aide à comprendre les mécanismes de l’écriture. Il fait alors le choix d’un vocabulaire peu compliqué, d’une structure de phrase épurée au service de l’émotion, en incorporant « des bribes, des échos du réel« , et surtout d’un point de vue : quel point de vue adopter dans chaque roman, celui d’un jeune Kanak ou d’un visiteur de l’exposition coloniale dans Cannibale, celui d’un policier dans Itinéraire d’un salaud ordinaire ? Ses personnages se situent souvent rejetés dans la marge sociale, souvent associée à une marge géographique (banlieue, Nord,…).

« J’ai choisi d’écrire dans les marges de la littérature et de vivre dans celles de la ville, en banlieue. Aubervilliers fait corps avec ma vie, avec ce que j’écris. » (p. 32)

« Dans mes livres, j’essaie de mêler l’intime des personnages à l’endroit où ils évoluent. Corps et décors se répondent. Les personnes sont modifiées par les lieux où elles vivent. » (p. 43)

Il dit ne pas retravailler son texte, issu d’un premier jet, car tout ce qu’il écrit, il l’a d’abord essayé dans sa tête, et préfère le genre de la nouvelle, qu’il a abordé depuis 1985.

« Aujourd’hui, je me lève tôt et je travaille ainsi : pendant deux tours d’horloge, je me pose des tas de problèmes sur mon histoire ; je fais un break de même durée, puis je repars ; et ainsi de suite. Et c’est souvent en allant m’aérer que je trouve les solutions.

Le matin, tôt, reste un moment privilégié. J’écris toujours dans la même pièce, encombrée de livres, de dictionnaires, de revues, de coupures de presse, de photos, de tout un bordel non rangé, non classé. Je me perds dix fois par jour dans ce fatras, à la recherche d’un document que je ne trouve pas, mais le chemin de cet échec me permet de croiser toute une série d’informations qui viennent se glisser dans le texte en cours. Comme quoi, il y a du retour dans l’aléatoire. » (p. 81-82)

Il affirme également écrire de vrais faux romans policiers car ce qui l’intéresse, c’est davantage les techniques du genre qu’il utilise pour que l’enquête sur la vie du personnage qui vient de mourir « en soit également une sur l’Histoire et sur la mémoire collective. » (p. 111) : « Je conçois le roman comme un révélateur, traquant les failles de la mémoire collective. » (p. 118).

« Mes romans fouaillent l’Histoire. Tous sont conçus de cette manière : la rencontre d’un individu sans importance avec l’irruption du fleuve tempétueux de l’Histoire. » (p. 214)

Suivent des explications de la plupart de ses romans et recueils de nouvelles, dans l’ordre chronologique, avec une attention accrue pour Meurtres pour mémoire, pilier de son oeuvre, et des réflexions en tant qu’écrivain « impliqué », « concerné » plutôt qu »engagé », dans la mesure où il ne souhaite pas faire passer un message politique, mais donner la parole à un tas de gens qui ne l’ont pas eue, et dont il raconte l’histoire.

Ce livre rassemble ici toutes les réponses aux questions que l’on pourrait se poser sur Didier Daeninckx et son oeuvre. Au final il confirme l’impression que nous donnait la lecture de son oeuvre… « impliquée » : celle d’un type qui a su rester simple, celle d’un homme bien.

Daeninckx par Daeninckx [publié par] Thierry Maricourt /Paris  : le Cherche midi , 2009 .- 310 p. ; 22 cm .- (Collection Autoportraits imprévus). - Bibliogr. des oeuvres de D. Daeninckx p. 297-304. - ISBN 978-2-7491-1096-7 (br.) : 17 €.

L’Unique et sa propriété * à ** de Max Stirner (1848)

04.03
2011

Copyright La Table ronde

A la différence de Marx, Stirner ne propose pas de transformer le monde conformément à un idéal, mais d’agir avec lui selon notre intérêt propre : à l’idéalisme doit succéder l’égoïsme. Comment devenir ce Moi égoïste ? En évacuant tout ce qui n’appartient pas en propre, qui nous est extérieur, autant dire le « sacré » :

-          Dieu, dont il relève non sans ironie les contradictions, Dieu étant le premier Egoïste s’il existait !

