Le Deuxième sexe 2 de Simone de Beauvoir (1949)

10.07
2010

Le deuxième sexe II : l’expérience vécue

achevé en juin 1949, publié en décembre 1949

« On ne naît pas femme : on le devient. » C’est ainsi qu’entame Simone de Beauvoir le second voletLe Deuxième sexe,et ces 652 pages vont s’efforcer de suivre le destin de toute femme, de sa naissance à sa mort.

La petite enfance

La frustration de ne pouvoir séduire l’adulte, ennuyé, blasé, de ne plus pouvoir attirer son regard, par le biais de sourires enjôleurs bébé, ou du jeu de caché-dévoilé enfant, sera la première déception des enfants, qui ne voudront plus grandir.

Dans la seconde consistera une première différenciation faite par les adultes entre les sexes : la fillette peut sans crainte continuer à être cajolée et minauder, alors qu’on le fera un peu moins pour les petits garçons.

Or la première distinction sexuelle vraiment notable, observe Simone de Beauvoir, c’est le fait que les garçons urinent debout, et les filles accroupies, et que le garçon ait le droit de toucher son pénis et de jouer avec, alors que pouvoir découvrir cette partie tabou de son corps est défendu à la fillette. Doué d’un organe qui se laisse voir et saisir, le garçon trouve un alter ego qui fait partie de lui-même, alors qu’on offre à la fillette en compensation une poupée dans laquelle elle s’incarne et qu’elle dorlote, en la faisant belle.

Dès lors tout est joué : on apprend à la fille que pour plaire il faut songer à plaire, à s’occuper de son baigneur comme une vraie maman, à s’amuser avec un nécessaire de ménage et de repassage à sa taille, à être coquette, à revêtir de jolies robes qu’il ne faudra pas salir, tandis qu’aux garçons, il leur faudra vite devenir indépendant, intrépide, sportif, violent envers les autres par des combats, des luttes, des défis. « Il entreprend, il invente, il ose » alors que l’on cantonne la fillette à devenir à la fois le double de sa mère et une autre. Aussi les mères dispensent-elles à leur fils des travaux domestiques, alors qu’elles les font accomplir par leur fille, et rendent coquette leur fillette qui aime à se déguiser en princesse à sauver ou en  joliedame maquillée.

La fillette, quant à elle, prend progressivement conscience d’une hiérarchie des sexes au sein du foyer. Si sa mère règne sur la maison, c’est le père (on est en 1949) qui nourrit la famille, qui en est le responsable et le chef. C’est lui qu’elle va admirer sans jamais pouvoir l’égaler, tandis que le garçon en saisit la supériorité avec un sentiment naissant de rivalité. Tout d’ailleurs contribue à cette prise de conscience : l’Histoire, la littérature, les chansons, les légendes dont on la berce sont une exaltation de l’homme. Seuls les livres de Mme de Ségur (à l’époque) font exception, en proposant une société matriarcale où l’homme, quand il n’est pas absent, est tourné en ridicule.

De même, la religion,en particulier le catholicisme, va inciter les filles à la passivité, voire au masochisme.

Simone de Beauvoir va même, en 1949, jusqu’à comparer la condition féminine à celle des Noirs d’Amérique, eux aussi « partiellement intégrés à une civilisation qui cependant les considère comme une caste inférieure » à cause de « cette altérité maudite qui est inscrite dans la couleur de (leur) peau« . (p. 52) Seulement, observe-t-elle, « la grande différence, c’est que les Noirs subissent leur sort dans la révolte : aucun privilège n’en compense la dureté ; tandis que la femme est invitée à la complicité« , à la passivité de cette princesse à qui on offre une belle robe, des bijoux, en échange de son indépendance.

La fillette sera épouse, mère, grand-mère, c’est pourquoi, plus que les garçons, elle est préoccupée par les mystères de la sexualité, qu’elle trouve dégoûtants, par la maternité qui l’attend, par la peur du sexe mâle et de l’accouchement, d’autant plus qu’elle « se forme » et qu’elle devient désirable dans la rue et à l’école. Ce dégoût va se traduire pour beaucoup par la volonté de maigrir pour faire disparaître ces rondeurs qui trahissent sa féminité. Il sera décuplé par l’arrivée des règles honteuses, ce sang menstruel auquel elle est condamnée. Au contraire, chez les garçons, la mue de leur voix, les poils et la taille de leur sexe constituent un objet de fierté, de comparaison et de défi.

