L’autre rive de Georges-Olivier Chateaureynaud

21.08
2011

 

cop. Grasset

« Du monde, vous ne connaissez que cette cité qu’il faut bien dire sinistre, au bord d’un fleuve couleur de bran, face à un horizon éternellement brumeux. » (p. 558).

L’univers de Benoit Brisé, le protagoniste, se résume à peu de personnes dans son entourage et à un périmètre restreint. Ainsi, il traîne toujours avec sa bande de quatre, composée de deux fils de notables de la ville, Onagre et Cambouis, d’une orpheline, Fille-de-Personne, dont il est amoureux, et de lui-même. Avec eux, il fume du shit, boit de l’alcool, sèche les cours, monte à bord de voitures volées, qu’ils cassent dans des rodéos contre Krux, le frère de Fille-de-Personne. Dans la villa Jacaranda où il vit avec Louise, sa mère adoptive, aux côtés de son demi-frère mort tout bébé, embaumé et mis sous verre dans le salon, il ne reçoit jamais la visite que de ces trois-là, d’un brocanteur ou des « Vieilles Toupies », Tata Cindy et Tata Lenya. Fils naturel d’une actrice célèbre et de père inconnu, il espère devenir un joueur de lyre électro-acoustique célèbre, comme découvrir un jour ses origines…

Or, si jamais au grand jamais il n’a quitté Ecorcheville, c’est bien parce que cette ville n’a rien d’ordinaire. Parfois il s’interroge même sur sa réalité. Car Ecorcheville est située au bord du fleuve du Styx, et il s’y passe des choses étranges, auxquelles les habitants sont habitués : on s’y suicide en glissant dix euros dans une machine, on possède des esclaves, on vole dans les airs, on se promène toujours avec un parapluie, au cas où une pluie de salamandres venimeuses viendrait s’abattre sur la ville, et on fréquente la cathédrale des pensionnaires et spécimens de Mme Occlo, dont Ligée, la sirène, a été détrônée par l’arrivée d’un centaure mort et de Faunet le satyre, dont l’évasion cause frayeur et accidents…

« (…) Il s’imagina, enchâssé comme son frère, vêtu comme lui d’une grenouillère ornée de broderies jaunies, contemplant des mêmes yeux aveugles le même salon écarlate à travers la paroi d’un globe de verre empoussiéré, et ressassant au fond de son crâne vide le rêve de vivre. Ce n’était pas la première fois qu’il envisageait cette hypothèse. Elle lui parut soudain plus plausible que jamais. La teneur en réalité de l’air d’Ecorcheville était si faible ! Il existait au monde des centaines, des milliers d’autres cités où il devait être plus facile d’y croire. Les livres sur Paris, ou sur Londres, ou sur Rome, ne parlaient pas de pluies de têtards ou de salamandres, ni de cadavres de centaures échoués sur la berge du fleuve. Dans ces villes, Paries-sur-Seine, Londres-sur-Tamise, Rome-sur-Tibre, sans doute, on était soi-même plus posément, plus sûrement, les murs sonnaient le plein sous les phalanges… Mais à Ecorcheville-sur-Styx, sur quoi pouvait-on tabler ? On habitait les confins de Dieu sait quoi, le tréfonds de tout ! » (p. 209-210).

L’Autre rive a tout d’un roman d’apprentissage. Seulement voilà, il a l’inconfort relatif de faire 646 pages et d’être publié chez Grasset. Comment dans ces conditions attirer vers lui les adolescents, auxquels pourtant il ne manquerait pas de plaire, tout autant qu’aux adultes ? Car enfin cette histoire s’ancre dans une réalité parallèle, peuplée d’êtres imaginaires, issus de la mythologie, que l’on retrouve parfois d’ailleurs dans l’heroïc fantasy que les adolescents affectionnent tant.

Chapeau bas donc pour Georges-Olivier Chateaureynaud qui relève le défi de renouveler le genre du fantastique en imaginant une intrigue ordinaire sur la scène d’une ville imaginaire, et ce non pas dans une nouvelle, support fantastique idéal par tradition, mais dans un énorme roman, qui se dévore avec grand plaisir.

 

A lire une critique tout aussi dithyrambique dans Télérama.

A voir sur Dailymotion :

Georges-Olivier Chateaureynaud – L’Autre rive… par hachette-livre

Grand Prix de l’Imaginaire 2009 (Utopiales 2008) par actusf


L’autre rive / Georges-Olivier Châteaureynaud. - Paris  : Grasset , 2007.- 646 p.  ; 23 cm. - ISBN 978-2-246-65301-1 (br) : 22,90 €.

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