« Les chrétiens nous ont montré dans leur Dieu comment un être peut n’agir que par soi-même et n’avoir d’autre but que soi-même. Il agit  « comme il lui plait. » Et l’homme insensé, alors qu’il pourrait en faire autant, doit agir « comme il plait à Dieu ». » (p. 176),

-          L’Eglise, qui vit détournée des choses de ce monde, tend vers une vie spirituelle, qui n’est plus la vie mais une pensée.

-          La religion, qui en des milliers d’années de civilisation, a fait croire aux hommes qu’ils avaient vocation à être idéalistes et des « hommes bons », et non pas des égoïstes, alors que toute religion repose sur des promesses pour l’au-delà, car l’homme ne fait rien gratis ! « Ainsi même la religion est fondée sur notre égoïsme et l’exploite. » conclut ironiquement Stirner. De même, elle nous qualifie tous de pécheurs et nous pousse à nous confesser de péchés qui n’existent pas, car nous sommes tout ce que nous pouvons être, c’est-à-dire simplement humains !

-          « Le rude poing de la morale s’abat impitoyable sur les nobles manifestations de l’égoïsme.»( p. 65). La religion dans ce domaine n’est pas la seule à l’ériger ni à sanctionner tous ceux qui ne s’y conforment pas. Ainsi la bourgeoisie attend d’un individu qu’il exerce une profession honorable, un commerce, et juge immoraux les filles de joie, voleurs, hommes sans fortune et sans situation, tous ceux qui n’ont rien à perdre et donc rien à risquer, instables, tous les  « vagabonds de l’intelligence » qui s’affranchissent des codes bourgeois ( p. 126)

-          Après s’être insurgé contre l’Eglise qui veut faire des hommes de bons chrétiens, Max Stirner fustige l’Etat créé par la bourgeoisie et avec lui la notion de bon citoyen : avec lui, plus de séparation de classe : tous seraient égaux ! Avec lui désormais l’intérêt général prime sur l’intérêt individuel ! Mais l’intérêt général n’est-il pas celui particulier de l’Etat, cette oligarchie qui protège son pouvoir et ses intérêts ? Ne tolère-t-il pas tout juste, dans les pays « civilisés », les meetings, les agitations politiques qui lui paraissent insignifiantes ? De même, si des hommes réclament davantage comme salaire, soit il les écoutera pour éviter un redoublement de violence, soit tel le roi des animaux, il donnera un coup de griffe, usera de sa force pour les faire taire. Ainsi le citoyen doit-il rester un vague anonyme, dressé par la peur du gendarme et du policier : éduqué dans la crainte, il n’ose plus, et sa personnalité se trouve étouffée.

-          Liberté, égalité, fraternité… des illusions créées par l’Etat : sommes-nous tous frères et tous égaux ? Non, ni libres, ajoute Stirner , c’est-à-dire indépendants de la détermination personnelle d’un autre, car dans un Etat « un peuple ne peut être libre qu’aux dépens de l’individu » (p. 229). Ainsi donne-t-il tort à Socrate de s’être laissé condamner à mort par l’Etat alors que lui-même en désavouait les raisons.