Ainsi le père privera de sortie non pas son fils mais sa fille, de peur qu’on ne la viole, ce qui la confortera dans l’idée que le désir de l’homme est redoutable, et qu’elle est à sa merci, son objet passif.

La jeune fille

Les dernières différences naturelles entre les deux sexes s’affirment : la jeune fille se révèle plus faible et moins endurante que l’homme, et ses crises menstruelles, douloureuses, l’affaiblissent encore et la rendent instable nerveusement.

La jeune fille se rendra vite compte aussi qu’elle redoute de se promener seule dans les rues ou de lire dans les parcs, car sans cesse son plaisir est importuné par des gens qui l’accostent.

A contrario elle continue à se faire belle pour attirer les regards car « elle ne sépare pas le désir de l’homme de l’amour de son propre moi. » (p. 101)

Sa virginité en outre est mise à si haut prix parfois qu’elle peut engendrer de véritables désastres pour elle et pour ses parents.

Son « initiation » enfin peut déterminer toute sa vie sexuelle, d’autant si elle intervient la nuit de ses noces. Car les facteurs psychiques jouent un rôle essentiel dans l’épanouissement sexuel de la femme ou sa frigidité. Et si l’homme peut atteindre l’orgasme au bout de deux minutes, la femme, elle, peut mettre des années à le connaître, voire jamais. Simone de Beauvoir décrit alors sur plusieurs pages (p. 170-188) ce sujet tabou à l’époque, qui choquera beaucoup mais qui gagne toujours à être lu tant par les hommes que par les femmes. Elle poursuit d’ailleurs sa lancée en abordant par la suite, sur tout un chapitre, le cas des lesbiennes, puis un autre plus loin sur les prostituées et les hétaïres.

La femme mariée

Le mariage de la femme, enfin, dans ces années 40, « est son seul gagne-pain et la seule justification sociale de son existence » (p. 221) : elle doit donner des enfants, satisfaire les besoins sexuels de son mari et prendre soin de son foyer.

la femme apprend vite que son attrait érotique n’est que la plus faible de ses armes ; il se dissipe avec l’accoutumance. » (p. 301) Or « elle n’a pas de métier, pas de capacités, pas de relations personnelles, son nom même n’est plus à elle ; elle n’est rien que « la moitié » de son mari. » (p. 302)

Dans le couple, les époux arrivent généralement à « un compromis ; ils vivent l’un à côté de l’autre sans trop se brimer, sans trop se mentir. Mais il est une malédiction à laquelle ils échappent fort rarement : c’est l’ennui. Que le mari réussisse à faire de sa femme un écho de lui-même ou que chacun se retranche dans son univers, au bout de quelques mois ou de quelques années, ils n’ont plus rien à se communiquer. Le couple est une communauté dont les membres ont perdu leur autonomie sans se délivrer de leur solitude ; ils sont statiquement assimilés l’un à l’autre au lieu de soutenir l’un avec l’autre un rapport dynamique et vivant. » (p. 305)

Bien souvent, la femme passe une bonne partie de sa journée à s’occuper de ses enfants et de sa maison, mais aussi à attendre le retour de son mari, attentive à ses moindres compliments sur le dîner. La répétition et la routine tuent son bonheur, car avant d’être une épouse et une mère, elle a oublié de devenir d’abord une personne.

Les tâches répétitives du ménage, ingrates, la rendent acariâtre : un homme qui fait tomber des miettes sur le sol tout juste lavé, un enfant qui laisse la trace de ses doigts sur la vitre, et c’est la colère : tout mouvement de vie est réprimé car vouant la ménagère à un labeur incessant et jamais gratifiant.

