Martiens, go home ! *** de Fredric Brown (1954)

15.09
2005
Première publication aux E.-U. en 1954.
Première traduction française, en 1957,
dans la collection Présence du Futuraux éditions Denoël.


Les petits hommes verts nous polluent la vie !

Nous sommes le 26 mars 1964, en pleine guerre froide, en Californie. Cherchant désespérément l’inspiration pour son nouveau roman de science-fiction, Luke Devereaux s’est isolé dans une cabane en plein désert. Lors d’une soirée particulièrement arrosée, il entend frapper à la porte : un petit homme vert le salue d’un désinvolte « Salut, Toto. ». Croyant être le seul à avoir rencontré un martien, quelle n’est pas sa surprise en constatant le lendemain, de retour à la civilisation, que les humains de la Terre entière ont vu apparaître eux aussi un milliard de ces petits hommes verts, cyniques  et envahissants…

Ecrit il y a plus de cinquante ans, ce roman culte de la science-fiction américaine n’a rien perdu de sa verve ni de son humour. Certes, Fredric Brown n’a pas la belle plume de son confrère Ray Bradbury, mais une fois commencé, il est bien difficile de se séparer de ce petit roman jouissif, qui n’est pas sans rappeler l’humour tout aussi corrosif du film Mars Attacks ! de Tim Burton (1996). Il multiplie les comiques de situation par le biais de ces petits hommes verts exaspérants, moqueurs et méprisants au possible, dont on ne sait rien sinon qu’ils sont apparus en masse pour observer nos moeurs, comme dans un zoo, se téléportent instantanément, qu’ils voient à travers tout, murs, tiroirs, couvertures, obscurité, ce qui met fin à tout désir d’intimité, à tout secret défense, mais aussi à tout mensonge, puisqu’ils éprouvent un malin plaisir à mettre en difficulté ou à ridiculiser les humains, et ce quelle que soit leur position sociale. Car le martien semble n’avoir qu’une qualité, celle de faire table rase de toute discrimination, qu’elle soit raciste, sexiste, religieuse, politique ou sociale, les êtres humains ayant tous la même valeur pour lui. Bref, ces petits hommes verts ont bien l’air de s’amuser aux dépens des humains, qui ne savent plus que faire, ne comprenant pas les motivations de leur venue et, pire, celles qui pourraient déclencher leur départ.

« La situation est donc la suivante : votre existence, vos pensées et votre raison seront moins affectés par eux si vous choisissez le moyen terme entre essayer de les ignorer complètement et leur accorder trop d’importance.«  (p. 92)

Mais sous ses dehors de gigantesque farce de 200 pages, ce roman donne aussi matière à réflexion.
D’abord, à l’image de ses petits personnages qui perturbent l’ordre du monde en criant partout la vérité et en ridiculisant tout un chacun quelle que soit sa fonction sociale, il ose dénoncer le mensonge sur lequel repose non seulement toute notre société extrêmement hiérarchisée mais surtout toute guerre, notamment ce culte du secret en pleine guerre froide, mais aussi à l’époque du maccarthysme cette propension àl’ingérence dans la sphère privée. A l’heure actuelle d’ailleurs, Internet avec la webcam chez soi relayé par les téléphones portables et les caméras de surveillance à l’extérieur ne sont pas loin de remplacer le Big Brother imaginé par Georges Orwell le premier dans 1984.
Ensuite, toute l’histoire est à lire comme une réflexion philosophique sur notre relation avec autrui et notre perception du monde. Qui est fou ? Le protagoniste qu’on place dans un asile psychiatrique car il ne voit plus ni n’entend les martiens, et pense que tous les autres sont fous ? Cet autre homme qui préfère voir sa femme et ne voit plus les autres ? Ou ces terriens qui croient voir et entendre ces martiens qu’ils ne peuvent pourtant toucher et qui sont à l’épreuve de toute expérience physique, à se demander s’ils ne sont pas le fruit d’une hallucination collective ? Quel est le pouvoir de l’imaginaire, de la conscience, de l’inconscient et du subconscient ? Quel est, enfin, grande question littéraire, le pouvoir d’un écrivain sur ses lecteurs, lui qui fait surgir un monde et des personnages de son imaginaire, lesquels partent à l’assaut de lecteurs qui leur confèrent une réalité, une certaine épaisseur psychologique comme on dit, le temps d’une lecture, laquelle se mêlera à leurs autres souvenirs ?

trad. de l’américain par André Dorémieux. – Gallimard, 2007. – 216 p.. – (Folio SF ; 6). – ISBN 978-2-07-041562-5.

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1 Reponse to “Martiens, go home ! *** de Fredric Brown (1954)”

  1. capt everton dit :

    Martien, go Home
    C’est un de mes livres favoris. Comment ne pas rêver que ces martiens débarquent un jour sur terre et qu’on en finissent avec l’Hypocrisie tant vis à vis de sois-même que des autres. Le monde ne serait-il pas meilleur si les hommes politiques, les guerres et les banques devenaient ineptes?

    Le pitch est très simple:
    -Un milliard de petits hommes verts débarquent, ils savent tout sur tout le monde et Ils répètent tout au monde entier.
    -Le monde s’effondre, les dirigeants ne peuvent plus mentir, et les couples également nul n’a plus d’intimité.
    -Et ces fichus martiens n’ont peur de rien, ils ridiculisent tout les hommes et femmes en les traitant de Toto et de Chouquette. Ils sont grossiers, exaspérants, et très marrants.

    Le personnage de Luc Dévereau que l’on peut considérer comme le héros est un peu « décadence et splendeur ». Cet écrivain raté va subitement avoir du succès avec des westerns ringards car le monde est devenu absurde.

    Ce livre écrit dans les années cinquante à un côté vieillot qui en renforce le charme.

    http://sfsarthe.blog.free.fr

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