Rencontre avec Benabdallah Dridj (2011)

26.03
2011

Lundi 7 mars 2011, nous avons eu le plaisir de rencontrer Benabdallah Dridj, auteur du roman Oujda, avec le soutien de l’association « Vivre et l’écrire ».

Fils de harki né en Algérie, Benabdallah Dridj vit aujourd’hui à Blois. Il est éducateur spécialisé.

copyright L'Harmattan

 

« Yacine envisage d’aller en Algérie, mais une étrange hésitation le retient, qui devient l’occasion d’un retour sur le passé de son père, l’évocation de blessures nées de la guerre d’Algérie. Août 1975. Un homme emmène sa femme et ses enfants voir sa famille en Algérie. Il se voit refuser l’entrée de son pays natal et se retrouve seul, bloqué pendant vingt jours à Oujda, ville frontière entre le Maroc et l’Algérie. Plusieurs récits se croisent, plusieurs époques. Roman généreux, Oujda retrace la vie de femmes et d’hommes dissemblables, complexes, mais animés par un même espoir. » (Note de l’éditeur)

 

Mais ce n’était pas tant de son roman dont voulait parler Benabdallah Dridj, mais des questions qu’il s’était posées et qui l’avaient amené à prendre la plume, et en particulier celles sur les harkis pendant la guerre d’Algérie.

Qui sont les harkis ?

« Il s’agit d’Algériens qui combattaient contre le FLN. C’était dans l’Histoire les « traîtres » de l’Algérie.

Dès qu’on parlait de la guerre d’Algérie », nous confia Benabdallah Dridj, « mon père fuyait le dialogue.

Dès que je l’interrogeais : « Est-ce que je peux savoir… », cela dérangeait mon père et j’étais rabrouée par ma mère.

Souvent », fait-il remarquer, « le poids de la religion fait que quand on est Arabe, c’est qu’on est musulman, alors que ce n’est pas vrai : je suis athée. Souvent on pratique certaines coutumes religieuses sans savoir pourquoi, ni d’où elles viennent. C’est ainsi que se transmet une tradition sans que l’on sache d’où ça vient, de quoi il s’agit, et bien souvent les parents ne disent rien à leurs enfants car ils ne le savent pas eux-mêmes, et perpétuent des croyances et des pratiques avec lesquelles ils ont été éduqués.

C’est pourquoi moi j’ignorais tout et j’ai tout appris dans les bouquins. Je vivais en banlieue et je n’attendais qu’une chose, en sortir.

La Zup, à l’époque, les barres d’immeubles, c’était le nec plus ultra, avec eau froide, eau chaude, la supérette en bas et le médecin. Et les immigrés, des hommes seuls souvent, pouvaient se retrouver entre eux. Aujourd’hui les jeunes n’en peuvent plus de vivre dans des ghettos. Et souvent les gens plus âgés pleurent quand leur bâtiment est devenu insalubre et qu’il est démoli. Aujourd’hui on est stigmatisé quand on habite dans la ZUP.

J’avais des tas de questions, et plus j’écrivais, et plus j’avais des questions, et je sortais de l’accusation : « C’est la faute à mes parents.

Comment êtes-vous devenu écrivain ?

« Au début j’écrivais des chansons, puis des récits, et enfin un roman, sans en avoir l’intention au départ. »

Vous avez beaucoup lu ?

« Je suis parti d’aucun livre à 300-400 bouquins. Et c’est ça quand on n’a plus envie de se limiter à sa propre problématique. Et je me suis rendu compte que des gens comme mes parents, il y en avait eu des tas, que cela n’avait rien eu d’exceptionnel. Et si mon père a fait cette connerie, et que d’autres ont fait la même, c’est parce que leur histoire les a embarqués là-dedans.

Au bout de chaque guerre il y a les fameux boucs-émissaires. Il y eut par exemple les femmes tondues parce qu’elles avaient aimé des hommes qui étaient Allemands. En Algérie ce furent les harkis.

Harkis ou membres du FLN, ils sont venus parce qu’ils ont connu une histoire.

Le 8 mai 1945, par exemple, alors que la France était en pleine liesse, il y eut 10 000 morts en Algérie. Qu’est-ce qui s’est passé ? Les Algériens rentraient de la guerre où ils avaient combattu aux côtés des Alliés pour la patrie française, moins 30 000 d’entre eux qui avaient donné leur vie. De retour, ils ont réclamé leur indépendance. On leur a répondu par le mépris le plus total pour leurs sacrifices, par la violence la plus expéditive. Ce fut l’un des moments fondateurs du mouvement. C’est ce qui a fait préférer au FLN les armes plutôt que la négociation.