« On dit que dans l’histoire du monde se réalise l’idée de liberté. Inversement cette idée est réelle autant qu’un homme la pense et elle est réelle dans la mesure où elle est idée, c’est-à-dire dans la mesure où je la pense, où je l’ai. Ce n’est pas l’idée de la liberté qui se développe, mais l’homme, et dans cette évolution personnelle, il développe naturellement sa pensée en même temps. » (p. 380)

-          La justice, le droit de « tous » devant pour l’Etat passer avant le droit individuel. Or pour le défendre, il faut que cela soit un droit dont chacun s’assure à soi-même la garantie, comme celui de manger par exemple.  Il en est de même pour l’acquérir, affirme Stirner, si on le souhaite, on fait tout pour l’obtenir, sans avoir besoin d’autorisation, dusse-t-il se faire par la force. (p. 224)

-          Les partis politiques, qui ne sont rien que des Etats dans l’Etat,  n’ont pas non plus les faveurs de Stirner (p. 251-252) : être fidèle au parti quoiqu’il s’y dise, veiller à son unité, défendre ses principes, voilà qui broie encore l’individu, obéissant, dans l’intérêt du Parti, et plus tard de l’Etat…

-          La vérité : ainsi mentir est préférable, par exemple, si l’on veut protéger un ami, et induire en erreur l’ennemi, que se taire ou dire la vérité.

-          L’Humanité, avec un athéisme succédant à un anticléricalisme de plus en plus étendu, qui a supplanté la crainte de Dieu, est devenu un Idéal, au nom duquel on oublie encore l’individu,

-          Et les sentiments donnés tels que la conscience, la famille, le mariage, l’abnégation, le dévouement, la loi, le droit divin, la piété, l’honneur, le patriotisme,

-          L’Amour enfin, pour lequel l’individu peut sacrifier d’autres passions, mais pour lequel il ne se sacrifie pas, et qu’il donne à sa guise, (p. 310-312) et donc pas forcément à sa famille.

Ainsi donc, pour Stirner, être égoïste, c’est ne pas vivre en fonction d’une Idée, d’une spiritualité, c’est songer à soi, à son avantage personnel (p. 395), c’est refuser de se sacrifier pour la patrie, la famille, la loi ou sa foi.

Mais son point de vue philosophique est méprisé à l’époque et encore aujourd’hui, car l’esprit passe après la personnalité ; chez lui il ne peut exister ni idéal, ni héroïsme.

Car le bonheur de l’individu, pour Stirner, passe par l’éducation et la propriété :

« Pour être bon chrétien on n’a besoin que de croire, chose qui peut se produire sous le régime le plus oppressif. Il s’ensuit que ceux qui pensent chrétiennement n’ont de souci que de maintenir dans la piété les travailleurs opprimés et ne songent qu’à leur prêcher la patience, la résignation, etc. Les classes opprimées ont pu supporter leur misère tant qu’elles furent chrétiennes, car le christianisme ne laisse pas grossir leurs murmures, ni leurs révoltes. Mais il ne sert plus maintenant de calmer leurs désirs, on veut les assouvir. La bourgeoisie a annoncé l’évangile de la jouissance terrestre, matérielle, et elle s’étonne à présent que la doctrine trouve des adhérents parmi nous autres, pauvres gens ; elle a démontré que ce n’est pas la foi et la pauvreté, mais l’éducation et la propriété qui font le bonheur : nous aussi, propriétaires, nous comprenons cela. » (p. 134)

D’ailleurs, affirme-t-il, l’individu ne veut pas la liberté, mot vide de sens, mais la possibilité de jouir de la possession de bonnes choses, comme « une nourriture succulente et des lits voluptueux » plutôt que du « pain noir » et d’une « litière » (p. 170)

En cela Stirner montre qu’il s’oppose non seulement à la bourgeoisie et la religion, mais aussi à Proudhon et au communisme, qui combattent l’égoïsme et la propriété pour tout remettre entre les mains de Dieu pour l’un et de l’Etat centralisateur et dépossesseur des individus pour l’autre (p. 136). Pour Stirner, ils ne font que transposer un principe chrétien en demandant à tous de se sacrifier pour l’amour des autres, pour le bien-être de l’Etat (p. 267).

De même, contrairement aux valeurs prônées par la bourgeoisie et le communisme, le travail seul, pour Stirner, ne nous fait pas homme. Il doit dépendre de ce que chacun est, de ce qu’il lui procure comme nourriture, et surtout de ce qu’il permet de faire progresser l’humanité, entendons par là ni machinal, ni monotone (p. 145). Il doit aussi être payé pour sa juste valeur (p. 271) et faire valoir le bien – bien matériel, intellectuel ou artistique - qu’il a produit sans s’abaisser à en accepter un prix dérisoire (p. 336).