La mère

En France, remarque Simone de Beauvoir, il y a en 1949 autant d’avortements que de naissances. Ce ne sont pas des assassinats, mais simplement l’interruption raisonnée d’un commencement absolu. Par ailleurs, des femmes ne parviennent pas avoir d’enfant, souvent bloquées par des processus psychiques de défense. Enfin l’instinct maternel n’existe pas. Le rapport entre l’enfant et sa mère s’établit suivant le contexte familial, les relations entretenues avec le mari, l’épanouissement personnel et professionnel de la mère. L’enfant ne doit jamais être un ersatz de l’amour, ni un jouet, ni l’accomplissement de leur besoin de ressouder un couple, de vivre leurs ambitions insatisfaites. Faire des enfants, c’est l’obligation de former des êtres heureux.

De la maturité à la vieillesse

Qu’il est difficile pour les femmes de vieillir… Passés ses trente-cinq ans, où elle atteint son plein épanouissement érotique, la femme va voir s’amenuiser son attrait physique. Comme l’homme, elle entre en crise, se met à se trouver des occupations, pour se divertir, si ses enfants sont partis, quête l’aventure. Plus tardivement, elle cherche en son fils un dieu, en sa fille un double, se sent détrônée par l’arrivée d’une brue et par l’arrivée du premier petit-enfant. Ni jolie femme, ni mère, mais devenue grand-mère, elle prend le chemin de la sortie et souvent, regardant sa vie sacrifiée, elle songe aux rêves et aux désirs qui l’animaient jeune fille et qui resteront à jamais des regrets.

Pour finir, la femme ne cherche pas, à cette époque, à être pour elle-même mais à être pour les autres, pour son père, pour son mari, pour ses enfants. Elle s’absorbe dans des moyens, la nourriture, les vêtements, l’entretien et la décoration de la maison, mais pas dans des fins artistiques, intellectuelles, créatrices, d’épanouissement personnel, de transcendance. Même actrice, elle ne recherche que le regard des autres et le Prince charmant. Amoureuse, elle s’oublie quand elle aime. Elle attend sa venue, son désir. Mystique, elle renonce à tous les plaisirs terrestres pour Lui.

Voilà dessiné le destin d’une femme en 1949.

Or, mis à part ses caractéristiques morphologiques et sa fonction maternelle, rien ne permet de distinguer une femme d’un homme.

Tout le reste ne constitue que des habitudes culturelles, qui contraignent la femme à la perte de  son nom de jeune fille comme si elle effaçait celle qu’elle était jusqu’alors pour ne plus être qu’épouse de et mère de, qui la cantonnent au maniement du plumeau et du fer à repasser, à la crème anti-rides et à l’armoire pleine de robes et de chaussures à talons peu pratiques, à l’éducation de ses enfants au détriment de toute activité professionnelle. Cette dernière, encore trop souvent moins bien rémunérée d’ailleurs que celle des hommes, reflète bien des préjugés sur l’éternel féminin et la hiérarchisation des sexes. Combien de secrétaires, de coiffeuses, d’infirmières pour combien de chirurgiennes et de pilotes de ligne ?

Combien il s’avère en revanche difficile de résumer et commenter un essai dense de 652 pages en quelques paragraphes ! Jamais je n’ai accordé autant de temps à la lecture d’un essai, car à chaque réflexion qui jalonne le parcours de la femme, je levais la tête, songeais à ma propre formation en tant que femme et remettais en cause les modes de fonctionnement qui existent encore à l’heure actuelle et contribuent à la discrimination sexuelle.

Evidemment il date de 1949, et des avancées remarquables ont été obtenues depuis, avec la légalisation de l’avortement et de la contraception, l’indépendance économique devenue possible pour les femmes, et puis l’épanouissement intellectuel et artistique de nombreuses femmes (certaines réflexions paraissent bien obsolètes aujourd’hui).

Mais il reste encore beaucoup à faire pour changer les mentalités. Cet essai philosophique fait toujours date dans la prise de conscience de la femme de sa condition.

C’est d’ailleurs par les mères d’abord que peut venir ce changement, dès le début, et à contre-courant des automatismes que l’on peut encore avoir aujourd’hui, en arrêtant de différencier ses enfants par leur sexe dans de nombreux domaines.

Un livre incontournable à lire par toutes les femmes, pour mieux appréhender leur condition de femme, et par tous les hommes qui souhaitent mieux les connaître.

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