Les insoumises de Célia Levi (2009)

04.05
2009

Lorsque Renée décide de partir de cette capitale « stressante » qu’est Paris pour l’Italie, rêvant là-bas de mener une vie d’artiste, commence une correspondance régulière avec son amie, Louise, qui, elle, abandonne sa thèse et son petit ami pour se radicaliser dans son rejet du capitalisme par l’action et épouser l’anarchisme. A défaut de se comprendre, elles livrent ainsi sur le papier durant trois années leurs rêves et leurs désillusions…

« Les Insoumises est un roman d’apprentissage dans la veine de ceux du 19éme siècle, il est librement inspiré de Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac qui fut mon livre de chevet pendant toute mon adolescence. Mon roman était pour moi l’occasion de lui rendre hommage mais aussi de parler de la jeunesse d’aujourd’hui, et de la difficulté de débuter dans la vie quand justement on possède un esprit trop romanesque.

Le genre épistolaire me permettait une plus grande liberté et il m’a semblé que c’était la première marque d’insoumission de mes héroïnes, à une époque où il n’existe quasiment plus que les mails, les SMS et autres moyens virtuels de communiquer.

Cette forme obsolète me tenait à coeur car elle symbolise tout un monde qui disparaît et qui fait pourtant l’intérêt de la vie ; les discussions interminables dans les cafés, la flânerie, la lecture prolongée dans les vieilles librairies poussiéreuses où l’on sait qu’on est en train de perdre son temps ; on feuillette d’abord furtivement une page, puis happé par le livre on le dévore sans forcément l’acheter. Ce sont les vieux cinémas du quartier latin, ces lectures intempestives dans un coin sombre d’une librairie, les promenades dans la campagne ou dans les villes, ce qu’on appelle aujourd’hui la paresse qui m’ont poussée à écrire ce livre. » Célia Lévi dans Le courrier des auteurs (Le choix des libraires)

Les Insoumises est donc un roman épistolaire, un biais commode pour l’auteur, à peine plus âgée que ses deux héroïnes, pour oser se lancer dans un premier roman en avançant grâce à la construction en échos et en réponses que l’une fait aux réflexions et pensées de l’autre. Cette progression en miroir permet aussi de révéler deux personnalités apparemment opposées, l’une aspirant à peindre ou à tourner des films, sans jamais avoir tenu un pinceau ou une caméra, l’autre à se faire accepter dans des groupuscules anarchistes. Mais toutes deux font preuve d’une exaltation toute romantique d’un autre temps, d’un autre siècle, révoltées d’un même élan par cette société qui les va les briser et les condamner à une impasse, pire à l’isolement. De même ces vraies lettres, sans passer par les courriels, comme on n’en fait plus, paraissent aujourd’hui bien dépassées, nos humeurs passant sur Facebook en instantané.

« A la fin de la soirée, les convives ne tenaient plus debout, les yeux engourdis se fermaient sous le poids des paupières lourdes du tumulte, les voix enrouées par la fumée et les vapeurs des liqueurs se taisaient un moment pour gronder un instant après, c’étaient de véritables priapées antiques. La nappe était maculée de taches grenat et de débris d’aliments. On aurait dit un tableau flamand. »(p. 98)

On aime sa dénonciation du monde du travail et de l’art gangréné par le capitalisme, son cynisme sur le sentiment amoureux,

« Nous passons toutes les journées au lit, ou chez moi ou chez lui. Il me fait à manger divinement, et me répète toute la journée que je suis magnifique, que je ressemble à la Vénus de Botticelli. En ce moment même où je t’écris il dort comme un enfant. Il est d’une beauté saisissante, ses boucles d’un noir d’ébène me font penser au Bacchus du Caravage mais son visage est si doux, ses traits si fins. Je ne me lasse pas de le regarder. Je connais enfin la volupté et les délices d’un amour vrai et partagé, alors tu comprendras qu’il n’est pas question pour moi de quitter une telle félicité. » (p. 78)

et une vingtaine de pages plus tard :

« Je pensais que l’amour avait le pouvoir de tout transfigurer, je m’aperçois qu’en réalité, on retombe très vite dans le quotidien et dans la banalité. » (p. 100)

sa description de la nonchalance italienne, mais on aimerait être surpris et à la voir prendre plus de risques pour son prochain roman, dans le choix du genre et des personnages.
Un bon roman d’apprentissage au demeurant, au dénouement un brin pessimiste, mais c’est l’époque qui veut cela, hélas.

Revue de presse, par ordre de parution :
- L’Humanité, jeudi 8 janvier 2009
- Livres hebdo, 9 janvier 2009. Critique de Véronique Rossignol.
- Le Figaro magazine, 17 janvier 2009. Critique de Jean-Marc Parisis.
- Regards, n°59, février 2009
- Technikart, février 2009. Critique de Julien Bisson.
- Cathulu, 1er mai 2009
- Le Monde, 15 mai 2009. Critique de Josyane Savigneau.
- Quartier livres
- Livres hebdo, 24 septembre 2009 : le roman Les Insoumises parmi dans une sélection de 14 romans parmi les premiers romans français.

LEVI, Celia. – Les insoumises. – Auch : Tristram, 2008. – 181 p.. – ISBN 978-2-907681-71-1: 18 euros.

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