L’homme, conclut Stirner, n’a pas plus de mission que la fleur qui s’épanouit et jouit du soleil, de l’eau et de la terre, ou de l’oiseau qui contemple la terre à ses pieds, se nourrit d’insectes et chante quand il lui plait (p. 348). Il emploie l’éventail de ses forces et de ses possibilités pour pousser son existence vers là où bon lui semble, en dehors de toute contrainte extérieure, qu’elle soit religieuse, gouvernementale ou familiale.

***

Après l’Eglise qui a imposé sa vision du monde et de la vie sur terre selon ses mythes religieux, après Descartes qui a séparé le corps de l’esprit et posé la Raison comme absolu, après l’avènement de l’Etat qui a instauré la communauté d’hommes et l’Humanité, Max Stirner ouvre une quatrième conception philosophique, celle de l’Individu, de l’Unique. Ce faisant, Stirner s’oppose tout à fait au platonisme et à Aristote, aux Idées qui nous dépassent et auxquelles notre existence matérielle et spirituelle serait rivée.

Stirner a dû se sentir bien seul en remettant en cause toutes les philosophies et systèmes politiques existants. S’attaquant à l’Eglise, à l’Etat et au communisme, il rejoint son contemporain Proudhon et l’anarchisme, mais s’en distingue en critiquant sa foi en Dieu et son refus de la propriété qu’il juge, lui, nécessaire au bonheur de l’individu.

L’ouvrage lui-même, même s’il est relativement accessible, s’avère assez dense.

En outre, la notion d’égoïsme peut paraître choquante au premier abord, mais il faut bien la comprendre comme proche de la notion d’indépendance individuelle totale. Aussi, même si Stirner semble mettre à bas la morale et l’éthique, il évoque par là ces schémas de pensée hérités de la religion et de la culture de l’époque. L’homme, pour lui, est à même de distinguer ce qui lui paraît bien de ce qui est mal, et d’agir en conséquence.

Cette notion philosophique de l’Individu seul maître de lui-même a conduit à un courant anarchiste dit individualiste, dont Emile Armand fut l’un des successeurs en France, avec de nombreux ouvrages et des revues comme L’Unique (1945) et L’En-dehors (1922).

W. Curtis Swabey a justement analysé l’éthique Stirnéenne dans un article paru dans L’En-Dehors, n°204-205, 15 avril 1931, où il souligne le fait fondamental que Stirner a proclamé, avec sa théorie de l’Unique et sa propriété, la doctrine de la propriété du moi. C’était une conception hardie à l’époque, et qui le reste encore :

« Vous êtes vos maîtres, travaillez pour votre intérêt. Ne respectez aucun idéal, ne rendez pas vos actions conformes à tel ou tel étalon moral. Méprisez la coutume, le devoir, la moralité, la justice , la loi. Je suis Dieu, et roi, et loi. — Ne tenez pour sacrés que vos appétits et vos désirs ».

Il pense opportun de distinguer aussi la philosophie individualiste de Stirner de la philosophie nihiliste, car on les a souvent confondues à tort. ainsi , la philosophie individualiste dit : « Soyez un individu fort ! Elevez-vous au dessus du commun ! Développez votre personnalité ! » La philosophie égoïste ou nihiliste dit : « Tu n’as aucun devoir à remplir. Si tu désires être un homme fort, un homme influent, un individu réellement au-dessus, autant que faire se peut, de l’influence du troupeau, en ce cas, sois fort ! Non comme devoir, mais comme privilège ». La première théorie commande : « Tu dois être un surhomme », et se rapproche en cela de Nietzsche. La seconde dit : « Sois ce que tu désires être ».

