Le droit à la paresse ** de Paul Lafargue (1893)

28.01
2011

Le droit à la paresse… Tout de suite d’aucuns songent à Epicure, et ne croient pas si bien penser, car voici les paroles d’Adolphe Tiers contre lesquelles Paul Lafargue va s’élever dès la première phrase de son pamphlet, écrit en 1893 alors qu’il se trouvait en prison : « Je veux rendre toute-puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : « Jouis » » (Discours prononcé au sein de la Commission sur l’instruction primaire de 1849). Car cette volonté politique prouve à quel point « la parole capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d’anathème la chair du travailleur ; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci. » (p. 8) Or, vous l’avez compris, Paul Lafargue, gendre de Marx, va condamner cette forme de folie qui est l’aliénation du travail, « l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. » (p. 11)

Pour ce faire, il ne cesse de se référer aux sociétés antiques et passées, comme en Grèce, où les hommes libres méprisaient le travail, qu’ils laissaient aux esclaves, et ne s’adonnaient qu’aux exercices corporels et aux jeux de l’intelligence.

Au lieu de ça, « à la fatigue d’une journée démesurément longue, puisqu’elle a au moins quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux celle des allées et venues si fréquentes, si pénibles. Il résulte que le soir ils arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain ils sortent avant d’être complètement reposés pour se trouver à l’atelier à l’heure de l’ouverture. » (p. 21). 120 ans après, l’amplitude horaire d’une journée a certes diminué, mais on y reconnaît encore sans peine le schéma « métro-boulot-dodo ».

De même, nous vivons toujours dans une société de surproduction, dont les travailleurs ne sont pas souvent les plus gros consommateurs, et où l’industrie profite de la menace du chômage pour fabriquer à meilleur marché et embaucher à moindre prix, pour engranger de plus gros bénéfices : son constat n’a pas changé.

Alors quelle solution propose-t-il ? Tout bonnement de ne faire travailler les ouvriers que trois heures par jour, afin que ces derniers aient tout loisir de bien se reposer, d’aller au spectacle, au théâtre, et de consommer les fruits de son travail. Trois heures ! Il y va un peu fort, tout de même, même pour aujourd’hui, plus d’un siècle après. Nous qui, en France, ne sommes qu’aux 35 heures, il propose ni plus ni moins une semaine de 18 à 21 heures. Belle perspective, pour arriver au plein emploi de la population active, mais, dans les mentalités, pas pour tout de suite, ni proportionnellement aux salaires actuels.

Ce pamphlet est d’une brûlante actualité : « Travailler plus pour gagner… plus ? » Ce que Paul Lafargue déplorait alors n’a pas changé : ce sont les victimes elles-mêmes qui réclament toujours leur droit au travail, leur droit à travailler plus, à faire des heures supplémentaires… Pourquoi ? Parce que leur salaire reste réellement insuffisant pour vivre correctement (ne faut-il pas plutôt valoriser le taux horaire ? Est-ce normal que le travail d’un mois suffise à peine à payer loyer, factures, transports et nourriture ?) ou pour s’offrir de nouveaux besoins dictés par ces mêmes commerces et industries qui les exploitent (fashion victim, course aux soldes, aux nouveaux produits technologiques, durée de vie moindre du petit et gros électroménager,…).

A lire et à relire tant qu’il paraîtra hélas toujours utopique aux yeux du plus grand nombre.

Vous pouvez le lire en ligne gratuitement dans son édition originale.
Le droit à la paresse / Lafargue ; avec une postf. de Gigi Bergamin ; ill. de Frantz Rey. – [Paris] : Mille et une nuits, 1994 (Impr. en Italie). – 79 p. : ill., couv. ill. en coul. ; 15 cm. – (Mille et une nuits ; 30). - Bibliogr. p. 79. - ISBN 2-910233-30-8 (br.) : 10 F.

Lafargue, Paul (1842-1911), de nationalité française, né à Santiago de Cuba le 15 janvier 1842, mort à Draveil (Essonne) le 25 novembre 1911 : Homme politique, médecin et journaliste. – Théoricien marxiste. – Fondateur du parti ouvrier français (1880)
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