Les milieux libres ** de Céline Beaudet (2006)

05.08
2011

Vivre en anarchiste à La Belle Epoque en France

Méconnus voire méprisés, les milieux libres ont moins été étudiés que les différentes mouvances anarchistes et le syndicalisme révolutionnaire, d’autant qu’ils se soldèrent par un échec… Céline Beaudet tente ici de dresser l’historique des ces différentes tentatives de vivre en accord avec ses théories politiques, au sein de communautés :

- le Milieu Libre de Vaux (1902-1907), réunissant de nombreux sociétaires, parmi lesquels Henri Zisly, auteur de Voyage au beau pays de Naturie (1900) et Emile Armand, anarchiste individualiste auteur de nombreux ouvrages et journaux,

- « L’Essai » d’Aiglemont (1903-1908),

- la colonie anarchiste de Ciorfoli (1906) en Corse,

- la colonie de La Rize (1907),

- le Milieu libre de Bascon (1911) qui se transformera par la suite en colonie naturiste.

Puis elle en examine les modalités : abolition du régime salarial pour créer des coopératives agricoles ou ouvrières, réduction des besoins alimentaires et vestimentaires, expériences végétariennes, naturistes, d’amour libre, coéducation sexuelle, éducation physique, manuelle, intellectuelle, rôle éducatif du père comme de la mère, mais aussi de toute la communauté, limitation des naissances…

Mais en vivant hors de la société, comment pourrait-on la changer ? C’est la principale critique que les autres anarchistes font à ces individualistes, en plus de celle de leur effectif risible et de leur abandon de la lutte sociale. Et comment faire alors de leurs enfants des révolutionnaires, ou tout au moins des révoltés ? Ou s’agit-il plutôt comme à La Ruche de former des individus avisés pour transformer la société ?

En outre, la plupart des anarchistes, même en milieu libre, reproduisaient le partage des rôles féminin et masculin, même si le milieu favorise la libération de la femme, moins d’un patron que d’un mari. Mais si ces milieux avaient duré, peut-être les générations suivantes, filles et garçons ayant reçu la même éducation, n’auraient plus suivi ce schéma… A ce propos, il est à noter que les milieux libres ont pu faire preuve d’eugénisme dans leur recrutement, préférant accueillir des enfants en bonne santé et aux capacités intellectuelles avérées, car leur expérience reposait sur l’espoir d’un « homme nouveau », accordant de l’importance au corps par l’éducation physique, recherchant « un environnement et une alimentation saine, jusqu’à un habillement qui n’entrave pas le mouvement. » (p. 96).

A l’époque, ces entreprises de communautés d’individus, voulant abolir tout principe de domination, de hiérarchie, toute structure figée, ont échoué, ayant peu duré, souvent peu tolérées par l’extérieur, par un voisinage inquiet et une police intrusive, mais aussi mises à mal de l’intérieur, avec un budget difficile à équilibrer, et une instabilité structurelle due au refus de tout autorité. Le « colon-type » devait se débarrasser de tout préjugé, être ni envieux, ni jaloux, ni paresseux, et être plus sévère avec lui-même qu’envers les autres… Mais surtout, lui, l’individualiste devait subir la pression du groupe, notamment au niveau de la sexualité, de l’alimentation et de la participation au travail commun. Finalement, comme dans toute entreprise communiste, l’individu devait se sacrifier au profit de la communauté… Et c’est peut-être là la principale raison de l’échec de ces milieux repliés sur eux-mêmes…

Un aperçu instructif de cette solution pour tous ceux qui en eurent assez de préparer la révolution, d’attendre un hypothétique « Grand Soir » et qui ont eu le courage de vouloir mettre en pratique leurs idées, et de vivre en anarchiste, loin de tout préjugé. Une expérience qui se révéla alors être une révolution permanente.

 

A lire également :

Jacques Déjacques L’Humanisphère

Henri Zisly Voyage au beau pays de Naturie (1900)

Thomas More L’Utopie

le moine Campanella Cité du soleil

William Morris Nouvelles de nulle part

Jean Grave Aventures de Nono

Emile Zola Travail

Lucien Descaves La Clairière (pièce de théâtre, 1900), qui décrit le fonctionnement, les déboires et les succès d’un milieu libre.

 

Les milieux libres :  vivre en anarchiste à la Belle époque en France / Céline Beaudet. - [Saint-Georges-d'Oléron]  : les Éditions libertaires , 2006.- 253 p.-[32] p. : ill., couv. ill.  ; 21 cm. - Bibliogr. p. 240-244. - ISBN 2-914980-28-0 (br.) : 15 €.
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