L’unique et sa propriété / Max Stirner ; trad. et postf. de Henri Lasvignes ; présentation de Cécile Guérard. – Paris : la Table ronde, 2000. – 411 p. : ill., couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (La petite vermillon, ISSN 1160-3100 ; 126). Acheté.

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Vous pouvez lire gratuitement et librement L’Unique et sa propriété de Max Stirner sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF.

Petit lexique philosophique de l’anarchisme * de Daniel Colson (2001)

18.02
2011

Copyright Biblio essais

« Egalité (…) L’égalité libertaire est synonyme d’autonomie, de liberté et d’équilibre. Elle n’a rien de commun avec l’égalité abstraite et juridique de la démocratie et des droits de l’homme qui, derrière l’abstraction de l’idéal, justifie toutes les hiérarchies, toutes les dominations réelles, toutes les inégalités (comme le montrent les faux-semblants de l’école). (…) Contre ces fausses inégalités, illusoires ou imposées de l’extérieur, l’anarchisme affirme au contraire les différences, toutes les différences, la singularité absolue de chaque être dans ce qui le constitue à un moment donné. L’égalité anarchiste n’est pas une égalité de mesure (…), mais au contraire une égalité fondée sur l’anarchie des êtres, sur leur autonomie absolue, sur la possibilité pour chacun d’entre eux d’aller jusqu’au bout des aspirations, des désirs et des qualités dont il est capable à un moment donné, suivant le principe que « le plus petit devient l’égal du plus grand dès qu’il n’est pas séparé de ce qu’il peut. » (Gilles Deleuze, Différence et répétition). »

D’ « Action » à « Volonté de puissance », en passant par « Démocratie directe », ce lexique tente d’expliquer les principes de l’anarchisme et de ses théoriciens à travers diverses notions – phares.

Neuf personnages illustrent la couverture de ce lexique : on y trouve à la suite de Pierre-Joseph Proudhon et de Mikhaël Bakounine, Louise Michel, Nestor Makhno, Friedrich Nietzsche, Gustave Courbet, Gabriel Tarde, Arthur Rimbaud et Gilles Deleuze. Pour certains d’entre eux, les voir figurer là peut sembler inattendu, ce qui d’ailleurs ne peut qu’être sciemment voulu, certains écrivains comme Tolstoï ayant pu prendre la place d’un Rimbaud ou d’un Courbet, mais n’est-ce pas une manière de nous rappeler que ce dernier souhaitait que les artistes puissent s’organiser sur le principe de l’autogestion ? Et que l’on n’a su retenir de l’anarchisme que quelques noms alors que nombreux furent ses sympathisants ?

On peut également émettre quelques réserves sur la définition que Daniel Colson donne de l’anarchisme de droite, mais dans l’ensemble, même si la lecture de ce lexique requiert parfois de posséder quelques notions philosophiques, elle se révèle tout à fait intéressante par son aide à la compréhension des interactions entre les penseurs anarchistes (Proudhon, Stirner, Bakounine), les autres philosophes (Nietzsche, Kierkegaard, Leibniz, Deleuze, Spinoza,…) et l’histoire des mouvements ouvriers ou populaires.

COLSON, Daniel. – Petit lexique philosophique de l’anarchisme : de Proudhon à Deleuze. – Librairie Générale Française, 2001. – 378 p.. – (Livre de Poche. Biblio essais ; 4315). – ISBN 978-2-253-94315-0 : 6,95 €.

L’anarchisme *** de Daniel Guérin (1965)

04.02
2011

copyright Gallimard pour la couverture

Dans son avant-propos à L’Anarchisme : de la doctrine à la pratique, Daniel Guérin annonce tout de suite qu’il n’entend pas faire un travail biographique ou bibliographique, ni une énième démarche historique et chronologique, mais examiner les principaux thèmes constructifs de l’anarchisme.