Les harkis, eux, étaient composés d’une majorité de petites gens qui voualient protéger leur famille.

Pendant la guerre, plus de 2 millions de personnes ont été parquées dans des camps : les Français ont refait aux Algériens ce qu’ils avaient eux-mêmes subi durant la guerre.

Tout cela je l’ai appris en cherchant, en écrivant…

On emprunte des pistes différentes quand on prend des voies artistiques (peinture, cinéma, musique, écriture,…). Ces supports culturels, artistiques, vous emportent ailleurs.

Et avec mon BEP compta, je ne pensais pas que je serai là un jour devant vous.

L’envie de savoir, la curiosité, je ne l’avais pas au collège ou au lycée, je l’ai eue ensuite.

« La vérité, ça n’existe pas », c’est un aspect du monde selon ce que vous êtes.

Chacun d’entre vous est prêt à écrire son roman quand il l’a compris. J’ai donc démarré d’un moment vrai, que la famille a vécu, avant de parler d’autres histoires. Je n’avais pas envie de raconter l’histoire de ma famille, mais une famille traversée par cette Histoire. On parle de ce lien, mais pas de l’un ou de l’autre.

Je raconte par exemple l’histoire de cet homme qui repart au Maghreb en juillet 1975 avec toute sa famille en voiture, pour revoir ses parents, qui traverse l’Espagne et qui est refoulé seul à la frontière.

Dans les manuels d’histoire, en Algérie, on ne sait pas que les résistants ont tué plus d’Algériens que de Français car tous ceux qui n’étaient pas pour le FLN étaient considérés comme étant contre le FLN. Par exemple, le FLN a interdit aux hommes de fumer (car le tabac venait des Français), et il coupait les lèvres et le nez à tous ceux qui bravaient cette interdiction, ce qui les faisait ressembler à une tête de mort, et souvent c’était la gangrène sur 6 mois puis la mort.

C’était une guerre, et ils pensaient que pour la gagner, il fallait terroriser les Algériens, et donc ça passait par une torture inimaginable dans ce but.

Il y a eu beaucoup de tortures, et, comme l’a écrit Laurent Mauvignier, beaucoup de Français se retrouvaient avec un uniforme et dans un pays qu’ils ne connaissaient pas, avec cette trouille énorme de mourir. L’essentiel, pour eux, c’était de rester en vie, à n’importe quel prix, en torturant, en soutirant des renseignements, etc.

Dans mon bouquin, j’en veux à deux choses :

- la tradition, qui ne permet pas de comprendre pourquoi on fait les choses, c’est un dogme,

- et les politiciens, qui peuvent prendre des décisions inhumaines.

Comment se fait-il que vous employez autant de « gros mots » dans votre roman, ou des mots du langage courant ?

« Les mots que j’utilise, ce sont les miens, d’où cette violence parfois verbale pour décrire ce moment où ils doivent faire un choix, en sachant que deux minutes après, ils peuvent tuer un père ou une mère qu’ils connaissent. »

Benabdallah Dridj, avant d’écrire son roman, a commencé par écrire des poèmes et des chansons, et il en a chanté quelques-unes, en rapport avec le thème choisi.

 

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2 Reponses to “Rencontre avec Benabdallah Dridj (2011)”

  1. Pascale Charbonnier (Michaux) dit :

    « On emprunte des pistes différentes quand on prend des voies artistiques (peinture, cinéma, musique, écriture,…). Ces supports culturels, artistiques, vous emportent ailleurs.

    Et avec mon BEP compta, je ne pensais pas que je serai là un jour devant vous.

    L’envie de savoir, la curiosité, je ne l’avais pas au collège ou au lycée, je l’ai eue ensuite. »

    Heureuse d’avoir enfin des nouvelles de mon ami d’enfance Bennnnnnnn !!!
    C’est quelqu’un qui a compté dans ma jeunesse. Je suis heureuse que tu aies enfin trouvé ton chemin, car comme tu l’as si bien dit : « Avec mon BEP compta … »
    Nous étions quatre bons amis et aujourd’hui 2 d’entre nous sont en contact : Francis et moi.
    Nous voulons absolument de tes nouvelles, n’oublies pas ces années, qui t’ont certainement aidé dans ton parcours…
    Pascale … Surnommée Michoco

    • Carnets de SeL dit :

      Bonjour,
      Hélas, vous n’êtes pas sur le site de votre ami, mais sur un blog littéraire. Et je ne dispose pas de ses coordonnées.
      Cordialement

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