Loïe Fuller, danseuse de la Belle Epoque

11.05
2012

 

cop. Hermann Danse

Il fallait bien cela, 680 pages, pour faire découvrir une carrière aussi foisonnante que celle de Loïe Fuller (1862-1928), dont les performances en solo visaient à éblouir le regard par le spectacle d’un corps quasi-virtuel, agrandi par d’immenses voiles tenus par de grands bâtons, une forme lumineuse et immatérielle évoluant au-delà de toute loi de l’équilibre ou force de gravité. Avec sa gestuelle sans rupture et sans changement abrupts, ses transformations continues, son corps ne se voulait plus au centre de l’attention, mais devenait uniquement un médium artistique, un élément moteur qui disparaissait sous la forme désirée. Tout en exaltant le monde de la nature, la ligne courbe, les formes organiques (sa Danse du Lys), cette pionnière de la danse moderne, qui a fait découvrir Isadora Duncan, a mis en relation directe la science et l’art, en s’appropriant les dernières découvertes scientifiques, afin de les transposer aussitôt. Elle a été ainsi la première à introduire l’artifice afin d’ouvrir la danse à la modernité du multimédia.

Née en 1862 à -30° en Amérique, Loïe Fuller se produit dès l’âge de 4 ans, mais commence officiellement sa carrière à l’âge de 12 ans. Faisant d’abord de la pantomime, elle entreprend à partir de 1983, incitée par un acteur écossais de sa troupe avec lequel elle a une relation, une carrière de danseuse. Sensible aux revendications féministes, elle s’écarte à grands pas de la rigueur puritaine de son éducation, danse alors sans collant et dans une tenue quasi-transparente, ce qui scandalise déjà, remporte un grand succès dans le rôle titre d’un garçon dans une comédie, puis dans celui d’Aladin, le héros d’une pièce à grand spectacle.

« Ces expériences répétées, doublées de bien d’autres facteurs psychologiques, fixeront chez elle le goût de l’artifice et du travestissement pour atteindre à la fois l’autre et le succès. Le manque de confiance de son propre corps de femme sera à la base de son homosexualité ainsi que de son art. »

Ce sera toute sa vie, et elle en aura d’autant plus conscience en découvrant la danse libérée d’Isadora Duncan, une danseuse au corps nié, car perpétuellement occulté par les voiles, le mouvement de ceux-ci visant à reconstruire une image sublimée de la féminité. En cela, son image bien plus que sa personne fut admirée par les grands artistes symbolistes et d’art nouveau.

En 1889, Loïe Fuller crée sa propre compagnie. Elle a déjà connu autant d’expériences homosexuelles qu’hétérosexuelles, et finit par se marier dans son appartement. Le succès de sa scène d’hypnose dans une pièce lui donne l’idée de sa première danse. Après une mise au point de ce numéro où elle comprend toute l’importance de la lumière, elle le baptise La Danse serpentine. Elle triomphe en 1893 avec cette danse abstraite, d’avant-garde, qu’on continue à classer dans le music-hall, n’étant pas reconnue en tant qu’art en part entière. Très vite, elle dépose les brevets du fruit de ses recherches sur les bâtons incorporés aux voiles, ainsi que sur ses jeux de lumière, mais hélas, elle a un temps d’avance, et on ne lui reconnait pas cette invention, si bien que n’importe qui a le droit de reprendre ses trouvailles.

Divorcée, salie par les insinuations sur son homosexualité et sa réputation sulfureuse, victime de ses nombreuses imitations, Loïe Fuller rêve de gloire en Europe. Seulement, à son arrivée, Loïe ne trouve à danser que dans un cirque, à Cologne, et touche le fond du désespoir. En France, Loïe Fuller découvre avec stupeur qu’elle est déjà victime de son succès outre-manche : l’idée de sa danse a été copiée par d’autres qui se sont assurées les meilleurs places à Paris. Elle réprime un sentiment d’injustice avant de se battre pour montrer qu’elle vaut mieux que toutes ses pâles imitatrices. Le 5 novembre 1892 marque la date officielle des débuts de Loïe Fuller à Paris ; elle sera annoncée sur les affiches de Fernand Sigismond Bac, Choubrac, Pal, Chéret et Toulouse-Lautrec. C’est un triomphe. On accourt de partout pour la voir.