Pour ce faire, il commence par rappeler le véritable sens du mot « anarchie », lequel est souvent perçu au sens péjoratif de chaos, de désordre et de désorganisation, alors que, dérivant étymologiquement du grec ancien, « anarchie » signifie littéralement avec le -an privatif « absence de chef », et par voie de conséquence de figure d’autorité ou de gouvernement. Aussi l’anarchisme constitue-t-il une branche de la pensée socialiste visant à abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, et entraînant un certain nombre d’idées – forces que sont la révolte viscérale, l’horreur de l’Etat, la duperie de la démocratie bourgeoise (d’où le refus des anarchistes de se présenter aux élections et leur abstentionnisme), la critique du socialisme « autoritaire », et surtout du communisme, la valeur de l’individu et la spontanéité des masses.

Cet examen permet ensuite à Daniel Guérin de traduire comment, dans la pratique, ces différents concepts permettraient de donner naissance à une nouvelle forme de société. L’autogestion constitue, à plus d’un titre, le concept le plus prometteur et le plus naturellement appliqué. Dans sa définition des principes de l’autogestion ouvrière, Proudhon maintient la libre concurrence entre les différentes associations agricoles et industrielles, stimulant irremplaçable et garde-fou pour que chacune d’entre elles s’engage à toujours fournir au meilleur prix les produits et services. A cette fédération d’entreprises autogérées pour l’économie se grefferait pour la politique un organisme fédératif national qui serait le liant des différentes fédérations provinciales des communes entre elles, décidant des taxes et propriétés entre autres choses, chaque commune étant elle-même administrée par un conseil, formé de délégués élus, investis de mandats impératifs, toujours responsables et toujours révocables. Partant, pour Proudhon, à son époque, il n’y aurait plus de colonies car ces dernières conduiraient à la rupture d’une nation qui s’étend et se rompt avec ses bases. Voilà donc la société future imaginée par les penseurs anarchistes du 19e siècle : une société décolonisée, sans chef, mais constituée d’un maillon de fédérations agricoles et industrielles autogérées, communales et régionales, dont les délégués mandatés sont révocables.

Enfin, Daniel Guérin relate comment dans l’Histoire les anarchistes ont pu s’exprimer ou pas, justement, évincés par exemple de l’Internationale par Marx et de la Révolution russe par Lénine et Trotsky. Il souligne les succès de l’autogestion agricole en Ukraine du sud, dans la Yougoslavie de Tito, dans les conseils d’usine italiens, et principalement en Espagne, avec les collectivités agricoles et industrielles, et la mise en place dans les communes de la gratuité du logement, de l’électricité, de la santé et de l’éducation… mais très vite supprimées par les dirigeants communistes.

Dans cet essai extrêmement clair, Daniel Guérin n’hésite ni à faire l’éloge de certaines idées et expériences réussies, ni à montrer les contradictions et incohérences de certains concepts ou mises en pratique.

Il est bien dommage que cet essai datant de 1965, et donc vieux déjà de 46 ans, n’ait pu être réactualisé à la lumière des années 68 et du renouveau d’une pensée de sensibilité anarchiste aux Etats-Unis, avec notamment le philosophe Noam Chomsky et Murray Bookchin.

Dans l’essai suivant, Anarchisme et marxisme, daté de 1976, Daniel Guérin compare les deux courants de pensée, puisant dans la même source de révolte, mais divergeant dans la conduite du mouvement puis dans la mise en place d’une nouvelle société. Il achève son exposé sur Stirner, individualiste anarchiste, grande figure de la pensée anarchiste, dont on a mal saisi les tenants et aboutissants.

Une lecture extrêmement stimulante de concepts séduisants.

L’Anarchisme : de la doctrine à la pratique… / Daniel Guérin. – Nouvelle éd. revue et augmentée. – Gallimard, 1981. – 286 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Collection Idées ; 368. Sciences humaines).

En appendice, « Anarchisme et marxisme », texte remanié d’un exposé fait à New York, 6 novembre 1973, et « Compléments sur Stirner », du même auteur. – Bibliogr. p. 281-286
(Br.) : 10,60 F.