 

Loïe Fuller sur un immeuble parisien

Dès lors, la danseuse symboliste est admirée par Paul Adam, Paul Valéry, Rodenbach aussi, Mallarmé, qui lui consacre un très beau texte en 1893, mais aussi Alexandre Dumas fils, l’auteur de La Dame aux camélias, qui lui offre une rose en 1894. Tout au long de sa carrière, elle inspire d’innombrables autres artistes : Henri de Toulouse-Lautrec, Moser, Jean Lorrain, Rodin, Pierre Roche, Georges de Feure, et notamment Will Bradley, tous les sculpteurs du mouvement art nouveau, et l’on retrouvera longtemps sa figure sur d’innombrables objets décoratifs et détails dans les arts décoratifs. Mais si ses relations amicales avec Rodin, dernier « dinosaure » célébrant la Renaissance italienne avant l’arrivée de Picasso et Léger, furent tumultueuses mais constantes, jamais ce dernier ne parvint à faire une sculpture de Loïe Fuller. Les sculptures les plus fidèles resteront La Comédie et Le Drame de Pierre Roche.

 

Grâce à sa première relation homosexuelle avec l’ex de Sarah Bernhardt, Louise Abbéma, féministe et peintre, surnommée The Great Lady, Loïe Fuller entre dans les milieux saphiques parisiens. Elle crée avec Gyp, écrivaine, un nouveau personnage, Salomé, que célèbre un seul critique hélas. Enfin, le 6 mars 1895, elle monte dans un spectacle cinq tableaux dansés qui s’achèvent sur la Danse du Lys. Ses spectacles suscitent une acclamation prodigieuse, des bouquets de violettes sont lancés à ses pieds.

Férue des progrès de la science pour améliorer son art, amie de Camille Flammarion, elle rencontre Edison. Elle met alors au point un nouveau brevet en ajoutant une glace transparente entre le public et la scène, comme s’il s’agissait d’un aquarium. Celle qu’on appelait la Fée Lumière fait ensuite la connaissance de Pierre et Marie Curie.

L’une de ses jeunes admiratrices deviendra plus tard sa plus fervente et plus fidèle partenaire de vie, Gab Sorère, alias Gabrielle Bloch de son vrai nom.

Au moment de l’exposition universelle, Loïe Fuller refuse de faire partie du programme du palais de la danse, si bien que l’on fera appel à l’une de ses nombreuses imitatrices. Elle crée alors son « label » en proposant une imitatrice officielle dans son Théâtre – musée, où elle compte présenter ses danses ainsi que les objets et sculptures inspirés par ces dernières, qu’elle commande à Henri Sauvage (architecte de la maison Majorelle à Nancy), avant de porter plainte contre lui devant son échec. Elle voulait faire de ce théâtre un art total, à l’image de tout ce qu’elle a toujours voulu faire. Au sein de ce théâtre, elle introduit la première compagnie de danse japonaise, avec Sada Yacco comme première femme actrice du théâtre japonais. Enfin, les critiques commencent à comprendre de plus en plus les danses de Loïe Fuller comme étant de l’art. Loïe Fuller introduit alors la première la notion de performance.

Mais, les années passent, et Loïe Fuller sent son corps faiblir. Pire, elle sait qu’à terme les jeux de lumière sur scène la rendront probablement aveugle. Elle essaie donc de fonder une école et entame une tournée avec ses danseuses en Europe, en invitant une inconnue, Isadora Duncan, à les rejoindre. Sans l’avoir jamais vue danser, elle décide alors de courir le risque de jouer pour elle le rôle d’impresario. Bien lui en prend : même si la quasi-nudité de la danseuse choque, elle voit en elle une précurseuse de la danse moderne, capable de se débarrasser des oripeaux de la danse classique en s’inspirant directement aux sources de l’Antiquité grecque et de la Nature. Mais très vite Isadora Duncan lui fausse compagnie et part voler de ses propres ailes, feignant de ne jamais l’avoir connue. Fortement ébranlée par son ingratitude, Loïe Fuller décide de ne plus jamais tenter d’être impresario et de ne laisser aucune liberté plus tard à ses danseuses qu’elle dirige pour de nouveaux spectacles.

Challenge La Belle Epoque

 

De ses danses aux voiles en solo comme de ses grands spectacles en fin de carrière, il ne reste aucune trace, Loïe Fuller ayant toujours refusé que la caméra fixe son mouvement, voulant tout maîtriser, et surtout, garder son spectacle vivant. En revanche, elle réalisa un film, très avant-gardiste et poétique, qui, incompris, fut un échec commercial.

Une pionnière qui reste cachée dans l’ombre d’Isadora Duncan, sa seule rivale à ses yeux.

Cette biographie monumentale tente de corriger cette injustice, démontrant à quel point Loïe Fuller fut une grande artiste, à l’avant-garde, et ce dans de multiples domaines. Un travail érudit et complet sur une artiste qui force l’admiration, auquel il ne manque hélas que les vidéos de ses performances dont il ne reste que les traces de ses imitatrices.

 

Lu dans le cadre du Challenge La Belle Epoque.

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2 Reponses to “Loïe Fuller, danseuse de la Belle Epoque”

  1. L'Hermite dit :

    Merci pour ce trait Biblio qui est remarquable et clair.

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